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Full text of "La Chanson Du Chevalier Au Cygne Et De Godefroid De Boullion"

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7636- 



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COLLECTION 

DES POÈTES FRANÇAIS DU MOYEN AGE 



LA CHANSON 



DU CHEVALIER AU CYGNE 



ET DE GODEFROID DE BOUILLON 



TfSÉ A l'.ï CXla^Laïai* 



w pttfMcr *<i i 









Tovii droit* rf*ere^s. 



mnut ràn nàrtviM wr cinonofiTi mn du rotrcrni», 6, a paris 



LA CHANSON 

CHEVALIER AU CYGNE 

GODEFROID DE BQUILLON 

L'iN r. Il I r r ka r 

PREMikRE PARTIE 

LE CHEVALIER AU CYGNE 



CHEZ AUGUSTE AUBRY 

DU LIBIUIRES DE U SOClÉTf DBS B1BLI0PH[LEB F' 
18, BUB B^DIBB (BAIBT-AHDBÊ-DBB- ART* 



£S-S. 



INTRODUCTION 



M. Henry Gibbs, membre de la Société pour la 
publication des textes en ancien anglais [Early 
English Text Society), apublié à Londres, en 1858, 
sous le titre de : The romance of the C/ievelere As- 
signe, une traduction abrégée du poème français 
qui, sous le titre de Chevalier au Signe, est con- 
servé dans un manuscrit du British Muséum 
(15 s. VI, royal collection). Les 370 vers que 
contient le poème anglais répondent aux f083 
premiers du poëlntie français, qui, d'après les 
citations que lui emprunte M. Gibbs, diffère peu 
de celui que je publie ici d'après le manuscrit 1021 
(ancien 7168) de la Bibliothèque nationale ^ 

Déjà W. Caxton avait imprimé en 1481 une 
traduction anglaise de YHistoire de Godefroy de 



1. Comme lei premiers reuilleU de ce manuscrit du treizième 
»ièele ont été arrachés, j'ai été obligé de demander le com- 
mencement du poëmo au manuscrit 105 de la même Biblio- 
thèque, ce qui établit entre les deux parties quelques difTérences 
peu importantes dans les formes orthographiquc.<. 

a 



l 



II INTRODUCTION. 

Boulogne et de la Conquête de Jérusalem; une 
traduction anglaise du Chevalier au Cygne avait 
été imprimée en 4512 par Wynkyn de Worde, 
et une réimpression du même ouvrage avait été 
publiée par William Copland, à Tinstigation d'E- 
douard, duc de Buckingliam, descendant du Che- 
valier HelyaSj et décapité à la Tour de Londres 
le 17 mai iS21. Enfin, une première édition du 
poëme anglais publié par M. Henry Gibbs avait 
été mise au jour par M. Edward Yemon Utterson, 
pour le Roxburge Club, en 1820* 

Ce qui donne du prix à la publication de 
M. Gibbs c'est la reproduction par la photographie 
des quatre faces d'un charmant coffret en ivoire 
du quatorzième siècle, où sont représentées les 
diverses scènes de l'histoire du Chevalier au Cygne, 
telle qu'elle est racontée dans la plupart des ma- 
nuscrits existant à la Bibliothèque nationale. 

Ces manuscrits ont été décrits par MM. Paulin 
Paris dans le tome YI des Manuscrits de la Biblio- 
thèque du Roi^ Leroux de Lincy (Bibliothèque de 
l'École des Chartes, tome II, 1840-1841) etdeReif- 
fenberg, dans son édition du Chevalier au Cygne 
et de Godefroy de Bouillon (t. XIY de la collection 
des Chroniques belges inédites). 

L'ouvrage du savant belge a été apprécié et 
analysé par M. Paulin Paris dans YHistoire lit- 
téraire de la France. 



INTRODUCTION. III 

Dans mon édition de la Conquête de Jérusalem^ 
j'ai indiqué comment les trouvères ont rattaché 
la fabuleuse légende du Chevalier au Cygne à This- 
toire du chef delà première croisade, trop célèbre 
pour que l'imagination des poètes ne lui trouvât 
pas une origûie miraculeuse. Le Chevalier au 
Cygne sert donc d'introduction au grand cycle 
épique où sont racontées les diverses phases de 
cette glorieuse expédition. Il est probable que la 
légende remonte à une origine bien antérieure à 
l'époque où elle a" été plus particulièrement ap- 
pliquée à la famUle de Godefroy de Bouillon. 
Guillaume de Tyr (qui florissait en 1187 et avait 
cessé d'exister en 1197) mentionnait déjà cette 
gracieuse légende et l'opinion qui faisait descendre 
du Cheyalier au Cygne Godefroy et ses deux frères. 
Elle se popularisa promptement aux treizième et 
quatorzième siècles, gràoe aux trouvères français. 
Elle fait partie des histoires dont se compose le 
Dolapaihos; Philippe Mouskes en donna un ré- 
sumé dans sa volumineuse chronique; les chan- 
teurs allemands s'en emparèrent, et entre autres 
Conrad de Wûrtzbourg, mort en 1280, auteur du 
Sckwan Ritter^ l'auteur anonyme du Lohengrin, et 
avant eux Wolfram d'Eschenbach dans son Par- 
eitfaL On vient de voir que les poètes anglais 
l'avaient reproduite aussi d'après la version frani» 
çaise. 



IT INTRODUCTION. 

Quant à Torigine de la légende elle-même, 
aux nombreuses traces qu'elle a laissées dans les 
poètes ou les chroniqueurs du moyen âge, aux 
maisons princiëres de TAllemagne ou de la Bel- 
gique qui se sont fait honneur de descendre dû 
Chevalier au Cygne, l'érudition du baron de Reif- 
fenberg s'est longuement exercée sur ces divers 
sujets dans son introduction, et je ne puis mieux 
faire que d'y renvoyer les lecteurs que ces ques- 
tions pourraient intéresser. 

Les manuscrits de la Bibliothèque nationale et 
de l'Arsenal qui contiennent le Chevalier au Cygne* 
offrent, à quelques différences près, la série des 
faits telle qu'elle se trouve dans notre manuscrit 
dont on lira le résumé à la table des matières. 

Le sujet en est connu : Béatrix, femme du roi 
Oriant, met au monde sept enfants. Sa belle-mère, 
Matabrune, veut les faire périr, et dit à son fils que 
sa femme est accouchée de sept chiens. Béatrix est 
jetée dans un cachot. Les enfants sont sauvés par 
un ermite. Ils portaient tous en naissant des colliers 
d'or à leurs cous. Ces colliers leur sont enlevés et ils 
sont changés en cygnes à l'exception d'un seul, 
Élyas, qui, devenu grand, prouve dans un combat 
singulier l'innocence de sa mère. On remet les col- 
liers d'or au cou des enfants qui reprennent la forme 
humaine. Un des colliers ayant été fondu, celui 
auquel il appartenait reste cygne. C'est lui qui sert 



INTRODUCTION. V 

de guide à Élyas dans ses nombreuses aventures. 
Il épouse la duchesse de Bouillon. Ils ont une fille 
qui sera mère de Godefroi, d'Eustache et de Beau- 
douin. Le chevalier au cygne fait promettre à sa 
femme qu'elle ne lui demandera jamais ni son nom, 
ni son origine : cette promesse est violée, et le che- 
valier au cygne part pour ne plus revenir. 

Ce départ et cette disparition du chevalier au 
cygne laissent Tesprit sous une impression mys- 
térieuse qui atteste chez son auteur un sentiment 
artistique auquel ses continuateurs sont demeurés 
étrangers. Après avoir épousé l'héritière de Bouil- 
lon et lui avoir donné une fille qui sera la mère 
des trois héros qui s'illustreront par leurs exploits 
chevaleresques, sa présence est devenue inutile : 
il quitte la scène au moment où la légende doit 
faire place à l'histoire. 

D'autres manuscrits sont sur ce point plus com- 
plets et par cela même moins poétiques. L'auteur 
a jugé à propos de faire retrouver le chevalier au 
cygne longtemps après son départ. Il ne suffisait 
pas à la gloire de son héros d'être l'aïeul de Gode- 
froi de Bouillon et de ses frères. Il a pieusement 
cru le rendre plus intéressant en le représentant 
comme un saint ermite, comme le fondateur d'une 
abbaye. 

Dans les manuscrits en question, comme dans 
celui qu'a publié M. de Reiffenberg, Élyas, le che- 



VI INTRODUCTION. 

valier au cygne, retourne à Tlllefort, où il re- 
trouve son père, le roi Oriant et ses frères. Il 
fait rechercher les deux coupes d'or faites avec 
un des colliers et restées entre les mains de 
l'orfèvre qui l'avait fait fondre par l'ordre do la 
reine Matabrune. Le collier est déposé sur l'autel 
d'une église, où se célèbre une messe solennelle 
et à laquelle on fait assister le cygne, fidèle 
compagnon d'Élyas. Au moment de la consécra- 
tion, un miracle s'accomplit et le cygne reprend 
sa forme humaine, à la grande joie des nombreux 
assistants. 

Quant à Élyas, il va s'établir dans le lieu 
même où l'avait reçu tout enfant avec ses frères 
l'Ermite qui leur avait sauvé la vie. Il y construit 
un château sur le modèle de celui de Bouillon. 
Il dispose les lieux de manière à reproduire une 
image des alentours du château véritable, donne au 
bois qui l'entoure le nom de la forêt d'Ardcnne, y 
fonde une abbaye et se voue à la vie monastique. 

Longtemps après, l'abbé de Saint-Trond rêve* 
nant de Jérusalem aveo un de ses compagnons 
aperçoit par hasard le château. On lui apprend 
qu'Élyas devenu moine, comme son père, s'est 
retiré dans l'abbaye. Il va le trouver, obtient de 
lui des donations en faveur de Saint-Trond. Son 
compagnon reçoit en même temps l'anneau que 
la duchesse de Bouillon avait donné à Élyas le 



INTRODUCTION. TU 

jour de son mariage. On le porte à celle^^ci, qui 
s'empresse de partir avec sa fille, la belle Tdain, 
l'épouse du comte de Boulogne. Elle trouve le che^ 
valier au cygne mourant, reçoit son dernier soupir 
et meurt elle-même de douleur. 

Il est facile de voir dans ce récit l'intention de 
rattacher Tabbaye de Saint-Trond au souvenir du 
chevalier au cygne et à l'illustre maison de BouiUon. 
L'auteur de la partie du poëme que nous éditons, 
et qui se désigne lui-même au feuillet SI de notre 
manuscrit sous le nom de Renaut, a ignoré ou 
négligé ce détail. 

J'ai suivi pour cette édition du Chevalier au 
Cygne et des branches suivantes dont je préparc 
^'impression, la méthode que j'ai appliquée à 
mes précédentes publications d'ouvrages du moyen 
Age. Je m'adresse à cette dasse nombreuse de 
lecteurs qui veulent avant tout qu'on leur fasse 
connaître la langue et la littérature de cette époque ; 
on ne saurait trop en encourager et en faciliter 
1 étude. D'autres lecteurs, sans doute, désireraient 
autre chose. Ce sont ceux qui n'attachent de prix 
qu'aux éditions savantes, ceux qui, comparant tous 
les manuscrits d'un même poème conservés dans 
les bibliothèques de la France et celles des pays 
étrangers, notent scrupuleusement leurs rapports 
et leurs différences, recueillent toutes les variantes, 
corrigent souvent fort arbitrairement les textes, 



YIU INTRODUCTION. 

OU les reproduisent sans chercher à les rendre intel- 
ligibles au commun des lecteurs. Je n'ai pas besoin 
de dire que je ne dédaigne nullement de pareils 
travaux. Us exigent beaucoup de patience, de pé- 
nétration, et surtout beaucoup plus de temps que 
je ne pourrais y consacrer. Mais je conçois des 
œuvres d'une autre nature, et j'avoue qu'il en 
est que je préfère de beaucoup à celles des éru- 
dits qui ne sont qu'érudits et que l'habitude d'étu- 
dier minutieusement de petites choses rend souvent 
insensibles à des genres de mérite que je tiens en 
haute estime et qui ne me semblent pas incom- 
patibles avec un véritable savoir. En me bornant 
à choisir pour ces publications les manuscrits qui 
me paraissent offrir les textes les plus anciens et 
les moins imparfaits et à les éditer avec tKjjite l'at- 
tention et tout le soin dont je suis capable, j'ai 
la conscience de faire une œuvre modeste sans 
doute, mais utile : je me résigne donc sans peine 
à ne point obtenir des suffrages auxquels je n'as- 
pire nullement, et à faire tous mes efforts pour 
mériter ceux du public auquel je m'adresse. 

C. HIPPEAU. 



LA CHANSON 



DU 



CHEVALIER AU CYGNE 



ET DE 



GODEFROID DE BOUILLON 



1 



fréimbole de l'aoteur. H ▼« reconter l'histoire da ChcTalier au Cygne et de 
lea frèret. Ce n'est point un roman de la Table ronde : e'est une bittoirc 
ireritable. 



OR entendez, segnonr, que Diusvos doinsi science : 
S*oiiës bonne canchon de moult grant sapiencc; 
Aine n*oît-on si vraie despuis le tans Silence. 
Geste canchon ne veut noise, ne bruit, ne tence, 
Mais douçour el escout et pais et révérence. 
Du Chevalier au Gisne vos dirai la prouvence, 
De ses frères ausi, com furent en esrence. 
Mais onques bien n'oîstes la première naisCenco, 

4 



2 LA GHAN80M DU CHEVALIER AU CYGNE [9-82] 

Gomment forent tourné à grande pestilence ; 

Ancai Torrés par moi. Or, m'en doinst Dix consence ! 

Segnour, oiiés por Din, le père espiritable, 
Que Jhesus vos garisse de la main au diable ; 
Tés i a qui vos cantent de la réonde table, 
Des mantiaux engoulés de samis et de sable; 
Mais je ne vous veus dire ne mençogne ne fable; 
Ains vos dirai canchon^ ki n*est mie corsable> 
Car ele est en Festoire, ce est tout véritable. 
En escrist la fist mètre la bone dame Orable, 
Qui moult fu preus et sage, cortoise et amiable, 
Dedans les murs d'Orenge, la fort cité mirable. 

Segnour, or entendes, bone gent assolue, 
S'oiiés bonne canchon, que n'est gaire seûe ; 
L'estoire en a esté longuement reponue, 
Aussi com li solaus qui cuevre sous la nue, ^* 
Dedens une abeie; mais ele est fors issue. 
Dés or veut nostre Sire k'ele soit espandue 
Et que de tous preudommes soit oïe et seûe. 
Du Chevalier au Cisne avés canchon oûe ; 
Il nU a si vieil hom, ne feme si kenue, 
Qui oncqoes en oïst le première venue, 
De quel terre fust nés; mais or ert entendue. 
Je Tvous dirai moult bien, se Dix m'est en aiue. 



[U-63] BT DB OOOBTKOID DB BOUIUiON. 



il 



Oriaot, roi de Itle de Mer, étant avec sa femme Béatrix, aperçoit une 
mendiante aiftaU dea beaux entuts : t Dieu a donné, dit-JI, deox enfanta 
k me panvte femmei et nous n'avons ni fili ni filie. • 

Béatrix lotttient qu'une femme ne peut mettre au monde deux enfants à la 
foie, i moina de i'ètre livrée à deux hommea. 



SB6N0UB, oiiés canchoa qui moult fait à loer ; 
Moult est bone à oïr, bien fait à escouter. 
L'estoire en fu trovée en une ille de mer; 
Par son droit non Toi L'Illefort apeler. 
En celé ille ot .1. roi, ki fut gentix et ber : 
n ot non Orians; cités ot à garder, 
Castiaus et bours et viles^ pour son cors honorer, 
Bien pot en son besoing c. m. hommes mander. 
U rois ot oncôr mère et s'ot mollier à per, 
Sa mère ert 1 dyable, pour le mont encanter. 
Ele ot non Matabrune, ensi Toi nonmer. 
Aine de plus maie vielle n'oît nus hom parler. 
La mollier au Segnour, qui le viaire ot cler, 
Ot à non Béatrix, si l'oï apeler ; 
Moult par fu bone dame, nus ne la doit blasmer. 
Matabrune la Tielle ne la pot onc amer, 
Ainçois la veut tousjours honir et vergonder. 

' Un jour estoit li sire et la dame al Tis cler 
Monté en une tour, pour lor cors déporter. 
U regardent aval, si ont veu aler 



4 LA CHANSON 0U CHEVALIER AU CYGNE [53-8 1| 

Une poTre mescme et ii enfans porter. 
Quant li sire la voit, si conmence à plourer, 
Des biaus ex de son cief en va Taige conicr. 
« Certes, fait-il, ma dame, poi nos poons amer; 
Oncques Dix ne nous vaut fil ne fille donner; 
Je voi une mescine, qui là quiert son souper, 
Qui en porte ii biaus, Diu en doit enourer; 
Us sont andoi jumel, ce poons nous prover. 
Andoi sont d'un sanlanl et paringal et per. 

a Sire, se dist la dame, vous parlés de noianl : 
Ne crereie pas homme en ce siècle vivant 
Que feme puist avoir ensamble c un enfant, 
S*à II hommes nen est livrée carnelmant, 
Un en puet elle avoir, pour voir le vous créant, 
Ne ja plus n'en aura en un engenremant. » 
Li sire Tentendi, moult ot le cuer dolant. 
tt Certes, dist-il, ma dame, vos parlés folemnnt; 
Dix a de tout pooir ; faus est qui ce n'entent. » 

Par son parler a^-on moult grant anui souvent, 
Si com vous orrés dire, se l'histoire n'en ment. 

Li vespres est venu, li jour va déclinant, 
La nuit jeut li sire lés la dame vaillant. 
Par le plaisir de Diu, le père omnipotent, 
Conçut lues vu enfans en un engenrement. 
Por chou ne doit-on dire folie à essient; 
Or reverra la dame ses faus dis de devant. 
Moult demainenl grant joie dus k'à Tajornemeni. 
Li sire se leva ki'st de bon essient. 
« Certes, disl-il» ma dame, je sais à essient, 



|SM03] ET W OODRFROID DE BOOILLON. 5 

Que Toas estes ençainle, Dix vous doinst tel enfant 
Dont nous soyons encore honnoré et joianti » 
La dame se merveille, quant son seigneur entent : 
« Dix vous en face, sire, dist-elle, voir disant ! » 
Mais ne set pas la dame que devant Tuel li peut. 
Qu'il n'eost si pensive desi en Orient. 
Li sire a la parole laissée en sousriant, 
Au moustier en alerent sans nul delaiement ; 
On lor fait le service al moutier saint Vincent. 
Cascnns d'ans i offri anel d*or u d'argent. 
Après messe s'en toment, dame Diu reclamant. 
Dès or mais vous dirai de la dame sacant. 
Qui porta tii enfans dnsk'al delivremant. 



III 



Béttrix lecoaebe, pendant Tabeencc de son mari, de lept enfante portant 
ehaeun une chaîne d'argent i »on cou. Matabruue, mère du roi, prend la 
rétolntîon de Cure périr les lept enfauls. Désespoir de Béâtrix* 

LA dame a ses enfans portés, si com devoil, 
Tant que che vint à terme que délivrer devoit. 
Au délivrer la dame point de feme n*avoit, 
Fors le mère al segnour, qui noient ne Tamoit, 
La vielle Hatabrune, qui en Dieu ne créoil. 
La dame se délivre à duel et à destroit, 
I enfant après Fautre, si com Dix le voloit. 
Au naistre des enfants vu fées i avoit, 
Qui les enfans destinent que cascun avenroit. . 
Ensi que li uns enfes après Tautre naissoil, 



6 LA CHANSON DU CHEVALIER AD CYONE [104-1 8 jl 

AU col une caîne de fin argent avoit. 

Le vielle s'esmerveille quant les caïnes voit; 

Ne set que ce puet estre, n'a coi ce torncroit. 

Li enfant furent né et bel et gent et droit. 

L'une fut une fille et .vi. flx i avoit. 

Le vielle se pdurpense c'un grandt murdre feroit. 

Dyables la semont, qui ele enor faisoit. 

Tele cose pourpense dont venir li devoit 

Grant honte et grant anui que devisé estoit. 

Dame Dix li rendra sa déserte et son droit : 

Ele sera honnie ains k'ele morte soit. 

Li enfant furent né, ensi con je vous cant, 
Tout vil Tun après l'autre, à Diu conmandemant. 
Li une en estoit fille, ce trovons nous lisant; 
Etli VI autre furent d'un estre et d'un sanblant. 
Gascuns ot à son col caînete d'argent. 
Au naistre nen ot feme, ne petite, ne grant, 
Fors que la maie vielle, qui li cors Diu cravant. 
Mère estoit au segnour et Diu n'avoit nient ; 
Moult estoit coviteuse d'avoir or et argent. 
Beatris demanda qui erent li enfant : 
« Beatris, dist la vielle, por le cors st Vincent, 
Je vous ferai ardoir à mon fil le vaillant! 
Ne vous souvient or pas du fort devisement 
Que vous jurastes si le Père tout poissant 
G'une feme ne puet avoir c'un seul enfant 
S'a II hommes n'estoit livrée camelment. 
Or puet dire me sire par vostre jugement 
K'à vu en avés jut par le votre commant. » 



[t3S-154] BT DS QODSPROID DB BOUILLON. 7 

Onant la dame Toit, moult se ya esmaiant ; 

Car ele aperçoit bien le mal pourpensement; 

Car la vielle a el cors Tanemi souduiant 

Et si pourcacera son anui moult pesant. 

c Dame sainte Marie I dist la dame en plorant, 

Roïne couronnée» mère al roi tout poissant. 

Ne consenlés mon cors mener vilainement! n 

N'a mestier, dist la vielle, par le cors saint Vincent.n 

En la sale s'entorne, si apele i serjant, 

Et icil ot non Markes, se Tesloire ne ment, 

Preudhom fu et loiaus, avoir avoit moult grant, 

Home ert la maie vielle, qui le va semonnant 

Que il face une cose dont li va depriant. 



IV 



Hk ordonne à Hark«, on de set hommei , de prendre les enfanU et de les 
noyer. Elle porte à ton fits sept petits chiens, dont eHe lui dit qne sa 
Tient d'aeeoucher. le roi fait jeter Béatrix an fond d'an cachot. 



AXIS, chou dist la vielle, je vous ai moult amë; 
Rice homme vous ferai et d'avoir assasé, 
Oncques ne vous donnai un denier monneé ; 
Oncor vous ferai bien, se je vif par aé; 
El bien devés pour moi faire ma volenté. 
c Dame, disl li preudhom, ja nen ert trestorné 
Que je pour vous ne face quanque vous vient à grè. » 
— Ja ne vous en kerrai, dist la vielle, par Dé, 
Dusque vous le m*aiës flancie et juré. » 



8 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYONB [155-183] 

Li preudhom li fiance volontiers et de gré. 
Mais se il le seûst k'ele eûst enpensé, 
Ne 11 fiançast pas pour Tor d*ane cité I 
Et la vielle li a son affaire conté. 
« Amis, ce dist la vielle, pour Sainte Ternitë, 
De la feme mon fil me sont .vu. enfant né, 
Portés les tous noiier, si n'en soit trestornf; 
Moi n*en caut en rivière, en mares ou en gué; 
S'il estoienl noies bien averoie ouvré. 
Hastés vous, bons amis, trop avés demouré ; 
Or gardés sur vos ex, que ce soit bien celé ; 
Que se par vous estoil anoncié, ne parlé, 
Je vous ferole pendre à un arbre ramé I » 

Quant li preudhom Tentent, de paour a tranllé ; 
Ne l'ose contredire, tant doute le mauffé ; 
Si li a otroiié toute sa volenté. 
c Amis, ce dist la dame, que buer fustes vous nél 
Or et argent et robes vous donrai à plenté 
Et si vous francirai, ains que Tans soit passé. 
Jou vais pour les enfans, et vous ci m'atendez. » 
a Dame, dist li preudhom qu*ele a espoenlé, 
Vostre plaisir ferai et votre volenté. » 
Puis dist entre ses dens : a Caitis, maleuréf 
Comment ferai tel murdre et tel desloiauté? 
Ce sont enfant le roi que tant a désiré. » 
La vielle s'en torna, s'a les enfans trouvé. 
Que la mère avoit mis delés li, lés à lés. 
Ele s*ert endormie, que son cor ot lassé. 
Tous VII les prent la vielle et s'es en a porté 



[184-212] ET DE 60DEFBÛID DE BOUILLON. 9 

OÙ markes Talendoit, dolans et abosmë. 
f Tenés, dist Matabrune, cist vu maleûré : 
Portés les tost noiier, si en ferés mon gré. 
Puis demenrons gpant joie, quant serés retorné. 
Li manger et li boire vous seront apresté. » 
« Dame, dist li preudhom, tout à vo volenté. » 
Les enfans prent tous vu, s'e^ a envolepé, 
Si les vaura noiier, ja nen erl trestorné. 
Se Jesa Cris n'en pense, par la soie bonté, 
Moult seront li enfant malement ostelé ; 
Car la vielle a du tout son cuer abandonné 
Au dyable et au mal, ce di par vérité. 

Dès ore s'en va Markes, isi faitierement, 
Et la vielle s'en tome, qui à nul bien n'entent. 
Par devant un celier en passa tout pensant, 
S'a veu une lisse qui eut nouvelement 
Faonné vii kaians en un destornement. 
Ele les prent tantost tous vu en son devant. 
Et la lisse a tuée à i coutel trençant, 
En un pue Fa ruée tost et isnelement. 
A son Al est venu qui joie menoit grant, 
Qui atent la nouvele que sa feme ait enfnnt. 
Quant il la voit venir, si li va au-devant : 
« Bien vegniés, bêle mère, dist li rois Oriant. » 

— Biausfis, li dist la vielle, trop ai mon cuer dolant.» 

— De coi ce dist li rois, par le cor St Vinçant? » 

— Jou le te dirai ja sans nul delaiement : 
Voslre feme a eu moult lait delivrement; 
Ces VII ciens a eu, n'i a nul autre enfant : 



iO LA CHANSON DU GHEVALIBR AU GTGNE [213-240] 

Vés les ci tresloas vu, qui sont en mon devant. 
Elle a fait contre Diu et contre tonte gent : 
Ele n'est pas loiaiis, pour voir le vous créant. 
Biaus fis, faites Tardoir et livrer à torment; 
Il n'a si desloial, tant con courent H vent! > 
Li sire a tel dolour, quant Taversiere entent, 
Que il ne set que dire, tant a le cuer dolent. 
« Dame Sainte Marie ! fait li sire en présent, 
Jou ne cuidoie pas, en ce siècle vivant 
Eust plus loial feme, mais or ne Tcroi nient, 
Ne qui plus amast Diu, ne son conmandement! » 
Tant li a dit la vielle qu'il li a en couvent 
Qu'il Tardra en un fu, voiant toute sa gent. 
<ic Biaus sire, dist la vielle, trop targiés longement ! 
Justice ne doit-on respiter, tant ne quant. » 

<K Biaus fis, ce dist la vielle, qui Matabrune a non» 
Justice qui tant targe ne pris-je un bouton. 
Faites la tost ardoir en fu et en carbon, 
Vés ci le prouvement de sa dampnation. 
Les vii kaiaus que j'ai ici en mon giron. 
Biaus fis, faites Tardoir, que n'i ait raençon; 
Et gardés que ja n'ait pour riens confession. » 
c Merci, ce dist li sires, qui moult estoit prendhom; 
Quant je la pris à feme, si nous espousa-on, 
Ja li promis-je droit, voiant là maint baron; 
Ja par moi nen ert arse, je l'vous dis en preud'hon ; 
Mais je la jeterai en ma cartre prefont, 
Et si n'en istera certe se morte non. 



[241-269] ET DE OODEFROID DE BOUILLON. H 

« Bians fis, ce dist la Dame, k*ayés à delaier? 
Que vous n'osés ardoir yostre maie mollier. 
Il n*a plus desloial, tant con durent li ciel : 
Puis que vos ne volés ne Diu ne vous venger, 
Joa la ferai ardoir à ii sers par loiier; 
Ou jeter en vo car ire; je n'en ai que targier. » 

— Hère, ce dist 11 rois, qui redoute pecié 
Faites en vo plaisir, quant ne Tyolés laisser. » 
Et la vielle s'entome, si commence à hucier 
n sers de pute orine. Malfaisant et Ricier : 

Ce sont doi traiter, je Toï tesmoignier; 
À Matabrone viennent, ce l'osent delaiier. 

• 
« Dame, ce dist Riciers, vés ici Malfaisant, 
À vous sommes venu, dites vostre commant. 
Car nous ferons pour vous tout à vostre talant. » 
€ Yenés en » fait le vielle, et lors en va devant ; 
Dusques au lit la dame, ne se vont atargant. 
Lors Ta faite saisir al put serf Malfaisant ; 
Rier les mains li lie d'une coroie grant. 
Le vielle de ses puins la va al dos bâtant; 
Et le dame s'escrie, qui le cuer a dolant : 
c Ahi, lasse, caitive, con dur delivrement! 
Dame sainte Marie, con dolerous tonnent! 
Gloriense-pucele, secour me isnelement. 
Ahi lasse, dolente, ù sont or mi enfant? 
Ahi ! ne set or nus icest martirement ; 
Joo ne fourfis aine tant nul jour en mon vivant, 
Mes enfans ai perdus, moult ai le cuer dolant ! » 

— Taises, dist Matabrune, que aies sermonant ? 



i2 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYCNE [270-391] 

Ne VOUS ara mestier nus juises faisant, 
Ne Dix, ne hom, ne feme, ne vous sera garant. » 
-^ Or lost, disUcIe as sers, prendés la durement, o 
Li glouton Tout saisie et deriere et devant, 
Vers la cartre renmainent andoi si laidement. 

Li serf en ont menée le dame toute nue 
Fors que d'une pelice, dont ele estoit vestue ; 
A la cartre l'enraainent sans nule aresteûe, 
Drap, ne cousin, ne keute n*a entre li eue; 
Un poi d'estrain li jelent com une beste mue. 
Et li serf s'en retournent qui dolours est creûe : 
Par le plaisir de Diu la veûe ont perdue, 
Qui ne lor ert jamais en ce siècle rendue. 
Mais celé qui toute a la folie mcûe 
N'en a eu nul mal, dyable Font vciio. 
Et la dame est remese dolente et irascuc. 
XV ans fu en la cartre, poi boit el poi manjue. 

Or Inirons de la dame qui'st a tort mcscreûe. 
Si dirons des enfans qui dolours est créue, 
Se Jesu Cris n'en pense que lor viene en aiue. 



V 



Market prend pUié des enfants. Il les expose au bord d'une rivière. Un 
ermite trouve les eufants. Une chèvre les allaitait. U It^s emmène chez lui 
et en prend soin. 







R lairons de la dame, si dirons des enfans. 
Li pères n'en sot mot, ki ot non Orians. 



[292-318] ST DB 60DEPR0ID DE BOOILLON. 13 

EtHarkes les emporte abosmés etdolans. 
En aoe forest entre, tons tristes et pensans, 
Et Ta par la forest plas de ii lieues grans. 
En ane fosse vient, ù li aige est courans. 
Et Markes les a pris qui jeter les vaat ens. 

Markes les avoit pris pour livrer à martire. 
Et li enfant commencent vers le preudhom à rire. 
Quant li preudhom le voit, de pitié en souspire. 
«Elas, dist-il, cailis et que porrai-je dire ? 
Si j'ocis ces enfans, m'ame s'en sera pire : 
Il sont gentil enfant etlor père est me sire. 
Gestes n*es ociroie pour Tonour d'un empire. 
Or les conmant à Dieu qui lor soit père et Sire ! » 
Le pan de son mantel de Tune part descire, 
Les VII en fans i met l'un d'alës Tautre à tire ; 

Puis les commande à Dieu et au baron S. Gille. 

• 

Harkes a les cnfans desur la rive mis. 
Pois les commande à Din, le roi de paradis 
Que lor soie en aïe, bons père et bons amis. 
Maintenant s'en retourne coreçous et maris ; 
Souvent regarde arrière, Diu prie, qui est pis, 
Qu'il garde les enfans de leus et d'anemis, 
AMatabmne vint qui li jeta un ris : 
c Bien vegniës vous, dist-ele, sont li enfans ocis? » 
— Dame, dist li preudiiom, noie sont et mal mis : 
Li uns va par sous l'autre, si li cuevrc le vis. 
Me ftt mais tel mervelle dès le tans Anséis. » 



14 LA GBANSON DU CHBVAI<IER AU CYGNE [319-346] 

Li enfant sont remé, Tans brait et l'autre crie, 
De père ne de mère nen ont il point d*aïe. 
Li uns va desur rautre, comme beste esmarie. 
Gascuns a à son col sa caïne saisie. 

Dès or mais vous dirai, ne vous mentirai mie, 
Que la caïne au col à cascun senefie : 
Tant k'aront les caînes, saciés ne morront mie. 
S'il perdent les caïnes, n'est nus qui m'en desdie, 
Cisnes les convient estre, Testoire si le crie. 

Moult sont grans les vertus que les caïnes ont, 
N'ont garde de morir tant com il les aront. 
Mais soient bien seur, se perdues les ont^ 
Gisne seront volant par les aiges del mont. 

Li uns tume sur Tautre, grant brait et grant cri font, 
Rouelanl et tumant vers le fossé en vont. 
Estes vous I hermite qui ot tout blanc le front, 
Tant ot esté repus cl bos desus le mont, 
•xxz. et .VII. ans tous plains, dedens i crues parfont. 
Il aloit par le bois et aval et amont. 
As enfans vint tout droit, qui en grant péril sont. 

Là ù li enfant sont, à duel et à torment. 
Estes TOUS .1. hermite qui ot moult longement 
Esté dedens le bos que il n'ot veû gent; 
De robe n'avoit mie .i. denier valissant ; 
De fuelle estoit vestus mauvaisement tenant. 
Quant il voit les enfans, il ploura tenrement. 
a Ahi, Dix, » fait-il. Sire, par ton commandement 
Qui moi et ces enfans as formé de noient, 



[347-374] ET DE 00DE9R0ID DE BOUILLON. )5 

Se Tostre plaisir est qu'ils vivent longement, 
Envoies lor secours, Sire, proçainement! » 
Après ceste parole ne targa longement^ 
Quant une ciere vint parmi le bos corant. 

Et quant li sains hermites ot sa proiere faite, 
Estes vous une ciere qui les enfans alaite, 
Que Dix i envoia, qui tous les biens rehaite, 
Tout maugré Fanemi qui du bien se dehaite. 
Quant li enfant sentirent la beste ki alaite, 
Cascun a sa mamele sucie et vers li traite. 
Bien en sont les vi fil et la fille refaite. 

Quant li hermites voit chou que Dix li envoie, 
En son cuer se mervelle et si en ot grant joie; 
Et la beste de près tout ades les convoie 
Desi à rhermitage, là ù Dix les avoie. 
La beste les alaite et li hermites proie 
Dame Diu cascun jour k'es mete à droite voie. 
Les enfans a nouris, ne soit nus qui ne Tcroie, 
Entre lui et la beste dedens la grant arbroie. 
Mais oncques n'i mangèrent pain, ne gastiau, ne broie, 
Ne autre créature, se fruit non qui ombroie, 
Et petite racine et mente de ronsoie. 
Ançois orent x ans, raisons est c'en me croie. 
Que mangaissent fors lait; on le treuve en Testoire. 

Les enfans a nourris de gré et volentiers 
Li bons preudhom hermites, que moult fu droituriers, 
Et la ciere aveuc lui plus de x ans entiers. 
Quant il furent bien grant> si vont par le rocier, 



10 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [375-30C] 

El cerchent lor viande par bos el par praier. 
La beste s'en retourne en la forest arricr. 
Thermite remainent, qui les avoit moult cier; 
Racinetes manjuent et pûmes de pumier. 

A mervelles amendent et croissent volentiers. 
L'hermites leur fait cotes de fuelles de lorier. 
L'estoire nous raconte, en l'aumaire à Poitier, 
Gom lor crut grant anuis et molt grans encombrier. 
Car par la forest va uns maus bom forestiers; 
Hom estoil Matabrune, ses drus et ses rentiers; 
A rhermitage vint H cuivers renoiiés : 
Cil bastira tel plait son segnour droiturier 
Dont il aront grant honte et moult grant encombrier. 



VI 



Dû forestier, un Tabseace de rcrmile, entre dans m maison , Toit les 
enfants, et court le dire à Matabrune. Par ses ordres, il Ta chex Permitc, 
enlère les colliers aux six des enfants qu'il trouve, et aussitôt ils sont changés 
en cygnes : ils s'envolent et s'arrêtent dans le vivier du roi leur père. 

OR entendes, segnour, Dix vous face merchi : 
Chou que Dix veut sauver ne peut estre pcri. 
I forestier oiit en ce bos establi; 
Matabrune Tavoit alevé et nourri. 
A rhermitage vint, ensi com je vous di; 
Li hermiles preudhom estoit aies d'enki. 
Quant li enfant le virent, tout furent esbahi 
Et li maus forestiers se mervella ausi. 
« Aine mais, se dist li glous, por les plaies de mi, 



[397-425] ET DE OODEFROIO DE BOUILLON. il 

•TU. si ires bîaus enfans toat ensemble ne vi. 
Les caînes qu'il ont valent maint paresi. 
Je rdirai Matabrane, ains que j'aie dormi. 
Se ma dame m'en croit» par le cors saint Rémi, 
Les caînes qu'il ont ne leur lairons ensi. » 

Li forestiers s'entourne, ne s'est pas arestés ; 
De la maison l'hermite est maintenant tomes. 
L'estoire nous raconte qu'il ot nom Malquarrës, 
Pour ce qu'estoit trop fel et trop desmesurés. 
De ci à Matabrune ne s'i est arestés. 
Quant la vielle le voit, s'a les sourcis levés : . 
« Bien vegniés, dist la vielle, qaés noveles dites? » 

— Dame, dist Malquarrés> jamais teles n'orrés. 
J'ai en cel bois laiens vii biaus enfans trové. 

Us sont tout d'un sanlant, d'un tans et d'un aé; 
Je ne vi mais si biaus puis l'eure que sui nés. » 

— Amis, ce dist la vielle, foi que vous me devés, 
Ont-il nule caïne al col? ne Tme celés. » 

— Dame, dist li maus bom, se Dix me doinst santés, 
A cascun en a une, ja mar le meskerrés; 

Et les caînes valent, c. mars et plus assés. 
Ne leur remanront mie, se croire me volés. » 

— Amis, ce dist la vielle, foi que vous me devés, 
Chevalier vous ferai, quant vous en revenrés. » 
•^ Dame, dist li maus bom, sempre les avérés. » 

— Or tost dist Matabrune, amis, si vous hastés; 
Se il le contredient, si me les ociés. » 

— Dame, foi que je doi tous ciaus dont je sui nés, 
< Se il le contredient, al branc que j'ai au lés 



i% LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [426-454] 

Aront-il tons les ciés du haterel canpés. » 

~ Dont iert li miens voloirs, dist la vielle, asommés.» 

Quant la vielle a la foi que cil li a donnée, 
Durement Ten mercie et forment li agrée, 
a Or tost, fait ele,-ami3, que n'i ait demorée; 
Gardés que à cascun soit la caïne ostée ; 
Et s'il le contredient, la teste aient caupée. 
Se il estoient mort, je seroie buer née. » 
— Dame, fait li tirans, si iert com vous agrée. » 
Maintenant a li glous sa voie retournée. 
Matabrune est remese, qui toute est forsenée. 
Marke fait apeler sans nule demourée, 
Ele li demanda la vérité prouvée 
Qu'il die des enfans, ja ne li soit celée. 
Markes toute li a la vérité contée. 
Quant la vielle Tentent^ se fu si forsenée, 
Les ex li fist crever le vielle desfaée. 
€ Elas! fait li preudhom, com maie destinée! 
Jou n'ai pas deservi k'eûsse tel saudée. i> 

A la noise qu'il font est la gent assanllée. 
Sa feme i acourut dolante et esgarée ; 
Âriere l'ont boutée la pute gent dervée ; 
Li enfant font grant duel et ele s'est pasmée. 
Et li cnivers a tant la forest trespassée 
Qu'il vint à l'hermitage, sans nule demorée. 
Et a cerkié les angles toute nue l'espée ; 
Trouve .vi. des enfans el bos, sous la ramée. 
Or les gart notre Sire et la vierge honorée, 
Que lor joie sera dusk'à moult poi alée I 



[4SS-483] ET DE OODEFBOID DE BOUILLON- li) 

Li forestiers s'en toarne qui ot nom Malqaarrë, 
A rhermitage vint, s'ot le poil hurepé. 
Oiiés kel destinée; jamais tele n'orrés. 
Li hermites prendhom en ert el bos aies, 
Si ayait aveac lai .i. des enfans menés. 
Car TOUS savez très bien et si est vérités, 
Qaant on a y a enfans d'nne feme engenrés, 
Si en a-on plus cier Ton des autres assés; 
Si avoit li hermites eelui dont vous oés. 
M'en i a li mal sers fors que les ti trouvés, 
n a traite Fespée dont li puns ert quarrés : 
Les VI enfans en a si fort espoentés 
Qu'ils n'osent mot li dire, si les a effraés. 
Les caines lor tant li traîtres prouvés; 
Et cil bâtent lor eles, cascuns en est volés ; 
Or sont cil vi oisel, ensi corn vous oés; 
Car ensi les avoit nostre Sire faés. 
Dusk'el vivier lor père en est cascuns volés. 
Les caînes enporte li cuivers desfaés, 
Matabrune les rent, qui Ten sot moult bons grés. 
L'Hermites est du bos ariere retournés^ 
Âveuc lui Tenfançon qui lui estoit remés; 
Et quant il n'a les autres en la maison trouvés, 
Mervellous duel domaine; à poi n'est forsenés. 
a £ las! ce dist li enfes, qui ert o lui aies, 
Que ferai de mes frères, caitis mal eûrés ! 
Dame Sainte Marie, pourquoi souffert l'avés 
Que on m'a ma seroor et mes frères enblés ! » 



U CHANSOM W CHBVALIKB AU CYOHB [iB3-a03| 



L( wpUimi ufwt tMli ehu r«nnU« fi ckuebu lei tliKi lu le roi bll 
dlilrlbacr ui ptoim dn ToUstf*. U pu» «t npuu !■ Isag da *lti« 

Li enres est venu en la maison tout droii ; 
A son segnour l'hermite qui si dolans estoit, 
Et li enfes aussi grant dolour demenoit 
Pour sa suer, pour ses frères, que retrouvés a'avoit. 
Il les qaiert çà et là, là où mix les quidoit, 
Parmi le bos ramé, ensi comme il soloit. 
Mais quant par aveotore trouver ne les pooit, 
Une enre aloit deçà et l'autre reloarnoit, 
Ensi menoit son duel et ensi les qaeroit; 
Mais li prendoms hermites molt le reconrorloil. 

Segnour, bien le savés, ce que Dis deslinoit 
Ne pooit demourer, mais tosjors avenoil. 
Or oiiés grant mervelle, n'est nos qui le mcscroit. 
Bien savés que li enfes nute rien ne mangoit, 
Fors que tant li hermites à manger li donnoit 
De son pain, de ses herbes, k'en son courtil avoit, 
' isi comme son cors car moult cier le tenoit. 

Li enfes fut moult biaus et parcreus et grans 
de membres bien fais et de cors avenans ; 
s cevex avoit Ions dusk'as pies traïnans; 
cote ne Valoit 'ti. deniers valissans; 



[SOi.SSl] ET DE OOOBFROID DE BOUILLON, ^ %\ 

Ses pères, li bons rois, qui ot non Orians, 
Près à leue et demie tenoit ses casemens; 
De yiande avait moult en son pa!s en cans : 
De grans anmosnes faire ert li rois si pensans, 
Et monlt faisoit de bien à tos les povres gens. 
I/hermites ert el bos de vivre sofrailans; 
L*enfançou i envoie aveac les povres gens; 
De Taumosne reçoivre n'est mie escondisans. 

Tanmosne le roi va li enfes cascun jour. 
Li Senescax le roi la departoit en tour ; 
L*enfant donnoit ii pains por Diu el par amour, 
Car li cner li disait qu'il ert de franc atour, 
Cascuns mangoit le sien, ains qu'il fust al retour; 
Mais il gardoit le sien, plus n'i faisait séjour, 
Ains retomoit arier à Thostel son segnour ; 
Mais ençois qu'il passast le cengle ne le tour, 
Li convenoit passer la rive en un destour; 
U el vivier lor père estoient li contour 
Li cisne qui ja furent si frère et sa serour. 
Quant venoit à la rive, si demenoit tel plour, 
Li cuer li aportoit qu'il deînenftst dolour. 

Ruecques arestoit li enfes debonaire. 
La cose ne vëist qui à lui pefist plaire ; 
Il pleure tenrement et si ne se puet taire : 
Les lermes li couroient contreval le viaire. 
Voit les cisnes noer parmi la grant rivaire ; 
Qui furent ja si frère et sa suer debonaire, 
Il lor jeté du pain, à soi les veut atraire. 



22 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [S32-5S7] 

Li cuer li disoit bien qu'ensi le devoit faire. 

Cil connoissent lor frère, bied est drois qa*il i paire; 

^ lai en sont venu et prisent à retraire. 

Li cisne sont venu sur la rive à lor frère 
Du vivier qui estoit roi Criant lor père. 

Longement a tenu en sa cartre lor mère, 
Qui en laide et profonde et hideuse et si iiere ; 
Dix l'en atourt venjance, li glorieus sauvere, 
De la mauvaise vielle, de Malquarré le 1ère, 
Qui par les caïnetes avoit basti Taffere 
Dont li V fil estoient et la fille en misère ! 
Il ne connurent onques lor père ne lor mère, 
Fors que Thermite seul que tenoient à père, 
Et li enfes lor donne du pain à ciere amere. 

Tel vie démena li enfes longement, 
m ans trestous pleners que n'i targa noient 
Qu'il ne fesist ades ensi faitierement; 
Puis revenoit arrière, près de Tavesprement, 
Tout droit à Thermitage où Thermites l'atent. 
Ensi revint souvent o le cuer moult dolent. 
Quant il véoit les cisnes, li faisoit dolor grant; 
Ne sot pour quel raison, ains en avoit talent. 

Or le lairons ici, n'en dirons en avant. 
Si vaurons revenir à no coumencement. 
Et dirai de la vielle, qui li cors Diu cravent, 
Que ele a pourpensé des caïnes d'argent. 



(>&8-ST9] BT DE OODBPROID DK BOUILLON. 23 



VIII 



flatabnue donne na des eoUien à m» orfétre, qai le fait fondre et en 

façoime deux eoupei d'argent. 



QuAUT Matabnme ot fait ce mortel encombrier, 
Isnelement et tost a mandé son lonnier, 
Et cil i est venu, qui ne s'i yant targier. 
c Amis, ce dist la vielle, je vous yeul ci cargier 
Yi caïnes d'argent qu'il yoqs convient forgier; 
Une coupe m'en faites, je vous en vel prier; 
Et je vous en donrai moult bien vostre loier. » 

— Dame, ce dist Torfevres, par le cors saint Ricier, 
Ja n'en arai du vostre valissant .i. denier, 

Le coupe vous ferai et le pumel moult cier. » 
^ Certes, dist Matabrune, ce fait à mercier. » 
Maintenant s'en retourne aveuc li le lonnier, 
Les caïnes li donne que il vaura forgier, 

 sa maison en vint sans plus de delaiier ; 
Dne en prent la plus bêle, qu'il vaura assaier 
Quel molle en vaura faire et quel coupe forgier. 
Celé fondi si bien, ce oi tesmongnier. 
Qu'il en fist .u. grans coupes, sans point de delaiier. 
c Aine mais, si m'ait dix, fait-il à sa mollier, 
Ne vi tel fuison rendre, ne argent, ne or micr! 
Eles sont de par Diu, ne vous quicr à noiier. d 

— Sire, ce dist la dame, les irai lestoïer ; 



2i LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [.i80-€08] 

Encor nous en puet Dix no bien mouUepliier. 

— Je rio, dist li preudhom, ce fait à otriier. » 

Les caïnes osta la dame maintenant, 
En I escrin les met et bien et bêlement 
Et li preudhom lormiers les bones coupes prent. 
L'une porte avec lui, l'autre sa feme rent, 
A Matabrune vint qui le vit liement 
Et li lormiers li fait de la coupe présent. 

— « Certes, dist Matabrune, ci a vaissel moult gcnt; - 
Bien ont refuisonné les caïnes d'argent, » 

Puis dist entre ses dens le vielle coiement : 

tf Bien sui del tout délivre, aie sont li enfant; 

S'ore n'estoit la mère, ne me fauroit nient. 

Jou la ferai ardoir tost etisnelement; 

Puis ert moie la terre à mon commandement ; 

Ne m'en fera mais tort nule feme vivant. » 

 son fil est venue tost et isnelement. 

Qui estoit en la sale ouvrée à pavement. 

Li rois avoit al cuer ire et moult grant torment 

Pour sa feme la gente qui'st en tel marement. 

A tant es vos le vielle, qui li vint au devant. 

a Biaus fis, dist Matabrune, k'alés vous atendant? 
Tous li mondes vous tient à mauvais recréant 
De celi qui ci a exploitié malement. 
Quant vous ne volés prendre de li nul vengement. 
Tous li mons te honnist et avilie forment I 
Biaus fis, faites Tardoir, ni ait delaiement; 
Puis prendés autre femme au los de votre gent. » 
Tant li a dit le vielle, quMl li a en couvent 



[609-630] BT DB QODBFROID DE BOUILLON. 

Qa*il Tardra en un fa, Toiant toute sa gent^ 
Maintenant fait escrire li rois et garçons prent; 
Si mande ses barons tosl et isnelement, 
Viegnent véoir à court angoissons jugement 
Qu'il fera de sa feme sans nul delaiement. 
Or sera le dame arse ains le quart jour passant. 



2j 



IX 



Ua ange apprend à Kermite que renfant eit on dei fils du roi. C'est lui qui 

défendra la mère faufsement accusée. 



LA court est assanlée, si a grant eslormie ; 
Li uns pleure et gémit, l'autre de dolor crie, 
Pour la vallant roïne qui est martiriïe, 
Se dame Dix li rois ne li preste s'aïe. 

Un poi lairons ici de la dame esmarie. 
Si dirons del hcrmite qui'st en sa manandie, 
Et li enfes o lui, qui forment se gramie 
De sa suer, de ses frères, que il ne set en vie. 
Quant ¥int vers mie nuit, que gens est endormie, 
Âtant es vous i angle, à bêle compagnie; 
De la clarté de lui tous li lius resflambie. 
Venus est à Thermite et hautement li crie : 
« Bons hermites, dors tu, home de bonne vie? 
— Naic, dist li hermites, par ma barbe florie! 
Qui est ce qui m'apele ! biaus Sire Dix aïe ! 
Se tu es de par Diu, ne me celer tu mie, 



26 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [631-658] 

Et se n'es bone cose, n'areste tu ci mie! » 
Li angles li respont : « Je sni de la partie 
Dame Diu le tien père, qui tout a en baillie. 
Par moi te mande Dix, ne le cèlerai mie. 
Que tu as i enfant de moult grant segnourie ; 
Tu ne ses qui il est, raisons est c'en te Tdie, 
G'ert un hom de grant pris et de grant baronnie. » 
Quant li hermites Tôt, vers l'angle s'umelie, 
Et li angles li conte des vu enfants la vie. 

i* Hermites, dist ii angles, entent à ma raison : 
Li pères as enfans rois Orians a non 
Et Beatris lor mère ensi Tapele-on. 
Preude feme est et sainte, de grant religion. 
Ele a esté xv ans en moult maie prison. 
Tout c'a fait Matabrune, qui ait maléichon ! 
Mais la mère au segnour, qui le cuer a félon, 
Les envoya noiier par un homme à bandôn, 
Là ù tu les trovas, là les mist li preudhom. 
Pour ce k'es laissa vivre la vielle al cuer félon, 
Les ex li fist crever à i mauvais garchon. 
Jésus Cris l'en regart qui vint à passion : 
Ele en aura encor doloreus gueredon ! 
Le roïne fist mètre en là grande prison. 
Or sera la dame arse, n'en ara raenchon. 
Se dame Dix n'en pense, par son saintime nom. » 

« Or t'ai dit des enfants, comment ils sont venu. 
Demain ert la dame arse, de voir le saras-tu, 
Se Jesu Cris n'en pense par la soie vertu. 



[6S9-«86] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 27 

Par moi te mande Dix, qui te tient à son drn, 
Qae Tenfant que ta as avenc toi retena 
Voist le matin desfendre sa mère al branc molu, 
A Tescn et as armes et al ceval crenu. 

— c E Dix ! dist li hermites, que ce est que dis-tu? 
Il ne vit onques arme, ne ceval, ne escu ; 

N'il ne cuide qu'il ait el mont homme vestu. 
Certes s'il se combat, bien l'averai perdu ; 
Car il ne set du siècle vallissant i festu. » 

— a ITi a mestier, dist l'angles, que ci ai trop estu ; 
Combattre l'estevra el non le roi Jesu. » 

a Hermites, dist li angles; ne puis plus demorcr ; 
Fai Tenfant le matin à la cité aler; 
Garde que tu le faces assés matin lever. 
Ançois le miedi Fen estevra aler; 
Pour sa mère desfendre Testevra adouber ; 
On li met sus tel cose, onques ne Tvaut penser. 
Et puis que Dix le veut, il ne puei demorcr; 
Se Dix le veut aider, nus ne Tporra grever. » 

— Certes, dist li hermites, mervelles foi conter; 
Mais puis que Dix le veut, ne le doi refuser; 
Savolenté ferai, qui k'en doie peser, n 

— Or dont, ce dist li angles, il est près d'ajorner; 
Je te comant à Diu, il m'en convient aler. » 

Lor s'entourne li angles, si commence à canter. 

Li hermites remaint qui fut en grant penser; 
Toute la nuit ne pot dormir ne reposer ; 
Pense comment li enfes se porra délivrer, 



28 LA CHANSON OU CHEVALIER AU CYGNE [687-709] 

Ne se saura aidier, se ce vient al monter. 
« E Dix! dist H hermites, qui le mont dois sauver. 
Qui en la sainte Vierge te laissas aombrer, 
Gis hom est fis de roi, comment pora aler 
Entre son grant parage c'on a fait assambler? 
Que porra-il vestir et en son dos jeter? 
Onques n'ot drap vestu al main n'a Tavesprcr. 
Jou ferai vestement que il porra porter 
De fuelles et de rains, bien le saurai ouvrer. 
Tant que Dix nostre Sires li vaura el donner. » 
Venus est à l'enfant se Tprist à apeler : 
« Or sus, fait-il, biaus fis, vous convenra aler. » 
— Biaus père, dist li enfes, près sui de créanter. 
Ou irons nous, biaus père? ne me Tdevez celer. 
Irons en la forest pour nos cors déporter? 
Je sais de bonnes poires pour manger au disncr; 
C'est li miudres mangier que on puist recovrer. » 
Quant li hermites Tôt, si prent à souspirer. 



X 



i'ermite raconte tout à renfant. Il sera baptisé, sera nommé Élyas, et ira à 

la Tillc sertir de champion à sa mère. 

LI hermites remaint et li angles s'en va; 
Onques puis de penser Thermile ne fina 
Et moult se desconforte et moult se mervella 
Comme si jouene home la batalle fera. 
Dolans est de l'enfant, cuide que perdu l'a : 



[710-738] ET DB OODEFROID DE BOUILLON. 29 

Moult fut en grant penser si corn il ajourna; 
Et quant li jours parut, Tenfant en apela. 
Or sus, dist-il, biaus fis. > Li enfes se leva ; 
Et quant il fut levé Thermite demanda : 
€ Pere que dites vous? » et cil respondu a : 
c Par ma foi, biaus amis, je te le dirai ja. 
Par moi te mande Dix, plus celé ne sera, 
Huî cest jour pour ta mère combatre t'estevra ; 
On li met sus tel cose, onques ne la pensa. » 
Li enfes se mervelle de ce k'entendu a ; 
Car il ne set k*est mère, ne el mont qu'il i a, 
Il n'en set nule cose ne veûes nés a. 
« Sire, fait-il, k'est mère et s'on la mangera? 
Sont ce oisel u bestes> ne me celer tous ja. 

— « Fis, ains est une feme k'en ses flans le porta ; 
Tes pères est li rois qui ancui Tardera. 
Va-t-ent isnelement, ja li eure sera; 

D'unes armes de fer armer le convenra. 
La cités est moult près, biaus fis, or i parra 
Com TOUS le ferés bien et Dix tous aidera. » 

— Jou ne sai, dist li enfes, comment en avenra ; 
Mais puis que Dix le Teut, ne refuserai ja; 

 Diu le mien cier pere, qui tout le mont créa, 
Gommant mon cors et m'ame, si soit com li plaira. 

t Sire, ce dist li enfes, or me dites comment 
Je me combaterai? SaTés tous en noient? » 
-* Certes, fait li hermites, j'en sai poi Toirement. 
Armer te couTenra, ce cuide Traiement, 
Et seras à ceTal par le mien essient. 



30 LÀ CHANSON DU CHEVALIER AU CYONE [739-765] 

— Quel beste est-ce cevaus? ce respontpié estant; 
Sambie lea ou lion? va-il isnelemant? » 

— Certes, fait li hermites, je ne sai son sanblant : 
Bien le connisteras, se li angles ne ment. 

Si corn li cuers me dist je Tsai à essient. 

Tes pères est li rois k'a à non Oriant, 

Et Beatris ta mère, la bêle al cors vallant. 

Tu n'es pas crestiens, je Tdi premièrement ; 

Toi feras bautisier à un non moult très grant : 

Elyais aies non, car jou te le conmant. 

Gelé a non Matabrune qui t'a mis en tormeût ; 

Et cil qui les caïnes osta cascun enfant 

A non a Malquarré, nus ne set son sanblant; 

Et Matabrune a fait le roi à entendant 

Que ta mère ot vii ciens; mais la vielle ci ment; 

Pour c'ert ele jngie isi vilainement. 

Tu as trop demouré, va-t'en isnelement. » 

Et li enfes respont : « Je Tlo bien et créant. » 

 la voie se met et l'hermites plourant. 

Il le convoie un poi parmi la forest grant. 

De robe n'avoit il fors solement itant 

Une cote de fuelles, courte, menue et grant, 

Gaperon n'i avoit et mances ensement. 

Ensi s'envont à court vers la cité esrant. 

Âncui orrés bataille, par le mien essient, 
De n hommes armés, dolerous et pesant. 
Aine n'oïstes si fort et de si jouene enfant. 



IT6C-1S7] ET OB OODBFBOIO DB BOUILLON. 3i 



XI 



itjn anire à la TÎUe au moment où sa mère Ta être jelée dans les flammes c 
n va dreil an nL II s'éUmne de tout oe qu'il Toit. Il déclare qu'il veut 
romliittu pour prooTcr rinBoceoce de la reine injustement aeeusée. 

OR s*en va li bons enfes dolans et esgarés ; 
SouTent reclaiine Din et ses saintes bontés ; 
De robe n^avoit plus que dire vous m'oés ; 
Velus estoit com leu ou ours encaienés ; 
S'avoit les ongles grans et les cevex meliés ; 
Le teste burepée, n'ert pas souvent lavés, 
Si tenoit un baston qui de tour fut quarrés. 
Qui de loin le véist, bien sanloit forsenés. 
 Fissue d'un bois, à Feutrée d'uns prés, 
A veu li hermites que c'estoit la cités : 
c Biaus fis, dist li preudhom, dès or vous en irés ; 
Piéca que deusse estre aviere retournés. 
Biaus fis, je m'en retourne, et vous tost en aies ; 
Gardés que de bien faire ne soiiés oubliés; 
Mais dame Diu souvent de bon cuer reclamés. 
Anqui vous ert mestier, qu'isi com il fu nés 
Qu'il vous soit et garans et Sire et avoués. » 
~ Ce soit mon, dist li enfes, par ses saintes bontés, d 
 tant est li hermites ariere retournés, 
Et li enfes cemine; si est asseûrés 
Vers la cité son père, dolans et esgarés. 
Hais se plaist dame Diu, le roi de maïstés. 



32 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [788-815] 

Oncor encui sera li enfes bien armés, 
Pour sa mère desfendre ricement adoubés. 

Or s'en va li bons enfes, que n'i a compagnon, 
Ne consel, ne aïde, se de dame Diu non. 
De sa mère à ardoir s*aprestent li glouton ; 
Les espines atraient et Testrain environ. 
Matabrune la vielle, qui le cner ot félon, 
Li a les mains loiies, ansi com i larron. 
Et la dame s'escrie : a Àidiés, Diu, par vo non, 
Qui aidastes Suzane du mauvais faux lesmon ; 
Âidiés me, biaus dous Sire, par vo saintime non t » 
— - Certes, dist Matabrune, or ne vaut i boton ; 
Hui cest jour serés arse, n'en ares raenchon. > 

Li sire ert ja levés et li autre baron ; 
Il n'i avoit remés escuier, ne garchon, 
Dame, ne damoisele, ne petit enfanchon. 
Que tous n^allent véoir celé dampnation. 
Pour la dame font duel, ja tel ne fera hom. 
Le jour, i ot fendu maint hermin pelichon. 
Et maint capel rompu et jeté el sablon; 
Ensi tel duel faisant vers le fu Teumaine-on. 

Malquarrés a la dame de la cartre jetée; 
Matabrune la vielle, qui est mal eûrée, 
Li a les mains loiies d'une coroie ]ée. 
Et la dame s'escrie : «Ahi! mal eûrée 1 
Dame sainte Marie, ro'ine couronnée, 
Secour moi hui cest jour, or est ma vie ostée ! » 
Tout li serf ont la dame de la cartre jetée ; 



[816-844] ' ET DE OODEFROID DE BOUILLON. 33 

Malqaarrés sonne .i. cor o moult grant alenée 

Et li serf et la yielle ont grant joie menée : 

Pour la dame font duel icil de la contrée. 

Le jour i ot de duel mainte dame pasmée» 

Desrout maint peliçon, mainte crigne tirée, 

Et mainte rice cote desroute et despanée. 

Au pié cienl le roi et il en a jurée 

Sa teste qu'est kenue, sa couronne dorée, 

Qu'il n'en prendroit pas plain mesure d*or rasée. 

Pour tant que ne fust arse, à la pourre ventée! 

Ensi Tout vers le fu, tel duel faisant, menée. 

Li sire en va devant, la teste envolepée 

D'un mantel d'escariate, de duel est sa pensée. 

Sur I grant palefroi, sa face est esplorée. 

S'en va devant les autres, mainte lerme a jetée. 

 tant es vos l'enfant par bonne destinée : 

Il dira tele cose qui bien ert escoutée. 

Il entre par la porte devers la mer salée, 

Et a 01 la noise, le bruit et la criée ; 

Il cuide que soit beste qu'on ait prinse et blessée. 

Or cuide bien li enfes qu'il ait cace trouvée. 

Si comme sûloit faire en la bruelle ramée. 

A l'entrer de la porte a la teste levée 

Et a coisi son père qui a çainte l'espée. 

De le paour qa'il ot a la colour muée. 

Quant il vit le ceval à la sele dorée. 

Ne vausist iluec eslre pour l'or d'une contrée. 

Li enfes se mervelle, dès que son père voit ; 
Onques mais à ceval homme veû n'avoit. 



34 LA CHANSON DU GHEVALIBR AU GYONE [84S-S73] 

Dix aidiés! dist li enfes, qui nul mal n'y pensoit; 
Quel beste voi-je là? je ne sai que ce soil; 

• 

Espoir c'est li cevax dont mes pères parloit. 
Pensant et souspirant vers son père vint droit 
Et il tint en son puing son baston bien estroit. 
Vestu estoit de fuelles, desous velus estoit, 
Homme fol et sauvage à mervelle sanloit. 
Li angles dame Diu sur s'espaulle séoit, 
Et quanqu'il devoit dire de bien li enseignoit. 
Le roi en apela ensi comme il savoit. 
a Hom, fait-il, qui es-tu, qu'isi te voi à droit? 
Chou k'est sur coi siés tu ? moult le voi fort et roil ? 
Ce n'est ne ciers, ne dains si sais-tu se il m'oit? 
Il a bonnes orelles; je ne sai ce il oit. » 
Quant il rois le coisi, et ensi parler Toit, 
Volontiers eûst ris, mais si grant duel avoit. 
Car li deus de se femme mervelle li grevoit, 
Pour cose que véist joie avoir ne pooit. 

L'enfes voit le ceval que il moult redouta, 
Les un pies réons mervelles regarda. 
< Sire, dist-il au roi, entendes à moi cha : 
Pour Tamour Diu vous pri, qui le mont estora, 
Tenës le si estroit que il ne viegne oha. » 
Quant li rois Orians Toït et escouta, 
Parmi son mautalent li rois grant joie en a ; 
Volontiers eûst ris, mais grant dolor mena. 

Li rois se mervella, quant il coisi Tenfant 
Si faitement vestu et de tel vestement. 
Son fil a respondu tost et isnelement : 



[874-9031 ET DE aODBPROID DE BOUILLON. 35 

— Frere, c'est .i. cevax, » fait-il en souspirant, 

— Comment as-tu à non, qui si le vas broçant? 

— Je sui 11 rois sans falle qu'on apele Orianti » 

— Bêle beste est cevax, dist Tenfes en riant; 

Que c'est? manjue-il fer que si le va rongani? » , 
— Biaus frere, ains est .i. frains qui le va destraignant.* 
Et tu comment as non, ne me celer noiant. » 

— Jou ai à non biau fis et dès or en avant ' 
Nen ai-je point de non, pour voir le vous créant. » 

— Or te tais, fait li rois, je ai mon cuer dolant. » 

— Et de coi, fait li enfes, pour Diu omnipotent? 
Se tu li puisses t'arme rendre au droit jugement, 
Di moi pourk'as-tu duel tost et isnelement ? 

— Jou le te dirai ja, fait li rois Oriant ; 
Dolans sui de ma feme, k'en ce fu là ardant 
La ferai ja ardoir; s'en ai le cuer dolant. » 

— Ardoir, Dix! fait li enfes, et pour coi et comment? » 

— Jou le te dirai ja, fait li rois, vraiement. 

Je cuidai avoir feme moult loial et moult gent; 

Bien a .xv. ans passés, par le mien essient, 

Que ele vint à ciens cors à cors camelment 

Et si en ot .vii. ciens, ce fait-on entendant. 

Pour c'est ele jugie à si vilain tourment; 

En ce fn que tu vois, c'en alume et esprent. 

Sera orendroit arse : moult grans pi tés m'en prent. » 

— A Dix! ce dist li enfes, com félon jugement I 
Tu ne l'as pas jugie, comme roi, loiaument : 
Et se il estoit nus qui se mesist avant 

Que la dame eûst fait nul si vilain couvent^ 
À Taîde de Diu, le père omnipotent, 



36 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYONE [904-931] 

Jou lui ferai jehir hui cest jour que il ment! » 
Li rois ot si grant joie quant le vallet entent, 
Ne lïesist-on si lié pour plain i val d'argent. 

« Amis, ce dist li rois, que chou est que tu dis? 
Tu semblés trop bien fol et en fais et en dis : 
Seulement au parler es tu forment hardis. » 
— Dix aide, dist Tenfes, pour ce que sui pelis, 
Dix est grans et poissans, ce conte li escris. 
Mes drois me puet aidier et li sains Esperis. 
Tu n'as en ta court homme, tant soit amanevis, 
À Taîde de Diu ne soit anqui honis« 
Se il veut tesmongnier la dame pecerris 
De si vilain pecié que tu ici me dis ! » 
EtMatabrune maine et grans bruis et grans cris. 
Bâtent la bêle dame, qui a non Beatris. 
Li sire les esgarde, tous est de duel maris, 
a Dix aidiés, fait li enfes, qui es en paradis 
Et qui fais aige douce et les vins es larris, 
Tu secour ceste dame; droit a, et j*en suis fis. » 

«Rois, sais-tu, failli enfes, que je te vol retraire? 
Le mauvais traiter ne doitpreudhom atraire. 
Mais tu cantes et lis ores de tel gramaire 
Dont tu ne verras ja Jesu ens el viaire, 
Au jour du jugement, se tu crois tel affaire. 
Tu n'as homme en ta court, qui soit prevos et maire, 
K*à l'aide de Diu ne li face anqui faire 
Jehir que il se menl, qui k'en doie desplaire I n 
Quant li sires Tentent, tous li cuers li esclaire. 



[932-953] ET DE OODBFROID BB BOUILLON. 37 

« Certes, ce disl li rois, je vauroie avoir haire 
Portée xiiii ans, se peûsses chou faire 
Que t'ai oi conter et yoiant tous retraire! » 



XII 



IM Tieille reioc, foricnic, appelle un tnitre renégat, Valquairé, qui devra 

battre atee Élyu ; elle le fait cbeTalier, 

LI rois se mervella de chou que li ot dire; 
Moult cremoit Jesn Crist, ne rose contredire. 
M atabrane la yielle, qui Jésus doinst martire, 
Venus est à son fil et le mantel li tire. 
Par maniaient du col li esrace et descire ; 
Par moult très grant irour si escome et s'aîre. 
• Pieça, ce dist la vielle, que fous en fol se mire. 
Vos avés fol trovë, n'estes pas sages sire : 
Venés eut tost au fu que par le cors saint Sire 
Ja ert voslre feme arse et livrée à martire. » 

— Mère, ce dist li rois, vous n*esles mie sage; 
Yés ici I enfant qui bien sanle sauvage. 
Et dist que peccé faites et anui et outrage. 
Que vous avés la dame à tort sus mis la rage ; 
Et dist qu'il en donra vers i homme son gage 
Que la dame n'a coupe de si vilain hontage 
Que sus It avés mis : n'i a point de putage! n 
Quant la vielle Toî, voiant tout le barnage, 
Li courut as ceveus, plus de ,c. en esrache : 



38 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [954-982] 

a Dix aidiës, fait li cnfes, ci a félon passage t 
La glorieuse Dame, ù Dix prist aombrage, 
Ele me puist vengier de ce mal cncombrage I 
Ghe ne me faisoit pas mes père en Thermitagc; 
Âins me donnoit du bien qu'il trovoit el bocage. 
Mais vous m'avës donné moult félon guionnage. » 
« Sire, ce dist li enfes, comment que avant alge, 
Bataille ne fis onques ne faire ne le sa-ge ; 
Mais or le vaurai faire par le dit du barnage! » 
Cil ki Torent oï^ li haut home et li sage, 
S'escrierent en haut, voiant tout le parage : 
€ Li enfes dist assés par les sains de Gartage ! 
Rois, faites droit l'enfant, il est de haut linage; 
Nus hom ne puet mix dire que tant soit de sens sage. » 

Tout escrient en haut : « Tenons Tenfant à droit, 
Dix li puet bien aidier enqui, se il a droit. 
Se il estoit vestus, gentix hom sanlle adroit! » 
Et la vielle s'escrie : o Dehait ait ki chou croit 
Que tés hom se combace I faus est qui iço croit ! 
Jetés le dame el fu, car n'i a tel esploit. » 
— Mère, ce dist li rois, par le Diu qui tout voit, 
La dame n'ert pas arse; ains sarons que ce soit. 
Se li enfes puet faire ce dont il se porvoit, 
Bien devra eslre cuite, drois est qu'ele le soit. » 
Quant Matabrune Tôt, à poi que n'esragoil ; 
Malquarré a hucié, le traître renoit : 
« Armés-vous, dist la vielle, que ja ci Dix le soit I 
Si me caupés le teste ce garchon orendroit : 
Mauffé Tout aporté, que trop vescu avoit. » 



[983-101I] ET DE GODEPROID DE BOUILLON. 39 

— Dix aidiés, fait li enfes, qai nal mal û*i pensoit. » 
Et la dame plorant deyant le fa séoit; 

Ele ot ses mains loïes d'un sain si estroit, 
Dia reclaime et apele^ où ele se fioit. 
Malquarrés Test les armes, qui la batalle avoit. 
Bien colde que la dame pour ce francir le doit, 
Et pour le camp conquerre chevalier le feroit. 

c Dame, dist Malquarrés, il estuet tout premiers 
Que je sois adoubés pour estre chevaliers. 
A Tenfant renderai, ains vespre, son loiier, 
De ce que pour la dame se fait et fort et fier. 
Des armes sai-je trop^ car j'avoie cscuier 
Esté plus de .vii. ans, puis devine forestier. 9 

— Certes, dist Matabrune, frère, je t'ai moult cier. 
Chevaliers seras ja et s'aras bon destrier 

Et armeûre entire et escu de quartier ; 
Si ares, dist la vielle, ce qui vous est mestier. » 
Et respont Malquarrés : a Foi que doi S' Ricicr, 
Se j'estoie adoubés à loi de chevalier, 
L'armeure à porter ert à lor encombrier. » 

• 

Malquarrés fait les armes en la place aprester 
Et doi serf li coururent esrament aporter. 
Matabrune le fait à bon vouloir armer ; 
Puis li cauce unes cauces qui bien font h loer ; 
Un haubert rice et fort li ont fait endosser, 
Que II diable avoient forgie en sus le mer; 
Coiffe fort et tenant, c'on ne doit pas blasmer ; 
.1. ebne d*or luisant li fist el cief fermer ; 
De pierres pretieuses Tôt bien fait aorner. 



40 LA CHANSON DU CHEVALIER AD CYGNE [lOlî-lOW] 

Ja ne fera si nuit c'en n'i voie si cler 

Gom si Dius eûst fait le jour enluminer. 

A son col li pendirent un escu d'or boucler, 

A II lions d'argent c'on i ot fait ouvrer ; 

Puis a fait d'une cambre .xxx. espées jeter. 

La vielle que Dyable fisent si main lever, 

A Malquarré les baille et il en va sevrer 

Les II meillours qu'il puet pour son corps déporter ; 

Car campions en doit n avec lui porter. 

I bon destrier d'Arabe li ont fait amener; 
Tout fu couvert de fer, si Vont fait enseler. 

II jouglëours i flst la vielle vieller; 
Sonnés et cançonnetes i fait assés canter. 
Malquarrés s'esbaudist, si commence à crier : 

a Mar i vint li garchons se je Tpuis encontrer! » 

Malquarrés a tel joie que ne set que il face ; 
Cras et gros est li fel et bien pert à sa face. 
Là ù il voit l'enfant, durement le manace 
Que de son sanc fera ancui novel contrace. 
tt Certes, dist Matabrune, dont auriés ma grâce ; 
De sa mort que j'atent tous li cors me solace. » 
Malquarrés, qui ja Dix joie ne bien ne face, 
Est venus au ceval qui estoit ens la place : 
La lance prent el puing et al col une targe. 
La vielle li a çainte Tespée de Galache ; 
L'elme li met el cief, qui est clers comme glace, 
Devant .i. escarboucle et derere .i. topace. 
Or est li sers armés, qui Dix maldie et hace! 



[1040-1068] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 41 

Or est li sers armés à maie destinée. 
Matabrane la vielle li a çainte Tespée ; 
Il sali el destrier, tout de plain à volée 
Et pent resca an col par la guige doublée. 
Matabrane la vielle li a donné colée ; 
Pais dist an chevalier : € Or voi ce qui m'agrée : 
Garde ta force soit maintenant esprouvée 
Et que li gars du branc ait la teste copée. 
Se je l'savoie mort, buer seroie je née. » 

— Dame, dist Malquarrés, par Diu qui fist rousôe, 
Geste cevalerie est anqui comparée ; 

Geste lance trencans, qui est si acérée 

Sera anqui du sanc du gars ensanglenlée. » 

Mais se Diu plaist, n'ert pas tout selonc sa pensée, 

Ains en ira anqui souvin goule baée^ 

Se Diu plaist le poissant et la Vierge honnerée. 

Le glorieuse Dame qui'st el ciel couronnée. 

Chevaliers est H sers à sa maleïchon ; 
La bataille demande à force et à bandon. 
Et Matabrane apele le roi, par son droit non : 
« Car faites tost armer le voslre compagnon ; 
Car li miens est tous près à guise de baron. 
Ancai donra le vostre à boire tel puison 
C'om en porra véoir le fie et le poumon. » 

— Je ne sais, dist li rois, que dire, ne que non ; 
Mais cascun renge Dix son droit et sa raison, o 
L'enfant a apelé bêlement, sans tenchon : 

« Frcrc, que feras-tu, or me di ta raison. 
Aideras tu la dame, u nous ci Tarderon? 



42 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [1069-1093] 

Se tu la veus aider» moult bien nos t'armeron. » 

« Sire, ce dist li enfes, par ce mien caperon, 

Ains que Ton cante vespres, ne die la lechon, 

Avéra Dix monstre Malquarré le félon 

Se la dame est coupable de ceste mesprison. » 

Quant Hatabrune Tôt, si mue en tel friction, 

Pour poi ne li court sus à tout i grant baston. 

Li sourcis abaissa et lieve le grenon, 

De mautalent et d'ire noircit comme carbon. 

La vielle ot moult grant ire, bien pert à sa colour, 
Le roi en apela, par mervellouse irour : 
« Armés vostre garchon, anqui ara mal jour I » 
Et li enfes respont doucement par amour : 
(c Vous parlés folement, que l'oent li pluisours I 
Rois je vous pri, pour Diu le père créateur, 
Que vous tenés à droit vostre gentil oissour. 
Certes se Matabrune ert arse en un caut four. 
Si li aroit Dix bien mercié le labour. 
A Taïde de Diu le père créateur, 
Li cuic anqui jeter iiii caus du mellour ; 
Il me convient armer, n'i a autre retour. 
Cil Dix qui le fruit fait issir fors et la flour 
Rende à cascun de tous son droit par sa doçour ! 
— Dous amis, fait li rois, armes et bel alour 
Vous baillerai et rices, onques ne vi mellour. » 



(I09i-1116| ET DE O0DEFR01D DE BOUILLON. 43 



XIII 

le roi fait apporter det armes pour Élyas. Celui-ci Teut d'abord être baptisé, 
puis armé cheyalier. 11 ignore tout, mais on cousia du roi lai explique dans 
to«s aes détaili comment il s'y prendra pour combattre. 

QUANT li enfes oï de ses armes plaidier, 
Li cuer dedens son yentre li prent à esclier : 
< Sire, ce dist li enfes, ce fait à mercier, 
Dix le vous puist merir; mais je vous veul prier 
Qae vous primes me faites lever et bautisier. 
S'estoie crestiens, jou Taroie moût cier, 
Et je fuisse adoubés à loi de chevalier. 
On doit bien avant mètre le dame Diu mestier. » 
Et li rois tost li dist : Bien fait à otriier; 
Raisons est qu'on te face crestien tout premier. » 
I abé fait venir, c'en apele Gautier; 
Et il i est venus sans point de delaiier. 
Une cuve fist mètre droit devant le moustier ; 
Et trestout le bautesme font ilnec maniier. 
Les cloques de la vile, ç'oï-je tesmoignier, 
Sonnèrent de leur gré, droit au maistre moustier. 
Ce senefia jà grant pais au conmencier. 
Cil qui les cloques oent se prendent à segnier 
Etdient : o Dix a fait pour la bone mollier 
Miracles et merci pour son droit desraisnier. » 
Et li abes méismes en va Diu mercier, 
Dès ore vont Tenfant lever et poursegnier ; 

Li abes fait grant joie de ce que il entent. 



44 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [1117-1146] 

L'enfant en apela bel et courtoisement : 
« Frère, qae volés vous, dites moi vo talent? 

— a Li enfes li respont : « Crestienté demant. 
Et el non de Jesu ensi le vous conmant. » 

— Et je le te donrai el non d'amendement. » 
c Frère, ce dist li abes, trestout premièrement 
Ferai rere ton poil trop Ions, espés et grant 
Et réongner tes ongles, bien seroit avenant; 
Mius en ert et plus bel, je Tsai à essient. 
Puis ferai bautisier, ce saciés vraiement. » 

Et li enfes respont : « Je Tolroi bonement. 

Or ferai de par Diu vostre conmandemant. » 

Et li abes méismes unes grans forces prent 

Et I pine d'yvoire, que il avoit moult grant; 

L'enfant ot réongné bel et cortoisemcnt. 

Au col l'enfant coisi la caïne d'argent; 

Ne li vaut demander que c'est; se Tlaisse à tant. 

I manlel li afule Tabès moult bêlement; 

Au mostier l'emmenèrent prendre bautisemenl. 

a Hastés vous, faitli rois à l'abë, en plourant; 

Car la batalle targe Malquarré qui l'atent. 

Or tost le bautisier, pour Diu le vous commant. 

Certes je désire moult l'eure et l'aprocemcnt 

Qu'il face la batalle à la dame vallant. » 

— Sire, ce dist li enfes, grant merci vous en rcnl ; 
Se li garde s'onnour, grant bien ferai drument. » 

— Certes, ce dist li rois, bien ert d*or en avant. » 

— roi, dist Matabrune, parlés moult folemcnt : 
Cuidiés vous que cis gars ait cuer, ne hardement 
De faire la batalle à .i. homme poissani? » 



[1147-1175] ET DE OODBFROID DE BOUILLON. 45 

Et Tabès esranment Toire et le cresmc prent; 
L'enfant baulisera, ne targera noient. 

€ Enfes, ce dist H rois, ne me celer tu pas ; 
Ton pensé me jehi, en oiant, non en bas. » 
El II enfes respont : € Biau sire, ja Torras. 
A Tabé et à tons le di^ ne mie en bas, 
Crestienté demant el non saint Nicolas. 
Se cresticn me fais, sais quel nom me métras? 
Et II abes respont : c t'aras non Elyas. » 
Le mantel li desfale ; desous fu biaus et cras. 
L*abes en est parrins et li dus de Monlbas 
Et nne ricc dame qui ot non Salomas. 
Li abes le bautise el non saint Elyas. 
Quant il fu bautisiés et vestus de ses dras, 
M'ot plus bel baceler en Tonnour de Baudas. 
€ E Dix! ce dist li enfes, qui le mont esteras; 
Qui à ton saint mestier ordené et mis m'as^ 
Tu secour ceste dame, si com pooir en as ! » 

Li enfes fut moult liés de la crestienté» 
Et Tabé et le roi en a moult mercié. 
Et H dus ses parrins li promet ireté, 
Se il vit plus de lui, de trestout son régné. 
Li abes li promet avoir à grant plenlé. 
Et sa bone marine celé li a donné 
.1. mantel d'escarlate et d'ermine fouré, 
Et un peliçon rice> bien fait et bien ouvré> 
Et braies et cemise et un braiiet doré, 
SauUers et rices cauccs tout li a apreslé. 
Li enfes Fen mercie par moult grand amisté. 



46 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [1176-1206] 

« E Dix 1 ce dist li enfes, or ai-je bien ouvré. 

Mais de chou ai-je moull le cuer gros et enflé 

Que jou voi celé dame mdner à tel viuté. 

Rois, je vous pri pour Diu et sainte carité, 

Que chevalier me faites, que trop ai demouré; 

Si ferai la bataille encontre Malquarré. » 

« Biaus amis dist li rois, tout à ta volenté. 

Chevaliers seras ja; joie et force et bonté 

Te presce li haus rois, qui maint en Trinité ! » 

— Bons rois, dist Elyas, pour Diu, car vous hastés. » 

Et li rois li respont : « Volenliers, et de grés. » 

Il voit II de ses hommes, s'es en a apelés : 

« Or tost, xlist-il, segnour, aies, si m'aportés 

Les meilleurs armeûres que vous i trouvères, j» 

Et il ont respondu : « Si corn vous commandés. » 

A la tour vinrent tost; si ont haubers trouvés, 

Et les cauces de fer i trouvèrent assés; 

Les mellours armeiires prend rent là à lor grés. 

A l'entrer de la sale pent .i. escus listés, 

Que Dix i envoia par ses saintes bantés. 

Il estoit treslout blans, n'ert autrement dorés; 

D'une grant crois vermelle estoit enluminés. 

Li blans de cel escu estoit enargentés 

La crois qui ert vermelle, ce saciés de vertes, 

Senefie justice, hardement et fiertés. 

Par desous fu escrit : c De par Diu fu donnés, n 

Li uns des escuiers si fu bien enletrés. 

De la letre en Tcscu fut moult cspoentés : 

Et si avoit escrit, ce est la vérités, 

€ Ja nus hom qui le porte nen ert en camp matés. » 



[1306-1234] ET DE OÛDEFROID DE BOUILLON. 47 

S'ore Ta Elyas et il en soit armés, 
Porvn que ne li toile li cuivers desfaés, 
Ancni fera tel cose dont Dix ert aourés. 

Les armes aporterent li valet natural 
EtTescu à la crois le Père espirital; 
Onqnes nus hom de car à son col n'en ot lai. 
Pais li ont amené .i. moult rice ceval, 
Cenglë et surcenglé et lacié le poitral. 
Devant le roi Famainnent, qui n'î entent nul mal ; 
As escoiers a dit : c Car me dites, vassal, 
U fut pris cis escus? onques mais n'en vi tal. » 
Et li vallet respondent : « Au perron de cristal 
LfO trouvasmes pendant; bien resamble roial. » 
Par foi dist : a De par Diu, la crois en est coral ; 
Bien sai, c'est de par Diu, le Père espirital. i 
— HaroisI fait Matabrune, ci a félon journal; 
Malquarrés vous atent, armés sur son ceval. 
Yostre garçon donra anqui grant batestal. 
Ja se crestiens est, par le mien mentonnal, 
Ne li ara mestier le vallant d'un cief d'ail, 
Ne li espargue anqui le cervel conlreval. » 

— Dame, dist Elyas, or laissiés le plaidier ; 
Moult par est cil couars, qui m'ose manecier. 
Je cuic par vos paroles m'en cuidiés vous cacier; 
Mais ne pris vos manaces vallissant i denier ; 
Ja ne verres le vcspre ne le solel coucier. 
Que Jésus en rendra Malquarré son loiïer. 
El vous aussi le vostre, qui poi doutés pecier. » 
« Rois, je vouspri pour Diu faites me chevalier; 



48 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [1235-1264] 

Ceslc feme me haste de mon mal encombrier. » 
Li rois li respondi : c Je le veul otroiier. » 
£t doi vallet li courent unes cauces caucier ; 
I haubert li vestirent, aine hom ne vit si cier; 
Coiffe ot bone turcoise qui moult fut à prisier. 
Et Elyas s'en fait et orgellous et fier. 
Moult Font bien atourné et avant et arrier. 
Elyas sent les armes, si commence à hucier : 
« Sire père poissant, com ci a dur mesticr ! » 

Li enfes se mervelle du hauberc durement : 
Aine mais ne vit, se dist, colclc si pesant. 
Et doi vallet li lacent le vert elme luisant; 
Pour le mix reconnoistre i ol bendes d'argent : 
En Inde la majeur les forgèrent Persan ; 
D'outremer Taporterent doi vallet moult saçanl. 
Si estoient parent le bon roi Oriant; 
Uns espérons moult rices li ont laciés à tant; 
.1. ceval li amainent^ c*on apele bauçant, 
Enselé d'une sele moult rice et avenant. 
Li arclion en estoient d'y voire reluisant; 
Lesalves, lesestriersà or resplendissant; 
Par deseure couvers d'un paille escarimanl; 
Tous fu couvers de fer et derrière et devant; 
Et quant li bons cevaus la couverture sent, 
Si se fait orgelleux et moult fier par sanllant. 
Elyas i montèrent; trestous va cancelant; 
Se Dix ne le tenist, il kaïst vraiement. 
L'escu li ont baillé à la crois reluisant; 
La collée li donne, el non d'acordement. 
Et li rois li a çainte s'espée maintenant, 



[1365-1393] ET DE 60DEFR0ID DE BOUILLON. 49 

Pais dist : c Gheyaliers soies, Dix te doinst hardemenl ! > 
Il respont: « Dix Totroit par son commandement. » 

Elyas est montés sur le destrier d'Espagne, 
Il cancele trestous, et de sa main se seigne; 
De la paour qu'il ot li convint qu'il se tiegne 
A Tarchon de la sole qui fut fais à ouvragne. 
Le destrier ont saisi doi vallet de Bretagne. 
Grant paour ont eu k'à force ne rmehagne.| 

Matabrune le vielle àMalquarré Tensengne; 
« Biaus amis, dist la vielle, se Dix m^rest gaagnc, 
Gis gars n'a point de cuer nient plus qu'une feme ; 
Se je le tenoie ore lassus en la montagne, 
Jou Taroie ja mort sans plus de demouragne. » 
— Dame, dist Malquarrés, qui forment le desdagne, 
Jou 11 ferai passer ma lance par Tenlragne. )> 
Quant le vielle Tentent, en granl joie se bagne. 
Ne li aura mesticr vallant une castagne 
Ne escus, ne haubers, ne hiaumes, n' autre ensagne. 
Ele garda en bas ; que grans maus li avagne ! 
« Amis, dist Matabrune, celé vielle brehagne, 
Je vous donrai tel cose, n'a tel vile en Sartagne. » 
— Certes, dist Malquarrés, ci a fiere bargagne. » 
Or gart Dix Elyas et la sue compagne! 
La batalle sera felenesse et estragne ; 
Or en soit Dix en droit, comment que.li plais pragne! 
Li sers de son ceval la couvreture acesme; 
Ja ne caide tant vivre que la bataille viegne. 

Elyas est montés; trestous branle et cancele; 
Trestous va cancelant, à Tarchon de la sele 

4 



50 LÀ CHANSON DU GHEYALIËll AU CYGNK [1294-1322] 

Li convient que se tiegne, qu'il ne ciet à la terre. 
Doi vallet li ballerent une lance nouvelle, 
A I lonc fer trancant qui fu fais à Tudele, 
Et une bone espée dont trence la lamele 
Baillèrent Elyas, qui Dieu prie et apele : 
« Dame, fait Elyas, glorieuse pucele, 
Qui le nostre Seigneur nouris à ta mamele, 
Secour moi hui cest jour. » Devant une capeie 
A faite s'orison moult glorieuse et bêle. 
Matabrune la vielle Malquarré en apele : 
— Amis, que ferés-vous? car me dites, caiele. » 
^ Dame dist Malquarrés, qui de joie révèle, 
Et lui et le destrier meterai en gavele ; 
Ne li vaura escus ne c'une viese sele. i 
Matabrune estoutie et de joie sautele. 

Or ne puet la batalle atarger n'arester, 

Ensamble les convient aprocier ei jousler. 

c Bons rois, dist Elyas, vous m'avés fait donner 

Une reube de fer qui moult me fait peser. 

Rois, je vous pri pour Diu, qui toul a à sauver, 

K'en ces rues delà me faites pourmener ; 

Gel vostre cousin faites ensamble moi aler ; 

Et si sera pour Diu pour moi adoctriner ; 

Car je ne sai comment je me doie mener. » 

Et li rois li respont : c bien le veul créanter. » 

Un sien cousin li balle, qui moult est franc et ber : 

D'outre part une rue les en a fait aler. 

t Dites, fait-il, amis, qui me devés garder. 

Comment me maintenrai? ne me rdevës celer, t 



[1323-1351] ET DE OODBFROID DE BOUILLON. 51 

— Demandés, je dirai se g'i sai assener. » 

— Maistre, fait Elyas, je vous veal demander 
K'esl ce sur coi je siet, comment me puet porter? » 

— Sire, c'est i cevax, je ne vous quier celer; 
Vous le cevaucerés pour vous asseûrer. » 

— Maislre, dist Elyas, convient le moi douter? 

— Nenil, dist li vallës, soiiés en bon penser. » 

— Gomment, fait Elyas, saurai le je nonmer 
Gel pot que on m*a fait sur la teste fermer? > 
Li Vallès de pité commença à plourer : 

a Sire, ce est i hiaumes pour vostre cief garder. » 



— Maistre, dist Elyas, pour Diu et pour son nom, 
Pourcoi i a-on fait tant petit pertuison? 

En ceste grant cotele que nous vestue avon? » 

— Sire dist li vallés, Hauberc Tapele-on: 

Li pertuis ont nom malles, si n*i font se bien non. 
^ Et que m'a-on caucié? moult sont agu en son. 

— Sire, dist li vallès, ce sont doi espérons; 
Et ces cauces de fer ensi les apele-on. » 

— Maistres, dist Elyas, de ce ferré baslon 

Vous veul je moult proiier qui me dites raison. » 

— Sire, dist li vallès, foi que doi mon menton, 
Lance Tapelent tous, escuier et garchon. » 

— Maistre, dist Elyas,' se Dix me doinst pardon, 
Onques mais de tel cose n'oï nule raison; 
Dont avérai je cote, surcotet caperon, 

Que me fesisse tout ce barnas environ . 

Et ce k'au col me peut, comment Tapele-on? 

Et ceste crois vermelle qui est luisant en son? » 



); 



52 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [1352- 1380] 

— ParDiu escu Tapelent Angevin et Breton. » 

— Maistre, de cel coutel, pour Diu, que fera-on? » 

— Sire, dist li vallès, espïé le nonmons. » 

— Maistre, dist Elyas, pour le cors saint Simon, 
Or sai-je tout nonmer et plus que fera-on T » 

— Certes, dist li vallès, moult bien le vous diron : 
Il vous convient combattre à un mauvais glouton; 
Si a non Malquarrés, nus ne set plus félon ; 

En vostre lance n'a baniere, ne pegnon ; 

Mais ele est fors et roide, si faites com preudhom ; 

Devant vous la portés el feutrier de Tarçon ; 

Du fer en mile pis le ferés à bandon, 

Si qu'il past le haubert, le fie et le poumon. » 

Et Elyas respont : a à Diu benéichon ; 

Se Dix me veut aider, ne ferai se bien non. » 

— Maistres, dist Elyas, bien conseillé m'avés; 
En Tescu le ferrai, bien me sui pourpensés. 
Et il me referra, le sai-je par vertes; 
Se il m'abat à terre, quel consel me donnés? » 

— Sire, fait li vallès, se vous estes versés, 
Isnelement et tost en pies vous relevés; 

De ceste bonne espéc moult grant caup li donnés. 
Et Tescu et le hiauine tout li fesquarlelés. » 

— Et se m'espée brise? — « A l'autre vous tenés » 

— Et se l'autre peçoie? » — « A lui vous acostés, 
Desous vous à la terre esraument Tabatés; 

Se venés au deseure, la leste li caupés. 

Ne vous sai plus que dire ; à dame Diu aies. » 

— Maistre, dist Elyas, cis grant basions quarré 



[1381-1409] ET DE OODEFROID DE BOUILLON. S3 

Sera bien, si je pais, orendroit esprouvés. » 
n broce le destrier des espérons dorés, 
Par le vertu de Diu s'i est asseûrés 
Et par bone aventure dont il est alumés, 
Vers le mur d'une tour en est le cours aies. 
Si fiert de tel verlu que li fus est quassés ; 
Li tronçons de la lance est contremont volés. 
« E Dix ! dist Elyas, s'or i fust Malquarrés, 
Je cuic que il fust mors et à sa fin aies! » 
Et li Vallès li dist' on riant : « N'atlendés; 
Aucui ara mal jour li cuivers desfaés. » 

— Haistre, distElyas, pour Diu, car m'aporlés 
Une lance nouvele, si me ferés bontés. » 

— Sire, fait li vallès, si com vous commandés. » 
Vers le castel retourne et u'i est demourés ; 

Une lance li baille, dont li fers fu quarrés; 
Vers Malquarré enva, es galos est entrés. 

Or ert grans la batalle ; puis que Rollalis fu nés 
N'oistes mais si fiere de ii hommes armés. 

— Maistre, dist Elyas, ne lairai ne vous die, 
Se vous le me loés, el nom Sainte Marie, 
Irai ferir le serf en Tescu qui flambie. » 

— Sire, distli vallès, je ne Tvous deslo mie; 
Jésus li tous poissans vous soit hui en aïe; 

Le serf doinst se déserte qui est si plains d'envie. 
Mais je vous casti bien, si ne Toubliés mie, 
Qu'il ne fiere en la crois où la coulors rougie; 
Et vous li delTendés de par Diu qui tout guie, 
Et ses cors et sa car en ert anqui percie. » 



54 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYONE [t4t0-1433] 

— Maistres, dist Elyas, qui k^en plourt, ne qu'en rie. 
Je vais or essaiier késestcevalerie. » 

Il hurte le destrier qui ne ciet, ne ne plie, 
Si alonge la lance, où durement se fie. 
Vers Mauquarrë en va, qui hautement li crie : 
« Chou que est? N'as tu pas oublié ta folie? » 

— Non jou, fait Elyas, mais mon sens ne lais mio. n 

— Certes, dist Malquarrés, li miens cors te desfie I « 
Et Elyas respont, qui à che n'entent mie : 

< Ne sais k'est desfiers, se Dix me beneïe; 
Mais je te ferrai ja, se ma lance ne plie, n 
Matabrune la vielle à haute vois s'escrie; 
€ Malquarrés, biaus amis, faites votre envaïe. » 
Quant Malquarrés Tentent, tous li sans li fourmie ; 
Il broce le ceval, ne s'aseûremie. 
En mi liu de la rue fut faite Tenvaïe ; 
De gens i ot grant presse, ne le mescreés mie; 
Par tel aïr se vienent, si com Testoire crie, 
Que la terre sous aus en tombistet fourmie; 
Et li ceval braidissentet font grant arramie. 
Or ert grans la bataille, qui k'en plourt, ne qui rie. 



XIV 

L«! combat commence. Récit détaillé des nombreuset péripéties de cette lotte 
inégale. A la fin Élyas est Taioqaeur. 11 tue Halquarré et lui coupe la tète. 

OR ert grans la bataille, quik'en plourt, nequicant; 
11 metent les escus contre lor pis devant, 
Ambedoi s'entre vienent par tel eflforcement 



[1434-1463] ET DE OODEFROID DE BOUILLON. 55 

Qae la terre soas aus en ya retentissant. 
Il alongent les lances dont li fers sont trencant, 
Mervellous caus se donnent ens en le pis devant, 
lies lances forent fors et les (laubarc tenant; 
Ambedoi s'entrefierent par tel aïrement 
Qoe li archon deriere eq vont |out depçç^nt, 
Des arcbons par deriere kaïrent maintenant 
Et li destriers s'en vont par les rues fqiantT 

Or oiiés fier miracle et mervellous et gr^nt : 
Li destriers Elyas vint Taufre consivant, 
Del destre pié le flert en mi le front devient; 
Les ex en fait voler, toute la geqt voient. 
Malquarrés s'en saut sus, plus n'i va atendant, 
Et Elyas tantost se leva en estant. 
Et Malquarrés le passe tout apenséemept; 
Elyas vait ferir en Telme qui resplent, 
Si qu'il en a colpé ii des bendes d\irj^n^- 
Le fu en fait voler, si que l'virent la jant : 
Se Dix ne li aidast, ocis l'eust à tant. 
Matabrune s'escrie : a Ce n'est pa^ cors d'eqrani, 
Mar i vint li garchons, sempres sera dplant, » 
Et Elyas se taist et li fait bel samblant. 
Malquarré vait ferir à loi d'home sachant, 
Tôt soavet le pas DamleDeu reclamant. 
Le serf fiert sor le hiaume que m doie li fant ; 
Diables l'ont, tenu, qui de mort le deiTant. 
Al resacher le brant vait trestos cancelant. 

Or iert grans la bataille, par le mien esciant. 
Du cuivert Malquarré et d'Elyas Tenfani. 
Aine n'oïstes si faite en cest siècle vivant 



56 LA CHANSON DE CHEVALIER AU CYONE [1464-1492] 

Or sont li chevaler al conbatre venu. 
Malquarrés fiert Tenfant de sor son cime agu, 
Si qae demi li a quartelé et fendu. 
Se Dex ne Y garandist lot Teûst porfendu. 
« Bel gars, dist Malquarrés, mal vos est avenu ; 
Ja sera la dame arse se Tavoie vencu. 
— Ha, glox, fait Elyas, ce qui'st? por coi mens-tu? 
Ânqui te rendra Dex ton droit par sa vertu. » 
Lors flert le traïteur amont de sor Tescu ; 
Le son elme H a quartelé et fendu. 
« Haré I fait Elyas, cest pos a trop vescu ! ^ 
Et ses maistres en rist, quant il Ta entendu. 
Ambedoi se requièrent dolent et irascu. 
Malquarrés ne le prise vaillissant i festu, 
N'Elyas Malquarré plus que i home nu. 
Lors revienent ensamble, chascuns tint le brant nu ; 
Fièrement se requièrent et par ruiste vertu. 

Malquarrés fait grant dol, quant voit mort son destrier. 

El dist petit se proise se ne le puet vengier ; 

Elyas vait ferir ; de Telme i grand quartier 

Li a fait contremont à terre trebuchier : 

Se Dex ne Tgaresist, qui tôt a à jugier, 

Fendu l'eûst li sers enfresi qu*el braier. 

Et Elyas le vait ferir sans esparnier, 

Que la moitié de Telme li fait voler arrier. 

Le fu en fait salir del fer et del achier 

Et Malquarrés le flert de plain, por estequier; 

Et li haubers fu fors ; aine ne V pot domagier. 

« Ha Dex! fait Elyas, adonques sans targier. 



[1493-1521] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 5? 

Ja me dcvés vus hui et secorre et aidier; 
Sire, secorés moi, car or en ai mestier ! » 
A n mains tint Tespée et Tescu mist arrier; 
Malqnarrë vait ferir en Tescu de quartier; 
Dnsqu'en la bogie fait coler le brant d'achier. 
Il a estort son colp, por Tescu depechier ; 
Mais diable d'enfer le volrent engignier, 
Qui li ont fait son brant très parmi pechoier. 
Matabrune le voit si comence à huchier : 
« Mar i vint li garchons la dame desraisnier ! » 
Et Malquarrés méismes li prent à escrier 
Et dist qu'il le fera eus en son sang baignier. 

Elyas entent bien del mal serf la fierté ; 
Grant dol ot en son cuer, quant son brant voit froé. 
Maint en a en la place de pitié ont ploré. 
Elyas maintenant a Tautre brant cobré ; 
Car ensi li avoit ses maistres exorté; 
Grant aleûre en vait requerre le malfé. 
Plus fièrement se vienent que doi serpent cresté. 
Elyas a le serf fièrement regardé : 
i Jo te deffent, fait il, de par la Trinité, 
Qu'envers la crois n'aies force ne poesté. 
Se tu fiers en la crois de mon escu listé, 
Anqui t'en venra max, saches par vérité. » 
Et Malquarrés respont : « Ne por crois, ne por Dé, 
Ne lairai ne te fiere de mon brant acheré. )> 
a Hé Dex! dist Elyas, cist a cuer de malfé, 
Qui contre DamleDeu a toutes fois esré. » 
Lors fiert le traiter sor son elme doré ; 



58 LA CHANSON OU CHEVALIER AU CYGNE 1 1523-1 5S0) 

A Taïde de Deu li a esquartelé, 
Et la coiffe faussée et le test entamé. 
Diable Tont tenu, quant mort ne Tout rué ; 
Mais li sers reprent cuer à sa maleûrté. 
« Or i parra, fait il, que Dex a empeûsé : 
Jo ferrai en la crois, qui que en ait mal pré. » 
Sor la crois de Tescu li a grant colp doné, 
Si qu'Elyas cancele, por poi ne Ta versé ; 
Mais Dex, qui a pooir de la crestienté, 
Fait de la crois salir i grant fu alumé, 
En mi le vis consent le quivert deffaé. 
Si qu'il en a le fie et le cuer escaifé. 
Quant Elyas le voit, grant joie en a mené, 
H le quide avoir mort, mais ne Ta adesé. 
Matabrune le voit, de péor a tramblé 
Et tote la gent huche : « Sire Dex, la verte 
En amenés desore par la vostre bonté ! » 
Le serf de pâmoison ont malfé ramené; 
Il est salis em pies, bien sanble forsené ; 
Vers Elyas s'en vient, si fort Ta escrié 
Que il ne set que dire, de péor a tramblé. 

Malquarrés fait grand dol, quant de pasmer repaire ; 
Il mille les iex ; fel fu et de putaire. 
Elyas vait ferir sor Telme qui esclaire 
Si que des maistres bendes en a colpé ii paire. 
Or commence li fel à Tenfant à retraire : 
« Elyas, fait li sers, par le cors sainte Claire, 
Ja la crois de Tescu, qui ja m'a fait contraire, 
Ne t'i aura mestier ne c'une foille d'airre. 



[t&S1-lS78] BT DE OODBPROID DE BOUILLON. . 59 

Que le cuer de ton ventre ne te voille anqui traire. » 
c Hé glox, dist Elyas, con tu es de mal aire ! 
Encontre DamIeDeu ne pues tu nul mal faire. « 
Matabrune la vielle si conmencha à braire : 
« Malquarrés, cort li sus, chevaliers debonaire, 
Ocis moi cel garchon, moult par hac son affaire. » 
— Mère, ce dist li rois, vous faites grant contraire : 
Là où on se combat ne doit-on noise faire. » 
Et Matabrune jure les iex et le viaire 
Qu'ele ne se taira, por prevost ne por maire. 
Li rois en a grant dol; mais il n'en set que faire. 
Dont revienent ensamble, qui qu'en doie desplaire. 

Lors revienent ensamble ambedoi pié u pié 
Et li sers refiert lui sor son elme vergié, 
Si que trestot li a le chercle esmiië ; 
Et Elyas le son a trestot defroissié ; 
Lor coiffes sont fausées; tant ont andoi sainnié, 
C*à grant merveille sont andoi affebloié. 
Bien plus de iv lanches se sont entr'eslongié ; 
A II parois de pierre sont andoi apoié; 
Tant ont andoi raie del sanc qu'il ont laissié, 
Qu'il ne pueent ester, ains sont agenoillië. 
Tôt ont por Elyas et ploré et proie; 
El la roïne crie : « Quel tort et quel pechié! » 
Or n'arai-jo jamais chastel ne iretié. 
Lasse ! or serai jo ai*se c'on a mon cors jugié. 
Mais ce sera à tort! lasse! mal ai proie. 
Non petit carapion voi ja agenoillié, » 



60 LA -CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [f579-I608| 

La dame fait grant dol por Elyas Tenfant ; 
Ele ot les mains loïes moult angoiseasement. 
Si dote moult le fu qui lot adës esprant ; 
Deu apele et reclame et si plore aspremant. 
« Sire Dix, fait la dame, isi veraiemant 
Con tu fesis le chiel et tôt le firmamant, 
Et solel et estoiles, et la lune ensemant, 
Et tôt ce fesis tu, Sire, al commencemant; 
A t'image fesis le premier Homme Âdant; 
Et moillier li fesis par ton porvéemant; 
Puis furent en enfer par le trespassemant 
Qu'il orent fait del fruit de sor ton véemanl, 
Moult i furent grant tans et il et si enfant. 
Por nos, Sire, jeter de l'infernal tormant, 
Presis-tu en la Virge, biax Sire, aombremant, 
De coi encor en sont li pluisor meserrant; 
Et passion soffris al venredi le grant. 
Droit à Infer alas, si en jetas ta jant 
Qui t'avoient servi et amé longemant ; 
Et el Chiés en montas porlor delivremant ; 
En paradis entras, ce sevent li auquant. 
Où li angles tenoit Tespée flanboiant. 
Maroie Hasolaine fesis pardonemant 
Et saint Pierre de Rome de son renoiemanl ; 
Les enfans saint Hutasse garis del fu ardant, . 
Qui une nuit i furent duscà V ajornemant. 
Que la jent i alerent al matinet plorant. 
S'es troverent ans ii en la flanbe joant. 
Sire, con ce est voirs et je V croi vraiemani. 
Me deffendés vous, Dex, de cesl fu ci devant; 



[1609-1637] ET DE 60DEFR01D DE BOUILLON. 6i 

Et aassi con tu ses c*à tort ai cest tonnant, 
Biax Sire, deffendés cel cheyalier enfant, 
Qui por moi se combat à cel serf mal faisant. » 
Lors chiet arier la dame, de péor vait tranblanl, 
Qaant i dos l'en relieve c'on apelait Climanl. 
Si li dist : c Dolce dame, ne vos esmaiés tant; 
Vés encor Elyas la merchi Deu vivant ; 
Ansi est ore en Den con al comenchement. » 
Et la dame se taist, qui ot le cuer dolant. 
Les iex tent et esgarde tôt droit vers Oriant. 

La dame fait grant dol, por Elyas s'esmaie, 
Deu deproie et reclaime que de péril le traie; 
Et Elyas saut sus qui plus ne s'i délaie 
Et tint traite Tespée qui ot à non Murglaic. 
Vers Malquarré s'en vait, qui si saine sa plaie, 
Que il ne garde Tore que il à terre caie. 
Il est venus au serf, sa bone espée ensaie ; 
Et Malquarrés saut sus, que Dex doinst sa manaic I 
Lescu devant son pis, Dex doinst que il en braie f 
De sa grant traïson li face Dex sa paie ! 
c Chertés, fait Matabrune, ne gar Tore qu'il caie 
Por le plenté del sanc qui fors del cors li raie. 
Grant dol ai, tos li cuers m'affebloie et esmaie ; 
Chi ne me puet aidier ne carmes ne caraie, 
Chil garchons est plus fiers que n'est chiens qui abaie. 

Matabrune de dol a levé le guernon : 
c Li diable, faitele, enporcent cel garchon, 
Que jo ne vi aine mais si fort, ne si félon ! » 
Elyas à estec vait ferir le gloton ; 



62 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [1683-1666] 

L'escu li a perchié qui est pains à lion 

Et del aubert del dos plus d'un pié environ. 

La coiffe fu si fors, aine tele ne vit-on, 

Elyas a empaint le brant par tel randon, 

 Testordre qu'il flst del traître gloton» 

Est par mi pechoië, oés quel mesproison ! 

Matabrune s'escrie : « Qui qu'en poist, ne qui non, 

Estera la dame arse, delés lui son garchon I » 

— Chertés, fait Malquarrés, gars de pute saison, 
Ne vos ne vostre crois ne prls-jo i boton, 

Jo ferrai en la crois, si que tôt li baron 
Le porront bien oïr tôt entor environ. 
Et Elyas respont : « J'oi parler i bricon ! 
Se Deu plaist, qui por nos fu mis à passion, 
La crois de mon escu ne tochera nus hom. » 

— Chertés, fait Malquarrés, par tous le verra-on. » 
Sor la crois de l'escu vait ferir à bandon. 

Par la force de Deu qui aine n'ama félon, 
Fait de la crois salir, sans plus d'arestoison, 
I serpent à ii testes, ja tel ne verra-on, 
A une agiie coe, longue et graïsle en son. 
Or oies le miracle et grant demonstroison. 

Malquarrés fiert la crois, qui que en ait pesance ; 
Par la force de Deu qui de toi a poissance 
Fait de la crois salir, sans autre demorance, 
I grant serpent hisdeus; or sachiés sans dotance 
Tôt droit à Malquarré à la veue se lance, 
En Telme se toelle par grant seneliance; 
Les II testes li crievcul les iex sans demorance; 



[1667-1693] ET DE OODBFROID DE BOUILLON. 63 

Ne véist une gote por ireslot Tor de France. 

Li sers pert la veûe, qui qu^en plort, ne qui chante. 

Or ne fait Matabrune ne joie ne beubance, 

Et la gent proie Deu qu'il garisse Tenfance. 

Et li sers est tumés qui n'a point de créance, 

Et Elyas li saut de plain cors sor la pance. 

La teste li débat del trenchon de la lance : 

Hiex venist Malquarrë que il fust à Maiance, 

Elyas li débat la teste duremant ; 
Âl tronchon de l'espée qui al costé li peut 
Li decolpe les las de son elme luisant. 
Halquarrés a péor moult angoissosemanl. 
 haute vois s'escrie : « Jo me rent recréant » 
Et Elyas respont : « De ce ne sai noiant. 
Mes maistres me dist bien que nul acordement 
Ne pregne, mais la teste te colpe maintenant. » 

Matabrune la vielle, quant Elyas entant 
S'en va grant aleûre fuiant parmi la jant , 
Sor I ronci sans sele est montée plorant ; 
Ains ne fina de corre desi à Malbruiant, 
I castel fort et riche et de tôt bien séant. 
Moult le fait bien garnir de pain et de formant 
K'Elyas ne li fâche encore anui moult granl. 
Et Malquarrés se paine de relever formant. 
Elyas à Tespée li colpe maintenant 
La teste à tôt le hiaume^ voiant tote la jant, 
Puis est salis em pies, le roi en fait presant. 



64 LA CHANSON DU CHBVALIBR AU CYGNE [1694-17 1&] 



XV 



Élyat fait chercher Marque qui loi a^ait sauTé la Tie, à lui et i set frèrrs. 
Il explique au roi comment ceux-ci, changés en cygnes, sont dans sua 
Tirier. On leur met au cou leurs colliers d'or ; ils reprennent leur première 
forme, à l'exception d'un seul. 

QUANT Elyas li enres ot Malquarré ocis, 
La teste à tôt le hiaume rent le roi, moult joïs. 
« Biax rois, fait Elyas, ai-jo de rien mespris? » 
« Ne Yos, ce dist li rois, Elyas biax amis. » 
Lors corent gentil home, ne sai ou v ou vi, 
La roïne deslient, grant jeu font et grans ris , 
Et ele s'agenoille desus i marbre bis ; 
DamleDeu en rent grasses, le roi de paradis. 
Lors cort sus Elyas, si li baise le vis. 
a Fines, » fait Elyas, qui tel jeu n'ot apris; 
Mais s'il a chi nul home, c'on ait non Marcon mis, 
S*il a les iex crevés, tost me soit ci tramis. » 

Marques vint en la place devant lui tos pensis. 
« Sire, veës moi ci, qui à tort sui mal mis. d 
Elyas le regarde, si Ta par les iex pris : 
(( Hé Dex, fait Elyas, bias père, dois amis. 
Regarde cest prodome c'a tort est entrepris : 
S'il ne fust, bien le sai, ne fusse ore pas vis. 
Pues alaine en ses iex, con hom de bien apris : 
Par la force de Deu, le roi de paradis. 
Est Marques alumés ! si s'est de joie assis ! 
N'i a cil qui de joie ne soit forment pensis. 



[niG-1742] ET DE 60DEFR0IB DE BOUILLON. 60 

« Dex, aidiés! fait li rois, cest hom est de'grant pris. 
Jo voil savoir son estre par la loi dont sui vis : 
Dex l'a cbi envoie ne sai de quel païs. » 

Marques ot moult grant joie, Deuaoure et son non; 
Et maint des autres font grant joie por Marcon. 
Li rois prentElyas par desos le menton^ 
Si li baise les iex, le vis et la faction ; 
« Elyas, fait li rois, di-moi en gueredon 
De quel terre es-tu nés et de quel région? 
Ne r me celer-tu mie por Deu et por son non. » 

— Sire, dist Elyas, foi que doi mon menton, 
Moult m'avés conjure, le voir vos en diron. 

« Bons rois, fait Elyas^ quant vos volés savoir 
Qui jo sui, volontiers vos en dirai le voir. 
Sire, nostre fiex sui, ce sachiés vos por voir. 
Sovenroit-il vos ore, fait Elyas, d'un soir, 
Que ma mère vos dist que ne pooit avoir 
Feme plus d'un enfant? ne dist mie savoir; 
La nuit jeûstes vos à lui par bon espoir; 
VII enfans engenrastes (Dex a de tut pooir), 
VI fiex et une fille, or jo sai lor manoir. » 

— Hé Dex, ce dist li rois, où sont dont mi autre oir ? 

—Oies, fait Elyas, où il sont et conmant. 
La nuit quant fumes né, au Deu conmandemenl, 
Ot chascuns à son col caaine d'or luisant. 
Parle conseil vomere, c'aléeen est fuianl, 
Fumes porté noier en une eve moult grant. 



5 



66 LA CHANSON DU CflEVALlER AU CYONE [1743-1772] 

Marques qde vos veés ici, vostre cil voiant, 
Nos i porta noier, si Ten irai à garant; 
Sor une eve nos mist, puis nos laissa à tant. 
Par le plaisir de Deu, le père toi poissant, 
Nos trova .i. hermites do moult bon esciant. 
Al plus bel que il pot nos nori dolcement. 
Matabrune la vielle, par son encantement, 
Les caaines nos fist tolir d'or fin luisant, 
Tant con les avions, estions bel et jant, 
Et chil qui les perdoit chisnes ert son vivant. 
Veés encor mes frères et ma seror vaillant 
Là jus en vo vivier où sont chisne noant. » 

Quant li rois Tentendi, si plore tenremant, 
La Rolne se pasme sans plus d'arestement. 
Estes vos à itant le loremier venant, 
Qui une des caaines ot forgie devant , 
Les V tint en ses mains, à Elyas les tant : 
« Sire, fait li orfèvres, de cex vos fac prcsant. » 
Elyas Ten mercie, se l' francit maintenant. 
Et li rois li octroie moult debonairement; 
Li prodon li a ja conté tôt Terrement. 
Elyas en apele la roïne en riant : 
« Mère, encore avérés joie prochainnement. 
Yenés ent après moi, trestot petit et grant, 
I aurés grant miracle. Lors se tornent à tant. 
Dusque sor le vivier n'i ot arestemant. 
Elyas les commande à séir maintenant; 
Et il s'asistrent tuit maint et conmunaimant. 
Puis apiele les chisnes et il vienent noant ; 
Très parmi le vivier vienent joie faisant. 



[1773-1800] ET DB OODEPROID DE BOUILLON. 67 

Tuit se sont là assis, prince, conte, demaine, 
Dames et chevalier, tôt contreval l'araine, 
Lichisne sont vena, chascuns grant joie maine; 
Elvasa chascun rendue à sa caaine, 
Li iiii en sont vaslet, el non de bone estraine; 
Et li chinquisme fille, plus bêle que seraine. 
Li I i a fali ; cil a encontre paine ; 
nu fois s'est pasmés, puis brait à longe alaine; 
A son bec se depiece; tote la chars li saine: 
Tuit plorent de pitié por le dol qu'il demaine. 

Li chisnes s'en retorne el vivier tos dolans; 
Por celui qui est chisnes refont grant dol les jans. 
As enfans ont doné moult riches garnemans; 
Forment sont esbahi, car petis est lor sans. 
Près d'Elyas se tienent qui est lor connissans, 
Et Elyas s'afice conme hom bien sachans, 
Que s'il puet esploitier et Dex li est aidans 
Il fera corechie Matabrune as grans dans. 
En la placbe retorne qui est et lée et grans, 
Où Malquarrés gisoit sans teste, tos sanglans, 
En .1. fossé le gietent, qui est ors et puans. 
Diable enportent l'arme; tex est ses penitans. 
Uuec droit vint i prestres, qui avoit non Florans ; 
L'eve fait aporter en uns fons lés et grans : 
Dès or baptisera li prestres les enfans. 

Li prestres les enfans fait tos nus desvestir ; 
Dames el chevaliers ot assés au tenir. 
U prestres les baptise el non de StEspir. 



68 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYONE [180M821] 

Les nons vos en dirai, se les volés oïr : 
L'uns ot non Orians, ne vos en voil mentir ; 
Li autres Orions, Dex le puisse chierir; 
Et li tiers Zacaryes, sans noise et sans air, 
Li quart ot non Johans, si com il est escrit 
Et la fille Rosete; on la puet bien tenir 
A la plus bêle dame qui soit dusc'à Montir. 
Quant furent baptisié, si les fit revestir. 

Or conmenche tel ovre, bien le vos puis jehir. 
Dont encor convenra maint chevalier morir : 
Matabrune la vielle en puistmal avenir! 



XVI 



Le roi cède la courouue à son fMi. Celui-ci sooge à panir Matabruoe qui s'o&t 
renfermée daDS son château. Il assemble ses cheTaliers. Matabrune se 
défend. Ses gens sont Taincus. 



OR aproche li termes que Matabrune aura 
Grant anui, se Deu plaist, qui tôt le mont forma. 
« Seignor, ce dist li rois, j'ai vescu grant pièce a; 
Bien ai passé .c. ans, ne 1* vos cèlerai ja. 
La corone voil rendre Elyas que voi là » -^ 

Et il respondent tuit : « Si soit con vos plaira. » 
La corone li rent et il Ten merchia ; '^^ 

Elyas prent l'^nor et li rois Totrià. ^^ 

La roïne en fait joie, qui moult grant droit en a, "/ 

Al mostier Tont mené; li rois le corona; 
Riche fu li offrande que sus l'autel posa. 






■M 

■ Il 



|18}M850] ET DE 60DEFR0ID DE BOUILLON. 69 

« Seignor, fait Elyas, ne vos cèlerai ja : 

Dès or verrai-jo bien qui mes amis sera. 

Matabrane la vielle grant anui fait vos a; 

Ma mère a fait grant honte; mon frère tolu m'a: 

Mais parla foi que doi celui qui me forma, 

Ja anchois la semaine tote ne passera 

Qae li ferai gehir conment ele esploita ; 

Se Deu plaist le poissant, son loier en aura. » 

« Seignor, fait Elyas, fait m'avés feiilé : 
Or vos proi et conmant que chascuns ait mené 
Ses os soz Malbruiant^ ains le quart jor passé. 
Qaiplns en amenra, si avéra mon gré. » 
El il respontlent luit : « A vostre volenté. » 
Chascuns dist que la viele doinst Dex maie santé. 
Et I garchons s'en torne ; cosins ert Malquarré ; 
Matabrune vait dire quant qu'il a escoté. 
Quant la vielle Tentent, près a le sens desvé. 
Quant ele ot q'Elyas a li rois coroné, 
Ele tint i cotel trenchant et afilé ; 
Ee garchon qui li a la novele conté 
Enfiert en mi le pis, que mort l'a jus rué. 
«Hé.Dame, font si home, moult avés mal esré: 
Que le garchon avés por noient mort jeté. » 
-Seignor, ce dist la vielle, j'ai tôt le sens desvé 1 
^^rm'en poise forment, mais ce me font malfé. 
•ïonl n'avés vos oï qu'Elyas a pensé 
Qu'il me quide asegier ains le quart jor passé? 
te se jo puis tenir le mal quivcrt enflé, 
^^^Vurairai le cuer par desos le cosié. » 



70 LA CHANSON DO CHEVALIER AU CYGNE [18SI-]878| 

Lors mande Matabrune cex qui sont si chasé, 
Moult a de gent la vielle en poi d'ore assanblé ; 
Son castel fait garnir et de pain et de blé, 
De vin et de viandes à grandisme plenté. 
Li mur sont redrechié, li fossé reparé, 
Et ars et arbalestes a moult bien encordé. 
Moult domaine la vielle grant ire et grant fierté. 

Or sera grans la guerre, ne puet mais demorer. 
Moult a bien fait la vielle ses fossés reparer; 
Liches et barbacanes fait asés atorner. 
Et Elyas li enfes fut asis au souper. 
Et li autre baron, por lor joie mener. 
Apres menger ont fait les grans taules ostor. 
<( Seignor, fait Elyas, or des os assanbler ! » 
N'i a nul qui ne penst de sa gent aûner. 
Li baron as ostex s'alerent reposer 
Et la genl Elyas refont les lis parer; 
Si se cocent dormir de si à Tajorner. 
Chascuns a fait ses os et ses gens asanbler, 
Et Elyas refait la soie gent armer, 
Ses cameus et ses bugles a fait moult bien trosser; 
Mangoniax et perrieres i fait assés mener. 
Or ne puet Malabrune sans anui escaper. 

Or s'en vait li grans os que conduit Elyas. 
a Biaus fiex, ce dist li rois, di moi où tu iras ? 
Remain chi et sejorne ; les frères garderas 
Et ta mère autresi et moi conforteras. » 
« Biaus père, dist li enfes, taisiés, ne dites pas : 



[1879-1906] ET DE OODBFROID DE BOUILLON. 71 

Se De veng ceste honte trop iere mus et mas I » 

Or s'en yait Elyas, mais ce n'est mie à gas, 

De la grant ost qu*il maine qui vient de totes pars. 

Vers Malbrniant s'en tornent assés plus que le pas. 

Iluec se sont logié sor l'eve de Chieras : 

Che fn une rivière qui vient devers Bandas ; 

Malbrniant clôt et serre d*une part à compas. 

Bien se loge Elyas del tôt à sa devise. 
Es vos I castelain , qui estoit nés de Pise, 
Qoi amaine une gent de guerre bien aprise. 
Bien en a iv mile, Testoire le devise. 
Le castel asegerent par devers la falise; 
Et d'autre part revienent une gent tote grise. 
Il n'ont fors que lor braies, n'ont cote ne chemise^ 
Plus ont noires les piax que ne soit pois remise; 
Matabrune manachent qu'il en feront justiso; 
Chascuns ot à son col une macbue mise. 
Et la vielle s'estoit à i cretel asise. 
Ses homes apela, si lor dist sa devise : 
t Seîgnor, ce dist la vielle, par le cors saint Deniso, 
De fex gens ai péor, tos li cors m'en debrise. 

D'autre part le castel vienent une autre Jant : 
Cil qui mains a de lonc a bien ix pies de grant. 
Si les conduist .i. dus de l'isle d'Oriant; 
D*une part le castel vont ensanble lojant. 
Lors regarde Elyas devers solel cochant: 
Si vit venir i duc sor i cheval corant. 
S'en amaine x mil, par le mien csciant. 



72 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [1907-103*] 

Chil qui mains a de lonc a bien y pies de grant; 
Por Elyas aider s'erraient tuit avant; 
Mangoniax et perrieres amainent plus de chanl : 
Elyas vait encontre, si les vait merciant 
Dci secors qu'il li font et gent et avenant. 
Et cele jent se logent, terre vont porprenant. 
Une perriere ont prise, moult bone et bien jetant; 
Près del castel Tamainent tost et isnelemant. 

La perriere en amainent et maint bon mangonel, 
Lors s'aparellent lot por jeter al castel. 
Cil de laiens les voient, ne lor fu mie bel. 
Une pierre ont jetée si que tôt le pumel 
Abatent de la tor et le meslre chancel , 
m chevaliers ont mors et i joule dansel. 
Malabrune le voit; si jure saint Marcel 
S'ele tient Elyas, tos li ors de Babel 
Ne li ara mestier ne l'poigne d'un colel 
Et ne l'face escorcher aussi com i aigniel. 

Ne puet mais demorer que il n'i ait meslée. 
Lors ont une autre pierre droit à la tor ruée, 
Si que demie l'ont à terre craventée ; 
XL en ont ocis à cele randonée. 
Matabrune le voit, s'a sa gent apelée : 
e Or, chevaliers, as armes! Ja n'i ait demorée; 
S'issiés là fors as chans, très en mi cele estréc, 
Qui Elyas prendra m'amor li ai donée ; 
Treslote ma grant terre li iert abandonéc. » 
Et il respondent tuit : « Si soit com vos agrée. » 



[1935-1963] ET DE OODEFROID DE BOUILLON. 73 

Maintenant i et mis mainte sele dorée ; 
Armé sont de lor armes sans plus de demoréc; 
Si montent es chevax, à leur maleûrée ; 
Si ont prises lor lances, mainte targe dorée, 
Et li portiers lor a la porte deffremée. 
Et cil s*en issenl fors chascan lance levée. 
Cil de l'ostElyas, qaant s'ont garde donée, 
Tex V i sont monté, n'i a cel n'ait espée ; 
Vers cex del castel brocent à granl esperonée. 
Très devant le palis est faite Tasamblée. 
Estes vos Elyas, la ventaile fremée ; 
L'escu tint as enarmes, à crois enluminée. 
Il deffeutre la lance, qui fu bien acherée ; 
Si vait ferir i duc sor la targe roée. 
Par desore la bocle li a fraite et troée, 
La maile de Tauberc derote et dessafrée ; 
Parmi le gros del cuer li a Tansle passée, 
Que del destrier l'abat envers, gole baée. 
Al resaicber sa lance a la crois escriée. 
Lors peûssiés véoir dolerose meslée. 
Là ot tant pié trencié, tante teste colpée. 
De la gent à la vielle est la place poplée. 
Et il toment en fuies, comme gent esfréée. 
Dedens le bore s'en entrent la pute gent desvéc. 
Elyas et si home ont la porte passée. 
Mais se Jhesus n'en pense, tart iertla relornéc; 
Et li portiers desore a la porte colée. 
Matabrune le voit, s'a sa génie escriée ; 
« S'or s'en vait Elyas, dont sui-jo malmenée ! » 



7i LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYONB [1964-1984] 

Or commence la noise el castel cenlreval ; 
Laiens fu Elyas, o lui ot maint vassal, 
Qui sont communalment en grant péril mortal ; 
A la gent Matabrune livrenl sovent estai. 
Cil de l'ost Elyas oent le baleslal, 
Il guerpissent les tentes qui ierent de ccndal. 
Chascuns a grant péor por Tanerai mortal ; 
Vers le castel s'en vont à pié et à ceval , 
Bien mainent iiii mil de petis contrcval : 
Qui feront Matabrune et sa gent anqui mal. 

Or conmencent les gens Elyas à huchier : 
« Or del bien assalir, serjant et chevalier! » 
Lors vienent à la porte plus de ii c. archier 
Et li petit aportent picois et pis d'achier 
Et les haches danoises, por les peus delrenchicr. 
Lors conmencent la porte moult fort à démailler; 
El fossé contreval ont jeté le portier. 



XVI 1 



Matabrune propose à Elyas de se battre contre Hciidré, un de ses cheTtlien : 
Élyas accepte. Des traîtres apostés par la reine doivent l'attaquer : un 
ange l'en prévient. 

QUANT la gent Elyas les vit si esploitier, 
Lors escrient la crois por lor gent raliior. 
Dont peûssiés véoir fier eslor conmenchicr ; 
Tante lance brisie, lant fort escu pcrchier, 



[1985-2013] ET Dl^ OODÉVrOID DE BOUILLON. 75 

Tant blanc hauberc safTré ronpa et desmailier 

De la gent à la vielle font la place vuidier 

Et il tornent en fuies par dejoste i mostier; 

Et la gent Elyas, le nobile guerrier. 

Les encancent après, qui sont bon chevalier, 

Plus de III c. en font en Taige trebuchier. 

La maistre porte passent, puis la font verroillier; 

Elyas et ses homes se retraient arier. 

Malabrune le voit, le sens cuide cangier, 

Ele fait ses chevox maintenant rooignier 

Et puis si a vestn la cote i esquier. 

Là où voit Elyas, si conmence à huchier ; 

« Cha te trai, gars enflés, jo te voil araisnier! 

Oseras-tu joster à i sol chevalier, 

Par covens se vers lui ne te pues desrainier, 

Qu*en ma merci seras d'ardoir et de noier, 

Tu et tote ta gent, sans traire et sans lanchier? 

Et se tu le conquers au fer et à Tachier, 

Si iert en ta merci de nos tosagregier? » 

Et Elyas respont: « chertés, moult miex ne quier; 

Selonc mon droit m'en puist li rois del ciel aidier t » 

—.Or donc, fait Matabrune, jo ne voil plustargier; 

Jo vais mon campion armer et haubergier. 

Malabrune vient droit à sa gent, si lor crie : 
« Savés que jo ai fait, bone gent resbaudie? 
J'ai pris vers Elyas merveillose aalie ; 
Par I sol chevalier ai bataille arramie. 
S'Elyas est vencus, perdu aura la vie, 
Il et tote sa gent sera en ma baillie ; 



76 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [2014-2042] 

Et se li max revient de la noslre partie. 

Si reserons trestot desos sa seignorie. » 

Quant si home l'entendent, si font chiere marie; 

N'i a .1. sol d'ax tos qui bien ne jure et die: 

« Ja ne prenderont armes vers si foie aatie. » 

Quant la vielle Tentent, si est de dol noircie : 

<( Ha! biaus seignor, fait ele, ne me failles vos mie : 

Por tant, se jo sui feme, se Dex me benéie, 

Qui fera la bataille tos jors serai s'amie; 

De tote ma grant terre li doins la seignorie. » 

Onques n'i ot celui qui i sol mot li die. 

Et la vielle si entre en une cambre antie. 

Un trésor en a trait de grant ancheserie; 

Ne rpeiissent raiembre tôt cil de Normendie. 

II serjans apela, de qui ele se fie; 

Del trésor sont carchié,si que li plus fors plie. 

Lors escria la vielle la grande baronie : 

« Qui or velt gaaignier, mar ira en Hongrie ; 

Qui fera la bataille, se Dex me benéie, 

Trestot cest grant trésor métrai en sabaillie. » 

Onques n'i ot celui que i sol mot li die, 

Ne mais c'uns chevaliers, que maie mors ocie! 

Heudrés avoit à non, Testoire le noncie. 

Quant il vit le trésor, si'n ot moult grant envie; 

Oiant tôt le barnage, à haute vois s'escrie: 

(( Dame, se le trésor metés en ma baillie, 

Jo ferai la bataille, se Dex me benéie. » 

Quant la vielle Tentent, vers le serf s'umelic. 

Or sera la bataille, que ne remanra mie. 



[2043-2072] ET DE GODEPROID DE BOUILLON. 77 

tf Dame, ce dist Heudrés, li quivers malfaisans, 

Jo sui vo chevaliers bien a passé vu ans ; 

Je ferai la bataille, por vos je le créant. 

Mais j'aurai le trésor, tex est li covenant. » 

— Voire, ce dist la vielle, mes cuers en est joians. » 

En I chelier s'en entre la vielle malfaisant, 

Une armeure en trait, qui n'est pas moult pesans. 

Heudré arment la vielle et i vaslès Jehans; 

Le haubert li vestirent qui est fors et tenans ; 

Il a chainte Tespée, qui bien valt c. besans; 

I cheval li amainent, qui ot à non Ferrans ; 

Riche en ert moult la sele et li afeutremans. 

a Tenés or, fait la vielle, cest bon cheval vos rans. » 

Heudrés i est montés, nus ne li est aidant. 

Et si est de plain vol salis desus Ferrant ; 

Si pendi à son col son fort escu pesant 

Et a pris en son poing son fort espié irenchanl. 

Li portiers li deiïerme la porte maintenant 

Et Heudrés s'en ist fors à esperon brochant. 

La lance porte droite, le gonfanon pendant ; 

Delés une rivière bêle et resplendissant 

S'est Heudrés arestés où Elyas atent. 

Hatabrune est remese, si apela sa jant : 
« Seignor, ce dist la vielle, par le cors St Vinchant, 
Forment dot Elyas et son fier maltalant ; 
Aies vos adober tost et isnelemant. 
Vos X ou vos xiiii, car je le vos conmant. 
Si ferés i agait en cel bois coiemant. 
Se il mesquiet Heudré d'armes, ne tant ne quant, 
Vous saurés lues del bois, aidiés lui esromant. 



78 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [2073-2101 1 

El jo donrai chascun et roge or et argant, 

Que jamais nen iert povres en cest siècle vivant. » 

Et cil ont respondu : « Tôt à voslre conmant. » 

X chevaliers s'armerent; d'avoir sont covoilant; 

Li I avait non Miles en droit baptisemant ; 

Li secund Amaugis et li tiers Malpensant; 

Li I d'ax les conduist c*on apele Elinans. 

Armé sont de lor armes, li cors Deu les cravanl! 

Qaant tôt x sont armé, n'i ot arestemant. 

Il ont lachié lor elmes où li fins or resplant; 

Puis vestent lor haubers, dont la maile est tenans. 

Si chaignent les espées as pons d'or reluisans 

Et pendent à lor cox lor fors escus pesans. 

Si ont prises les lances as gonfanons pendans. 

Li portiers lor ovri la porte maintenant, 

Et cil s'en issent fors à^esperons brochant. 

En sus de Tost se traient, si le vont costiant; 

Li 1 fiance Tautre, si li vait créantant 

Que s'Elyas conquiert Heudrés en conbatlant, 

Que Ten amenront pris, ou ils mourront sanglant; 

L'agait ont embuiscié dolerox et pesant. 

Or gart Dex Elyas, por son conmandemant! 

Qu'il em perdra la teste, se Dex ne le deffanl. 

Moult ont bien embuiscié et repus lor agait, 
Et Elyas li enfes ne fist mie lonc plait: 
« Seignor, fait Elyas, or sachiés entresait : 
Vés là I chevalier armé où il s'estait; 
Envers lui doi-jo faire la bataille sans plait. » 
Et cil li respondirent tôt ensamble à i fait: 



[1102-2130] ET DE GODBPROID DE BOUILLON. 79 

a Dex VOS en soit aidans et merci de vos ait ! » 
Et Elyas respont : « Or soit com il li plait. » 
Ses armes li aportent et il armer se fait. 

Elyas fait ses armes aporter en la plache 
Et doi bel chevalier n'i font nul arestage; 
I hauberc li vestirent et ses cauces li lace 
I dansiax de grant pris, qui ert de son lignage ; 
Et puis li lâcha Telme qui ert clers conme glache 
Et a chainte Tespée qui fu del tans d'aage. 
Armés est de ses armes; or li presl Dex sa grâce ! 

Moult par ont bien Tenfant li haut baron arm6. 

Elyas maintenant a i prestre apelé ; 

Les sains font aporler de sainte Trinité ; 

Dedans I paveillon en sont andoi entré. 

Li prestres de par Deu li a consel doné ; 

Et Elyas se drece, les sains a encline. 

Atant es vos i angle^ qui est de grant clarté. 

« Elyas, fait li angles : Dex t'a par moi mandé 

Là où tu dois aler conbattre vers Heudré, 

A Matabrune mis son agait à celé ; 

X chevalier armé sont à Tagait aie. 

Qui te quident ocirre ains qu'il soit avcspré. 

Lor agais est à destre, lès i arbre ramé. 

Pren de tes chevaliers qui t'ont fait feu té. 

Si refai i agait de par St Honeré, 

De XV chevaliers du mex de ton barné ; 

Al besoing t'aideront, ja nen ert trestorné. 

Or pense del bien faire, j'ai ci assés esté, 

A Jhesum te conmant qu'il te preste barné. » 



80 L/^ CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [2131-2152] 

Elyas fait grand joie de ce qu'il a oi, 
De la vois al saint angle a le cuer esjoï. 
Il vient à ses barons, si lor a dit ensi 
Com li angles li a et conté et jehi. 
Et il li respondirent lot ensemble à i cri : 
« Aourés en soit Dex qui vos en a garni ! 
Nos som pelit et grant ensamble vostre ami. 
Or eslisiés de nos, car bien saichiés de li 
Cex que commanderôs feront lagait forni. » 



XVIII 

Élyas choisit xr combattants, tu grands et xm petits, qui doirent le secourir, 
s'il en est besoin. Ileudré est vaincu. Après une sanglante mêlée, le château 
de Hatabrune est pris. 

SEiGNOR, dist Elyas, or dites s'il vos plait. » 
El li granl jurent Deu qu'il feront cesl agail, 
El li pelit s'aficent que ja ensi n'iert fait, 
Anchois le feront-il, bien sacentenlresail. 
« Seignor, dist Elyas, or ne doit avoir plait : 
Je vos proi por Jhesum qui lot conmande et fait, 
Que des grans i ait vu, des petis viii i ail. 
Se ce vient al besoing et que meslier nos ait, 
Adonc saurons nos bien li qex Taura mex fait. » 
Ensi l'ont otroié li petit entresait; 
Lors ont maint bon cheval fors de lor tentes Irait, 
Si montèrent es seles, qui qu'en soit bel, ne lait: 
Âncui auront pëor cil qui sont en Tagait* 



[21.S3-218I] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 81 

Trestot ont otroié quant qu 'Elyas a dit : 
Les VII meillor des grans sont d'une part eslit. 
D'antre part en sont vm de cex qui sont pelit. 
Des vit grans vos dirai les nons sans contredit. 
Le I ot non Guillaume, si corn Testore dit ; 
L'autres ot non Jehans, si coin il est escrit; 
Li tiers fu moult vaillans, si ot à non Tierris; 
Li quars ot h non Hues, et le quins Bel le vis, 
Et li sistes Nicholes et à clergie aprist, 
El li setmes Gantiers, vilenie ne fîst. 
Armé sont de lor armes li chevalier eslit; 
Si montent es chevax, sans noise et sans despil; 
Tuit cil VII sont cosin, raisons est c'om les prist. 

Tuit VII en son monté sur les chevax corans. 

Des petis se reslisent li vm des meillors jans. 

Li I ot non Henris et li autres Morans; 

Etli autres Phelipes, et li quars Engerrans; 

El li chinquismes Perres, et li sistes Adans; 

Et li setmes Herbers, i dus fors et poissans, 

Li huitimes après fu apeiés Hermans. 

Armé sont li petit, aine ne furent tex jans; 

El montent es chevax, qu'il avoient corans, 

El prendenl en lor poins les fors espiés trenchans, 

A ni clox de Qn or lor gonfanons pendans. 

Embuiscié se sont tuit. Or lor soit Dex aidans! 

Elyas est armés; grans fu ses hardemans ; 

Il sali en la sele del destrier qui'st corans 

L'escu prist à la crois, qui n'estoit pas pesans, 

El prist en son poing destre Tespié qui fu trenchans. 

6 



82 LA CHANSON DU GBBVALIER AU GYQNE [2182-2210] 

Vers Heudré s'en vait tost, qui Talent los pensans. 
Quant il voit Elyas, si huche : « Mal veignansl 
N'en irés sans bataille, se Dex me soit garaos! 
Ânqui vos ert cis jors perillox et nuisans. » 
El Elyas respont : ce Vassal, com iés raillansl 
Ânqui verra-on bien qui en iert recréans. » 
Ambedoi se dei&ent sans plus de parlemans. 

Âmbedoi se deOient, n'i ot plus aresté. 
Il hurtent les destriers des espérons doré, 
Et deffeutrent les lances dont les fers sont quarré. 
Sor les escus devant se sont grans cox doné, 
Que par desos les boucles les ont frait et troë; 
Li blanc hauberc del dos sont rot et dessaffrc; 
Par dejoste les costes en sont li fers passé ; 
Les lances pechoierent, li brant sont trait lelré. 
Amont parmi les elmes se sont grans cox doné. 
Elyas a féru parmi Tescu Heudré, 
Que il li a fendu et Thauberc entamé, 
Et pardevant le pis li a le brant colé, 
Si que par les espaulles a le cheval colpé. 
Heudrés chaï à terre del cheval affolé ; 
Il est salis em pies, bien samble forsené. 
Elyas a féru sor son escu listé, 

I petit SOS la crois li a frait et quassé. 

« Chertés, fait Elias, mar i feris, Heudré I » 

II II traite Tespée au pont d'or noielé, 
Heudré liert sus le hiaume, tôt Ta esquartelé 
Et la coiffe de sos et le bachin froé. 

Diable l'ont tenu quant mort ne Ta jeté. 



[2:211-2239] ET DB GODEPROiO DE BOUILLON. 83 

Quanl Headrés sent ie colp, près n'a le sens desvé. 

Là où voit Elyas si l'en a apelé; 

« Jo vos remerirai par tans ceste bon lé; 

Or vos ont li Diaale si bien encevalé. » 

A estoc vait ferir le cheval abbrievé; 

La coverture est fors, ne Ta pas entamé. 

Elyas fait son tor, si a féru Heudré, 

Le paing à tôt le bras li a del cors sevré. 

Heordrés se sent mal mis, si a i brait jeté. 

Cil de Tagait l'entendent; del bois sont desrolé. 

Or gart Dex Elyas, par la soie pité, 

Que cil de Tagait l'ont moult forment opressé t 

Elyas a Heurdré affolé et malmis 

Et cil de Tagait salent ensemble freslot dis ; 

A Elyas escrienl : « Quivert, vos estes pris, 

Se vos ne vos rendes, n'en escaperés vis! » 

Et Elyas en fiert le premerain el vis ; 

Mort Tavoit enversé, or vait as lor en pis; 

Et li autre se sont entor Elyas mis. 

Se Dex ne li aidast là Teûssent ocis, 

Quant ses gens le secorent, qui el bois se sont mis* 

Il montent es chevax qu'il avoient de pris. 

Brochent as espérons, si sont fors del bois mis. 

Guillaames a heurté ie bai où ert assis; 

Johans broche morel qui ne vait mie pis, 

El Gautiers point le vair et arondel Henris, 

Et Phelipes bauchant, et Perres Tarabis. 

El Herbers passavant, qui a le col toi bis. 

Les lances enfeutrées, vont vers lor anemis. 



84 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYQNE [2340-2268] 

Aine ne vit si fort caple nus hom de mère vis. 
Âmangon el son frère ont maintenant ocis; 
Li I viennent as autres, bien se sont envaïs. 

Moult par fu flers li caples et dure la meslée. 
Matabrune la vielle est en sa tor montée. 
Bien vell que Elyas ait la teste colpée; 
Ele esgarde ses homes qui sont en la meslée. 
Por I sol petitet n*est la vielle desvée. 
Lors fist soner i graisle, s'a sa gent assamblée, 
Ëm petit d'ore i ot moult bêle gent armée, 
Et montent es chevax à lo'r maleiirée. 
Il ont prise lor lanches et lor large dorée 
Et li portiers lor à la porte deffremée, 
Et il s'en issent fors, chascuns lance levée. 
Encontre le solel ont grant clarté jetée 
Li elme et li escu à celé matinée. 
Quant Elyas les voit, sa la color muée ; 
La mère DamleDeu a souvent reclamée. 
Atant es vos venant la pute gent desvée; 
Et la gent Elyas qui france est et senée 
Laissent corre vers ax à moult grant alenée. 
Chascuns abat le son de la sele dorée. 
A Tabatre et au brait a tel noise menée, 
Li os est estormie tôt contreval Testrée. 
Onques n'i ot mantel^ ne cape regardée ; 
Vers cex del castel vont à grant esperonéc ; 
A la gent Matabrune s'est li os assamblée. 
Là peûssiés véoir dolerose meslée ; 
Là ot tant poing trenchié. tante teste colpée 



[)269-}289] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 8o 

El d*ane part et d'aatre fa moalt grans la criée ; 
De la gent Matabrane est la terre pavée. 

Moalt fa grans la bataille et li estors pesans; 
D'ambes ii pars se fièrent en l'ester qni est grans. 
Elyas vit morir ses gens, moalt fu dolans; 
Il harte le destrier des espérons trenchans. 
Si tint traite Tespée, dont li pons fa luisans. 
Si se fiert en la presse, com chevaliers vaillans. 
Tôt detrenche entor lai, car moalt est bons ses brans. 
Entor loi fait la voie des moh et des sanglans. 

Elyas vit ses homes richement maintenir: 
A II mains tint Tespée, Tester vait départir. 
Qni il consent à colp, bien le vos os jehir, 
Ja mar i venra mires per les plaies garir. 
Le senechal la vielle vait en l'elme ferir, 
Qae li chercles à or ne le pot garandir. 
Desi qn'en la corée li fist le brant sentir : 
Mort rabat contre terre, qai qa'en deie marir. 
Qoant la gent à la vielle se virent malbaillir, 
Il tornerent les dos, si pristrent af fuir. 
Enfresi c* al castel n'es pot-on retenir. 



86 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CTONB [2290-}31O] 



XIX 



MaUbrune e«t forcée d'arotter tons ses erimes en prétenee des baron». 

Rlle est jetée au feu. 



LA gent la vielle fuienl, nul n'i esl arestés, 
El castel s'en entrèrent ensanble de tos lés. 
Elyas el si home ont les pons trespassés, 
Cex de laiens ocient et getenl es fossés. 
Plus en ont de xl ocis el affolés. 
Il escrient le fu moult tost fust alumés. 
Quant Elyas lor est isnelement passés, 
Ne valt que li castiax soit ars ne enbrasés, 
Amont une grant sale en monte les degrés. 
Matabrune a trovée, avant li est passés. 
Quant la vielle le voit, s'a les sorcex levés : 
a Ce qui'st? fait Matabrune, mal soies vos trovés 
Ne sai qui vos aide, se c'est Dex ou malfés. » 
— Chertés, fait Elyas, avoc moi en venrés; 
Diex vos face gehir conment ovré avés: 
Anqui aurés mal jor, se Dex me doinst santés, 
Car de vilaine mortiert vos cors tormentés. » 

Matabrune a grant dol, quant Elyas entent, 
Et Elyas escrie à haute vois sa gent. 
Et cil i sont venu, qui mex mex acorant; 
Et Matabrune saut en pies isnelemant; 



r23lf-)339] ET DE OODBFROID DE BOUILLON. 87 

lespië a saisi à i lonc fer trenchant, 
Elyas en feri deriere maintenant; 
L'armeûre li perce et le haaberc li Tant. 
Se Dex ne 1' garandist, ocis Teûst à tant. 
Et Elyas se torne, quand il fera se sant. 
Matabrane a saisie, par les chevox la pranl, 
Contreval Ta levée par si grant maltalant 
Que Yi degrés la gete contreval roelant; 
Sor une père jut moalt dare et moult pesant, 
Les costes li pechoie et la teste li faut. 
Matabrune ont saisie maintenant x serjant, 
Sor I ronchi la lievent tost et isnelemant. 
Les mains li ont loles et les pies ensemanl, 
Et la gent à la vielle ont rendu maintenant 
Le caste! Elyas, qui ne porent avant. 
Et Elyas fu dois, sans maltalant les pranl; 
Feuté li ont fait, li petit et li grant. 
Li baron en lor terres s'en vont seùremaiil. 
Elyas en mercient trestot moult doiccmani, 
Et la gent Elyas ne sM vait atarjant, 
Matabrune la vielle enmainent tôt bâtant. 
Elyas envoya xx chevaliers avant 
Por enfremer son père el maislre mandemant. 

Li chevalier s'entornent qui n'ont seing d'arester; 

Le roi font maintenant en la tor enfremer. 

Et Elyas s'en vait, la vielle en fait mener. 

Devant a envoyé, por le fu alumer. 

Et dist qu'il i fera Matabrune ruer. 

Puis sont venus al fu, c'on ot fait embraser. 



88 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYONE [2340-2368] 

Elyas fait la vielle devant lai amener, 

Et ele voit moult bien que ne puet escaper. 

c Ha! fait ele Elyas, laisse-moi confesser : 

Et s'encor me voloies xv jors respiter, 

Tel chose t' aprendroie que porroies amer. » 

Et Elyas respont : « N'ai cure de border; 

Voslre max vos fera hui grant honte endurer; 

Connoissiez voslre murdre, trop poés demorer. » 

— Bien voi, ce dist la vielle, ne le puis mais celer. 

Or oies grant merveille, se volés escoler. » 

« Oies, fait Matabrune, damoisel et baron, 

Ja orrés grant merveille en ma confession. 

A I mot vous puis dire, aine ne fis se mal non ; 

Jo n'amai oncques Deu, ne son saintisme non, 

Oncques tant riens n*amai com murdre et traïson ; 

Se jo peûsse nuire, si ait m*arme pardon, 

Je colpasse Elyas le chief sos le menton 

Et mon fil ochesise d'un fust ou d'un planchon, 

Ou d'un coulel trenchant le ferisse el pomon, 

Puis mesisse la terre en fu et en carbon, 

Et fesisse la gent traire maie saison. 

Et raiensisse tos et mesisse en prison. 

Et de la bone dame fis-jo la traïson; 

Les enfans envoiai tos noier par Marcon, 

Puis fis mon fil acroire, par mortel traïson ; 

Que totli vii enfant estoient chaellon ; 

Mon voil, fust ele ore arse et lornée en charbon. 

Se peusse eschaper, dire le peûst on. 

Nus hom ne flst tant mal puis le tans Salemon, 



[3369-3396] ET DE OODEFROID DE BOUILLON. 89 

Qoe je sole fesisse : onques n'amai raison ; 
Ja n'en proierai Deu qne m'en face pardon. 
Se jo vais en ynfer, j'aurai maint compaignon. 
Or aviegne c'aviegne, tote soie à bandon. 9 

Matabmne la vielle s'est moult mal confessée ; 

Tuit cil en ont péor qui oent le desvée. 

< Chertés, dist Elyas, vielle désespérée, 

L'ovre que a?és fait vous iert guerredonée : 

Toln m'avés mon frère, ma mère à tort blasmée, 

Et jo vos en donrai dolerose soldée. 

Lors prenent Matabrune, si l'ont el fu jetée. 

Et la vielle s'en est hautement escriée : 

c As Diaules commant tos cex de ma contrée ! » 

Lors rechigna la vielle, tote est arse et brusiée ; 

Diaule emportent s'arme, tex est sa destinée. 

Arrière sen retournent et la vielle est finée. 

En la salle s'en viennent, qui est belle et pavée. 

Li rois sot ces nouveles; sa pensée est troblée : 

Mais noise n'en velt faire, trop par estoit desvée. 
Li jors est trespassé, si revient Tavesprée ; 

Al manger sont assis, la bonne gent senée. 

Quant il orent mengié, et la table est ostée, 

Maint lit et mainte cote ot par laiens parée ; 

Si se cochent dormir de si à l'ajornée. 
Elyas ne dort pas ; à Dieu a sa pensée. 

Ains que la mie nuis fust tote trespassée, 

Ot li bers tele chose dont fut grant la parlée ; 

Sainte Crestientés en fu puis honerée. 



90 LA CHANSON DO CHEVALIER AU CYONE [2897-241*] 



XX 



Par l'ordre d'un ange, Élyas se rend avec son père et sa mère au vivii-r où 
son frère le cygne lui amène un bateau. Il y monte, et le cygne part avec 
lui. 

TuiT dorment par la sale ; Elyas n'i dorl pas. 
Dieu apele et deproie et le bon Nicolas. 
A tant es vos i angle reveslu de blans dras; 
A Elyas respont, tôt soavet en bas : 
« Elyas, biax amis, ses-tu que tu feras? 
Le malinet, al jor, csranment lèveras ; 
Et ton père et ta mère à Deu commanderas; 
Trestote f armeûre, mes amis, porteras, 
Et Tescu à la crois mie n'oblieras. 
Tel chose t'avenra dont grant honor auras. 
Tôt droit sor le vivier, biax amis, t'en iras, 
Et ilueques le chisne ton frère troveras; 
I. batel amenra bien fait lot à compas, 
Sa volenté, amis, outréement feras. » 
— Et jo moult volontiers, » ce respont Elyas. 

Li angles s'en rêvait et Elyas remaint. 
Al matin sont levé conte, duc, chastelain : 
Tôt font ensemble joie; dont sonerentli saint; 
I. abes lor dist messe d'un precios cors saint. 
Lor offrandes ont faites ; Tabès pas ne se faint, 
Del mostier sont issus, n'i a nul ne se saint. 



[2418-2446] BT DE OODBPROID DE BOUILLON. 94 

En la sale repairent, n'ont cure de tenchier. 
« Seignor, fait Elyas, pour amour Deu, vous quier. 
Que tuit facent silence et laissent le noisier. » 
Puis regarda son père, si commence à huchier : 
« Père, fait Elyas, pour Deu vous voil proier 
Que pensés de mes frères et de vostre moilier. 
Gardés que n'atraiés entor vous losengier. 
Se haus hom prent ma suer à per et à moillier, 
La terre Matabrune 11 voil jo otroier. 
Bien valt mil mars d'argent et m livres d'or mier. 
Et se jo ne revieng, j'otroi à iretier 
L'ainsné de tos mes frères ; n'en ferai nul plaidier. 
Por convens sera rois, com vous m'orrés nonchier. 
Que se Dex me ramaine en bone pais arrier. 
Aurai quite ma terre, sans traire et sans lanchier. 
Orion doins la terre que fu al roi Hugier; 
Riches iert asasés, s'il le set justichier ; 
Zakaries aura risle de Monrahier; 
Johans aura Monbel, bien s'en porra aidier, 
Et si vos voil à tos commander et proier, 
Que ne me demandés n'aier ne repairier ; 
Car ne vous en diroie le montant d'un denier. » 

Li baron de péor se prenent à seignier. 

« Seignor, fait Elyas, ne puis plus arester ; 

A Deu vos conmant tos, qu'il m'en convient aler. » 

Li baron de pitié commencent à plorer. 

« Biax (iex, fait la roïne, venés à moi parler. 

En une cambre à volte le fait sa mère entrer. 

1 cor li a baillé d'yvoire bel et cler; 



92 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYONE [2447-2475] 

« Biax fiex, ce dist la mère, cest vous convient porter. 

Le jor, ce vous créant, que Tporrés esgarder 

Ne vous estovera à votre droit doter. » 

A une grant caaine d'argent luisant et cler 

Li pendi à son col, pour le miex conforter. 

Et Elyas iluec ne volt plus arester; 

Il a fait s'armeûre devant lui apporter 

Et Tescu à la crois n'i volt pas oublier. 

Espée ot bêle et bone, qui moult fait à loer; 

Armeure a moult riche, c'on ne doit pas blasmer; 

H. esquiers la fait par devant lui porter. 

Sor le vivier s'en vait, où Dex le flst aler, 

Et li baron après ; n'ont cure de canter. 

Très que sur le vivier s'en vont toute la Janl, 
Li rois et la roïne et tôt communalmant; 
Bon vin i font porter et bon pain de fromant, 
Et bons fromages durs i portent plus de chant. 
Sor le vivier s'arestent. A tant es vous venant 
Le chisne qui amaine le batel traînant, 
A une grant caaine qui*st de fin or luisant. 
Que Dex i envoya par son disne commant. 
Dedens le batel metent Tarmeure vaillant 
Et le pain et le vin et l'autre alornemant. 
Li rois et la roïne embracent tôt plorant 
Le chisne, si l'embracent moult amiablement. 
Elyas el batel est salis maintenant; 
Le roi et la roïne et tote l'autre jant \ 

A commandé à Deu; d'iluec se part à tant. \ 
Or le conduie Dex, par son disne commant î 



1476-2497] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 93 



XXI 



Ils «nitcal à une cité sarrazine. Combat du chevalier au Cygne contre Ago- 
laat, frère de Matabnuie. Il est iraiaca et jeté en prison, lin garçon va 
raononeer au roi Oriant. 



Li rois et la roîne s'en retournent plorant; 
Âriere s'en repairent sans nul delaiement. 
Li batiax s'en vail droit, si com Dex le consant, 
Et li chîsnes Tenmaine moult granl joie faisant. 
Del yivier est issus tant que la mer s'espant ; 
En haute mer s'en vait, n'i vaitplus delaiant. 
Tote jor vont ensi et la nuit ensemant, 
Tant que vint el demain, en droit midi sonanl; 
Une chité coisirent de sarasine jant. 
As murs ërent monté tôt veillacl et enfant 
Et choisirent le chisne son batel traînant. 
Il quident qu'el batel ait moult or et arjant. 
Il corentas galles li Sarazin puant; 
Armé sont de lor armes tôt et isnelemanl ; 
As galies s'en entrent bien plus de un. c. 
Dient qu'il assauront le batel maintenant. 
Del port sont esquipés, si s'entornent à tant; 
Vers Elyas s'en viennent durement escrianl. 
Quant Elyas les voit, si plore durement, 
A son frère le chisne les mostre tôt errant, 
Li chisnes fait grant dol, vers le chiel son bec tant, 
son bec se deschire, et deront et défaut, 



94 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYONE [2498-25251 

Et brail et crie haut, ne parole autremant. 

Elyas s'agenoille el batel maintenant : 

€ Ahi î Dex, fail-ii, père, par ton commandement, 

Ayes merchi de moi, m'arme et mon cors te rant. 

A toi me rent confës, biax sire, ne parquant 

Jo me deffendrai ja vers cesle maie jant. 

Jo ne voil qu'il me pregncnt sain, ne vif, ne parlant; 

Ja ne m'i trouveront lanier ne recréant! » 

Li chisnes fait grant dol, durement brait et crie; 

Son bec tint vers le ciel et vers Deu s'umelie. 

Elyas DamleDeu durement merci crie. 

Armés s'est de ses armes, ne s'aseûre mie. 

Il a chainte Tespée, dont li pons reflambie. 

Devant trestos les autres vient le maistre galie, 

Qui dist que le batel aura en sa baillie 

Et tôt For et Targent aura en sa banie. 

Et cex qui sont ariere, dist-il, tos les engigne : 

Et celui del batel ne laira ne l'ocie. 

Rimant vient al batel, Elyas fort escrie : 

« Cha lairés le batel et la marchéandie I » 

Et Elyas respont : f Seignor n'en parlés mie 

Que le batel aies en la vostre baillie. 9 

Son pain prent et son vin de coi a grant partie, 

En la mer Ta jeté, ne velt que l'aient mie. 

« Mar li avés jeté, fait cil de la galie; 

Le chisne aurons nous ja en la noslre baillie, 

S'en mengerons la char mais qu'ele soit rostie. >j 

Quant Elyas Tentent, moult forment s'en gramie. 



[2S26-2&S4] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 95 

Or voit bien Eiyas que trop puet demorer. 
Envers les gaiios ne puet merci irover ; 
Armées s'est de ses armes, n'i volt plus demorer. 
El li galiot lancent à lui por affoler. 
I quartel d'arbaleste laisse li uns aler, 
Si que parmi l'escu li fait outre passer. 
Le haubert li desmaille, outre li fail voler, 
Le sanc trestot vermeil fait k ses pies coler. 

Quant li chisnes le voit, si commence à crier. 
Lors regarde Elyas tôt contreval la mer, 
Si vit XXX galies isnelement noer, 
D'unes voiles moult blances, nus hom ne vit sa per, 
A une crois vermeille, por mex encolorcr, 
Vers Elyas en viennent tant com poent sigler, 
Que Dex les i envoie qui tôt a à salver. 
Li chisnes fait grant joie, quant il les voit esrer. 
Les galies aprocent por Elyas aidier, 
Que Dex i envoia qui tôt a à jugier. 
Saint Joires les conduist, qui Dex Ost chevalier 
Et d'Angles et d'Arcangles si ot plus d'un millier ; 
Vers Elyas s'en vienent, tant com porent nager. 
Li chisnes fait grant joie, quant les voit aprochier. 
Lors s'entrevienent tuit por traire et por lanchier; 
La maisnie saint Joire fait l'estor conmenchier. 

Les galies aprocent pour secorre Tenfant, 
Que Dex i envoia par son disne commun t. 
Durement assalirent, et cil sont delTendant. 
Une galie tume à lajentmescréaut. 
En l'iauge sont queii et noie plus de chanl ; 



96 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [2555-2583] 

Li autre se deffendent moult angoissosemant; 

La maisnie saint Joire rime moult duremant. 

Estes vos I orage qui la mer vait troblant 

Et li galiot tochent parmi la mer fuiant. 

Il n*ont gaires aie quant, i. orés deschant, 

Qui se flert es galies, tos les vait desrompant; 

El fons de mer les plonge et les galies iant. 

Or ont assés à boivre li quivert soduiant. 

Et les blances galies s'en retornent à tant, 

Que Dex i envoia par son commandemant. 

Et Elyas lor crie : « Attendes, bone jant. 

Dites moi qui vous estes; aumosne avés fait grant! » 

Saint Joires respondi : « Ne demandés pas tant : 

DamleDeu en rent grasses, le Père tôt puissant. » 

Et Elyas respont : « Â son commandemant 

« Soit de moi ; si iert-il désormais en avant. » 

Ariere s'en retornent, ni a remés galie; 
DamleDex les conduist et Si Joires les guie. 
Elyas prent tex fains aine tex ne fu oie: 
Il a bendé sa plaie qui n'estoit pas garie; 
Mais ii fains et li sois qui durement Taigrie. 
« Ha Dex! fait Ëlyas, dame sainte Marie, 
Or morrai-jo de fain, si n'en garirai mie? » 
Quant li chisnes Tentent durement brait et crie. 
Ensi s'en vont najant del jour une partie. 
D'autre part une roche merveillose et antie, 
Ont choisi .i. chastel de moult grant segnorie. 
Gelé part vont toi droit, ne s'aseurent mie. 
Ha Dex ! com mar i vonl^ se Dex ne lor aïe ! 



[2SS4-3612] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 07 

« Frère» fait-il al chisne, qui mot ne li pot dire, 
Le batel gardés bien» à ce vous voil eslire. 
G'irai à cel eastel ; li cors de moi empire ; 
Diex me doinst à mengier, qui de tos biens est Sire! 
Mes coers m*en avenist, que li fains trop m'aigrie; 
Mon escu et mes armes en qui jo moult me fle 
Lairai tôt el batel, de par Deu qui tôt crie. 

Li batiax s'en yait droit al eastel» al rivage ; 
Gel eastel apele-on par son droit non salvage. 
Li sires qui en a Tonor et tôt Tusage 
A à non Agolans; moult a fler le visage. 
Plus a de gent occis qu'il n*ait en une marche, 
c Frère, fait Elyas, al cisne qui le nage, 
Gardés bien le batel, si vous tenrai à sage : 
G'irai à cel eastel, li cors de faim m'esrage; 
Li porterai mon cor et le métrai en gage. 
Si jo ne puis miex faire, car tel sont li usage. 
Li chisnes ne dist mot et s'entent le langage. 
Et Elyas saut sus del batel al passage. 
El eastel s'en entra, jnais moult fort guionage 
Li convenra paîer et s'iert à son damage, 
Se cil Sires n'en pense, où onques n'ot outrage. 

Elyas en monta el chastel volentiers ; 
Agolant a trové et tos ses chevaliers ; 
Devant la porte séent; moult i ot losengiers. 
Elyas les salue, qui en fu li mestiers : 
Et Agolans respont : « Qui es-tu, amis chiers? 
Vcx-lu vendre cel cor? prendras-en tu deniers? 
— Sire, fait Elyas, si m'ait saint Richiers, 

7 



98 LA CHÂMSON DU CHEVALIER AU CYGNE [2613-2641] 

Anchois le vous donrai por .i. seul .ir. mengiers, 
Qae jo ne menjai gaires bien a .11. jors entiers. » 

— Amis, fait Agolans, s'en auras volentiers ; 

Or gardés vostre cor, qu'il me semble moult chiers. » 

En la sale remontent tôt maintenant arriers. 

Li serjant metent tables très parmi .11. soliers ; 

Et cil qui ont lavé s'asistrent sans dangiers. 

Al menger ont eu .x. mes trestos pleniers ; 

Si ontassés beû de fors vins et de chiers. 

Elyas a mengié, s'est .1. poi trait arriers. 

Li dansiaus fu moult prox, corajox et legiers; 

Et Agolans Tesgarde, li quivers pautoniers : 

< Amis, dist Agolans, estes-vous messagiers, 

Ou gaite de castel, ou serjans, ou arcbiers? 

Vostre estre voil savoir; ja n'en serés mains chiers. n 

Et Elyas respont qui n'est ne fel, ne tiers : 

€ Sire, je Tvous dirai de gré et volentiers. » 

HelasI or li aproche s'ire et ses destorbiers, 

Se cil Sire n'en pense qui est vrais justichiersl 

c Sire, fait Elyas, sans noise et sans posnée, 

Quant vous volés savoir qui sui, de quel contrée, 

Ma vie vous dirai ; ja ne vous iert celée. 

Li bons rois Orians de moi flst engenréc ; 

La roïne est ma mère, qui est sage et senée. n 

— Amis, dist Agolans, à la chère dervée, 

Je vous proi que me dites la vérité provéc, 
Se Matabrune est arse et de cest siècle alée. » 

— Sire, fait Elyas, or sachiés sans dotée 
Que Matabrune est arse et la porre ventée. » 



[:«42-3670] BT DE GOOBFROID DE BOUILLON. 99 

Qaaat Agolans l'entent, s'a la color mnée ; 
Car Matabrane estoit sa suer la plus ainsnée, 
G*onques n'avoit tant riens com Matabrune amée. 
« Quivers ! fait Agolans, vostre vie est alée : 
Matabrune ma suer m'avës arse et ruée! » 

Agolans fait grant dol de ce que il entent; 
Por sa suer Matabrune se pasme isnelement. 
< Chertés, fait-il, vassal» je vous melrai al vent. 
Se n'eiissiës mangié à ma table en séant, 
Et n'eiissiés beû à ma colpe d'arjant, 
La teste vous colpasse à m'espée trenchant. 
.VIII. jors n'arés vous garde de nul affolemanl; 
Mais jo vous jeterai en ma charlre puant : 
Au chief tout droit d'uit jors, par le cors s^ Vinchant, 
Vous referai ardoir en un fu tôt ardantt » 

Lors saut sus Agolans, par les chevox le prant; 
Ses serjans apela tost et isnelemant, 
Et il i vienent tost, sans nul delaiement. 
Elyas ont saisi .x. gloutons maintenant ; 
Les poins li ont lié moult dolorosement, 
En la chartre le gietent sans nul delaiemenU 
En celé chartre estoient tortues et serpant. 
Et Agolans s'en torne, ariere vien criant, 
Por sa suer Matabrune fait .i. dol moult pesant. 

Ilnec ot .1. garchon de moult bon esciant^ 
Qui le père Elyas ot norri longemant. 
Del castel est issus la nuit moult coiemanl ; 
Tant vait par ses jornéesi c'al roi vint Oriant. 
La novele li conte que on a son enfant 



iOO LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [2671-2693] 

En la chartre jelé al félon Agolant; 

Et dist quMl Tardera ains le quart jor passant. 

Quant li rois la novele si felenesse entant, 

Pour poi qu'il ne se pasme et il et si enfant : 

La roïne en fait dol et orible et pesant. 

« Lasse ! se dist la dame, perdu ai mon enfant ! 

Àhi! cuer, com es viex! tos jors es en tormant! 

Elyas, biax dois fiex, par le mien esciant, 

Jamais ne vous verrai, le cuer de. dol m'en faut! » 



XXII 

Élyas, secouru à tempi ptr les gens de soa père au mouieut où il ft être jelé 
dans un bâcher, prend les armes, lue Agolant, et devient maître de ses do- 
maines. Il en investit Symon, on des Tassaui d'A golant, et repart aTcc le cygne. 

MERE» dist Orions, qui tient la roialté, 
Ne vous esmaiés mie, qu'il est del tôt en Dé : 
Dex done et si relolt tôt à sa volenté. 
Mes frères Elyas m'a por lui coronë; 
Secorre le m'estuel mon cher frère Tainsné, 
Se Dex me velt aider, li rois de majesté. 
Le garchon qui li a le message apporté 
Done argent et bon or et robes à plenté; 
Puis mande ses barons, qui de lui sont privé. 
Que chascuns le secore, s'il velt avoir son gré. 
Et li baron se sont à lor pooir hasté. 
Dedens le secont jor ont grant gent amassé, 
C'a paines en a tant en une roiauté. 
Et li petit i vienenl de bataille abrievé. 



[}G94-3723] ET DE OODEFROID DE BOUILLON. 101 

Et cil as noires piax n'i sont pas oublié. 
L'ost conduist .i. haus hom de l^isle Giboé; 
Nicolas avoit non en la crestienté. 
Entresqn^à l'Islefort ne se sont arresté. 

Orions et si frère sont es chevax monté, 
Le Yîel roi et la dame ont à Dea commandé ; 
De la chité issirent de bone volenté. 
Li garchons les conduist, qui savoit le régné. 
Dedens l'uitisme jor, quant il fu ajorné, 
Sont vena al castel, dont tant se sont pené. 
En un petit bosquet bien foillu et ramé 
Se sont tenu tôt coi, tant qu'il fu ajorné. 
Et cil del castel sont comunement levé. 

Agolans, 11 traîtres, a sor tos sains juré 
Qu'il ardra Elyas ains miedi soné, 
Ens en mi le castel a-on alraïné 
Espines et fagos et le fu alumé. 
Lors ont trait de la chartre Elyas Taduré ; 
Son cor a à son col dolcement regardé. 
Maint en a en la place de pitié ont ploré, 
Mais n'osent pas blasmer Âgolant le desvé. 

Iluec ot I. haus home, mais de granl poverté 
Avoit et si enfant plus de .x. ans esté. 
Symons avoit à non, ce dient li letré. 
Où qu'il voit Agolant, si l'en a apelé. 
€ Sire, ce dist Symons, tu as le sens dcrvé, 
Qui l'enfant vels ocirre qui'st de ton parenté. 
S'il a Matabrune arse, qui chaut? C'est .i. malfé : 
Mais cist est chevaliers et si croit bien en Dé. » 
Lors regarde Agolans celui qui a parlé : 



102 LA CHANSON BU CHEVALIER AU CYGNE [2134-2752] 

« Symon, mar le pensastes, par ma creslienlé ! 
Avec lui serés ars, monlt par Tai empensé. « 

Moult manache Symon li quivers Agolans. 

« Sire, ce dist Symons, moult par est Dex poissans, 

Qui aïde le son qui*st à lui apendans ; 

Tu n'as en ta corl home, tant s'i face vaillans, 

Se il Yoloit blasmer moi ne mes gajemans, * 

Que ne fust hui cest jor par mon cors recréans. 

Encor vous di à droit, et si en sui créans, 

Que s'Elyas est mort, pechié sera moult grans. 

S'il a Matabrune arse, ele estoit mal pensans : 

Mais cist est chevaliers et bien en Deu créans. » 

Quant Tentent Agolans, ses cuers en est dolans. 
c Symon, mar le pensastes, si m'ait S* Glimansl 
Avec lui serés ars, n'en soies ja dotans. » 
Ans ji. les fait loier qui que en soit dolans; 
Al fu les amenèrent, jeter les voiront ans. 
Et li garchons estoit ens el castel laians 
Qui Tost ot amené que conduist Orians. 
Del castel est issus, à Tost vient esmaians. 
ce Or tost, fait-il, seignor, si m'ait S* Jehans, 
Se tost ne Tsecorés, mais n'i venrés à tans ; 
Elyas est menés al fu qui moult est grans ! s> 

Quant li baron l'entendent, n'i a cel qui soit lans; 
Il montèrent es seles des bons chevax corans. 
Si pendent à lor cox les fors escus pesans. 
Et ont prises les lances as gonfanons pendans ; 
Vers le chastel s'en vont à espérons brochans, 
Et cil à pié les sevent, qui moult sont bones jans. 



; 2753-2780] ET DE GODEPROID DE BOUILLON. 403 

Cil del chastel s'cscrient, que les ot Agolans : 
Il demande que c'est; et uns sons paîsans 
Li dient c al chastel vienent assalir jans ; 
Aine ne furent si flores, bien pert à lor samblans. 

Quant Agolans entent des gens le hurtéis, 
A haute vois escrie : « Seignor, jo sui trais ! n 
Elyas ont laissié volontiers, non envis. 
Il sont andoi loié, moult fu chascuns pensis, 
Et Agolans s'en tome, li quivers malëis. 
Armé corent as armes^ as murs et as postis, 
Et cil de fors les ont ruistement assalis ; 
Bien en ont .xxx. mors de chevaliers eslis. 
Q Chertés, fait Agolans, or suijo bien bonis! 
Il sont là fors armé en mi cel plaisséis : 
Or i parra qui iert bons chevaliers de pris ; 
Faites ovrir les portes, jaseront envaïsl ? 
Et il respondent tuit : « Volontiers, non envis! » 
1^ porte font ouvrir par devers .i. larris, 
Sor les chevax s'en issent, nus n'i est esbahis. 
Les escus ont as cox fors, quiriés et jointis, 
Et li haubert sont fort et cloë et treslis. 
Très de devant la porte vienent al poingnéis. 
Qui lors véist hurter ces destriers arrabis, 
Dire deûst por voir grans fu l'abatéis. 
A Tasambler des lances fu grans li froisséis. 

Moult fu grans la bataille par devers le vergier; 
D'ambes .11. pars se flerent el grant estor plenier. 
Li garchons qui ala le mesage nonchier 



i04 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [2781-3809] 

Est corus Elyas et Symon desloier. 

Quant il sentent lor mains, nus n'es puet corechier. 
A rhoslel Symon corent par delés .j. sentier; 
Laiens se sont armé, ne volrent detriier. 
Mais il n'i ont trové ne cheval, ne destrier ; 
A pié corent andoi por lor honte yengier. 
A Tissir de la porte trovenl un chevalier ; 
La teste en font voler, si prenent le destrier; 
Elyas i monta manois par son estrier. 
Il met lanche sor fautre, s'encontre un chevalier; 
Merveilles colp li done, Tescu li fait perchier, 
Le hauberc de son dos desrompre et desmailier, 
Parmi le gros del cuer li conduist son espier ; 
Tant com hanste li dure, l'abat mort del destrier. 
Puis saisi le cheval, Symon le cort baillier. 
Et li bers i monta esrant par son estrier; 
Puis se fièrent andoi el fort ester plenier. 
Les lances pechoierent, traient les brans d'achier. 
Elyas à Tespée fait les rens claroier ; 
De la gent Agolant fait la terre jonchier. 

Moult fu grans la bataille et li esters pesans; 
D'ambes .11. pars se fièrent en Tester qui fu grans, 
Ne d'une part, ne d'autre, n'en fu nus recrëans, 
Ains se fièrent ensi comme desvées jans. 

Quant Elyas le voit, moult fu son cuer dolans. 
Il hurle le destrier des espérons trenchans 
Et fiert un soldoier sor Tescu qui 'st luisans. 
Desos la bocle d'or li pechoie et porfant 
Et le hauberc del dos li desmaille et desmant; 



[2810-2837] ET DE GODEFROID PB BOUILLON. 105 

Par mi le gros del cuer U mist l'espië trenchant. 
Pais escrie : < la crois ! Dex, secorës yo jant ! » 
Lors peûssiés véoir .i. estor qui fa grans ; 
Là ot tant elme fraint, tant hauberc jaserant. 
Agolans yit morir sa jant ; moult fu dolans : 
Il harte le destrier des espérons trenchans, 
Vait ferir Elyas sor Tescu qui'st luisans 
Que par de sos la crois le pechoie et porfant. 
Li haubers fu si fors que maile ne desmant. 
Onques ne s'en crolla li chevaliers vaillans, 
Aîns a traite Tespée, al pont d*or reluisant; 
Ja avéra péor li qui vers Âgolans. 

Elyas vit ses gens richement maintenir : 
A .11. mains tint Tespée; moult fu de grant aïr; 
Sor son elme luisant vait Agolant ferir : 
Onques li chercles d'or ne le pot garandir, 
De si en la corée li fait le brant sentir, 
Mort le trebuce à terre, qui qu *en doie marir. 
El li frère Elyas font si l'estor frémir 
Que tos les plus hardis font tos acoardir. 
Trestos li plus puissans se fust mis à fuir, 
Se il seûst comment de l'estor départir. 
Quant la gent Agolant ne porent plus soiïrir. 
Il livrèrent les dos, si pristrent à fuir, 
Et la gent Elyas, qui Dex puisse chérir. 
Les prenent et ocient et font vilment morir. 

Fuiant s'en vont la gent al quivert Agolant, 
El la gent Elyas les vont tos delranchant ; 



i06 LA CHANSON DD CHEVALIER AU CYGNE [3838-2866] 

Li plus haut home vienent, qui moult sont esmaiant. 

A Elyas cscrient maint et communalmant : 

a Sire, por Deu merchi, tôt soit à vo commanl; 

Feûté vos feront li petit et li grant. » 

Et Elyas respont : « Seignor, et je Tcréant. » 

Lors remaint li assaus sans plus d'arestemant ; 
El castcl s'en entrèrent maint et communalmant. 
Elyas et si frère et Symons ensemant 
S'en montent el palais et tote l'autre jant. 
Anchois qu'il se desarment, sans plusd'arestemant, 
Li firent feûté li petit et li grant. 
Lors s'en vont desarmer sans nul delaiemant. 
Les mors ont enterré li ami, li parant; 
Agolans fu jeté en un putel puant; 
Puis ont mises les taules el palais qui fu grans ; 
Al mengier sont assis chevalier et serjant. 
Elyas en apele Symon en sorriant, 
Chelui qui fu loiaus et de bon esciant, 
Ne onques ne volt faire desloial jugemanl. 
« Symon, fait Elyas, .c. merchis vous en rant. » 
Gontreval s'abaissa, as pies li va caant, 
Sa feme fait grant joie et si petit enfant. 
c( Symon, fait Elyas, entendes mon samblant; 
Jo vous pi'oi cel garchon donés, tôt son vivant, 
Robes, chevax et armes adës à son talant ; 
Ja sans lui nen auraie .11. deniers vaillissanl. » 
Quant li garchons l'entent, as pies li vait colant. 
Li baron ontmangié ensemble liemant 
Les tables ont ostées chevalier et serjant. 



[3867-288S] ET DE 60DEFR0ID DE BOUILLON. 10' 

Grant joie ont démené li baron el roangier; 
Les tables ont ostées serjant et boteillier. 
f Seignor, fait Elyas, jo vos voil merchiier ; 
Bien m'avés secorut à mon meilleur mestier, 
El jo vos ferai bien, se jo puis, repairier; 
Or vos voil à los dire que repairiés arrier. 
Salués-moi mon père et sa france moillier. » 
— Sire, moult volenliers, > dient li chevalier. 
Elyas vait ses frères acoler et baîsler, 
Li baron en lor terres s'en volent repairier'; 
Elyas est remés tos sens, sans esquier. 
Al port s'en repaira; Dex le puisl conseiller ! 



XXIII 



Elyas apprend que Bainier, doc des Saisoes, s'est emparé delà terre de la du- 
chesse de Bouillon. Il s'offre k Tempereor pour défendre ses droits contre 
rasorpAteur. 



ELTAs est venus al port sos la marine ; 
11 garde contreval, si a veu le chisne, 
Qui s'en estoit f uïs por la gent maléie. 
Elyas volentiers, sans noise et sans corine, 
Est entrés el batel que ses frères traîne 
Isi s'en vont najant : cil Dex qui tôt acline 
Les conduie ambes .11. et la virge roïne! 
Li chisnes en son bec aporte une racine : 
Onques nule bone herbe nen ot meillor mecine ; 
A Elyas la baille se Tmet en sa saisine ; 



408 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYÛNB [2889-^916] 

A sa plaie le touche. Or sachiés» sans deyine, 
Que tantost fu plus sains que nule flor d^espine. 

Elyas s'esmerveille de ce qu'il voit le jor; 
De sa plaie est garis, ne sent mal, ne dolor. 
De la mer est issus sans mal et sans fréor. 
Si sont entré el Ring de par le Creator. 
A Nimaie s*en vienent, une cité auchor. 
Elyas a veu el les murs et la tor ; 
Ne va gaires avant, si trove un peschéor 
En .1. petit batel, où porquiert son labor, 
Dont il se puist garir et ses enfans le jor. 
Quant Elyas le voit, si li dist par amor : 
« Frère, quel noise est-ce dont j*oi si granl crior? 

• — Sire, fait Elyas, dites-moi vérité, 

Se ce sont crestien ou Sarrasin desvé? » 

— Sire, fait li pescberres, ja en orrés verte : 

Il a en ceste terre .1. traïtor prové ; 

A tort a amené par sa ruiste fierté 

.X. mile chevaliers, qui tôt sont ferarmé. 

Li dus Rainiers a non, s est de grant parenté; 

Une dame a tolue trestote s'ireté. 

Duchoise ert de Buillon, ce dient li fievé. 

N'avoit mais c'une lille, qui est de grant biauté; 

Hui en sont li baron tôt ensemble ajorné; 

Anqui iert forsjugie, je Tsai de vérité, 

Se Jhesu Cris n'en pense par la soie bonté. » 

« Sire, fait li pescherres, se Dex me fait pardon, 
Moult est cruex li Saisnes; Jo ne sai si félon. 



;^2917-294&] ET DE GODËFROID DE BOUILLON. iOO | 

A la dame a toi a la terre dé Buillon ; ' 

Hat en sont ajorné ensamble li baron; | 

Anqui iert forsjagie, je Tsai à abandon ; 

Se Jhesas Cris n'en pense, qui sofTri passion. i> 

— Hé Dex! fait Elyas, par ton saintisme non. 

Car i fosse-jo ore al plaît de cel gloton ! 

A Taîde de Deu et son saintisme non, 

En meteroie-jo mon cors en abandon, 

Qae Dex i demonlrast qui auroit droit ou non !» 

— Sire, fait li pescherres, moult par estes vaillans : 
Hastés TOUS ent, biax sire, que Dex vous soit aidans; 
Moult dot c*anchois ne soit corus li jugemans. 
Que la dame ait perdu ce dont elle est tenans. » 
Lors s'en yait Elyas, d'iluec s'en part à tanl; 
Al port est arrivés maintenant ses chalans. 
Elyas saut em pies, com chevaliers vaillans ; 
Son cor peut à son col, qui d'ivoire est luisans ; 
Par tel aïr le sone que tos li jugemans 
En est remés à dire; celé part vont corans ; 
Onques n'i atendi li pères son enfant. 
L'empereres méismes i est venus poingnanl. 
Le chevalier troverent sain et sauf et parlant. 
L'Emperéor salue dolcement en riant. 
Et les autres barons, car bien sot le romans. 
Premiers a pris Tespée al pont d'or flamboiant 
Et l'escu et la lance al gonfanon pendant; 
Del batel est issus à loi d'homme sachant; 
Après a dit al chisne : « Va, à Deu te commant ; 
Et se jo ai mestier».r'amaine mon chalant. » 



MO LA CH&H80K DU CHEVALIER AU CYONE [:0te-2B14] 

Lors s'en rêva li chisnes,' s'enmame son b»tel; 
Se li vassax rcmaint l'Ëmpcréor fu bel. 
Ses armes ont rechutes .m. jentil damoisel 
Et l'espée et la lance et l'escu lot novel. 
L'Emperere l'emmaine el plus maistre castel ; 
Lassus li alTublereat .i. moult riche manlel ; 
La panne eu estoit grise, plus verte d'ua rose}, 
A l'atache de soie peodoieat .c. ooiel. 
Por nient demaudast-on nul chevalier plus bel ; 
Al pié le roi s'asisl sor .1. bas escameL 
Et li plait recommease del Saisne de novel. 

Del Saisne et de la dame apporleot jugement : 
A la loi de la terre le firent loialment. 
Distli .1. des barons : a Drois emperere, entent; 
Del plait de ceste dame savons le convenant; 
Jagement en savons selonc uostre escient. 
Nous disomes par droit et s'en somes dolent, 
Que se la dame n'a secors prochainement. 
Qui- parolt vers le Saisne et son droit li dcfTenl, 
Ne ele, ne ses oirs n'i aura mais noient. > 
Li chevaliers le chisne se drece isnelement, 
' Que Dcx i envoia par son commandement. 
I) esgarde la dame, qui plore lenrement 
Et sa fille la belle; moult grans pitiés l'en prent. 
l'Emperéor apele tost et isnelement : 
Genticx rois de Saissone, por Deu rcspondés m'oni 
;t del plait à la dame me contés l'errement, 
lue s'ele puet avoir son droit par mostremenl, 
or ce que jo n'en face desloial sairemeni, 



[2975-3003] ET DE GODEPRGID DE BOUILLON. H1 

Jo ne lairoie mie^ por plain .i. val d'arjent, 
Ne por lote Tonor qai à vo cort apent, 
Qne jo ne li aide et cist mien garnement, 
Qui sont à cel altel devant moi en présent. 
 Taïde de Deu, le roi omnipotent, 
Le desraisnerai-jo, se Dex le me consent. » 

La parole fu grans ens el palais oie. 
Ne paet mais remanoir sans moult grant estotie. 
L'Emperere velt bien qu'il en soit aatie, 
Car à tort ali Saisnes celé dame envaïe; 
Et Ele vint en avant; ne fu pas esbahie, 
Ains fa prox et çortoise el de grant sens garnie. 
Le chevalier apele, envers lui s*umelie : 
« Sire, cesle parole drois est que jo vous die 
Si bien et loialment quMl n'i ait tricherie, 
Tesmoing Temperëor, qui nos a em baillie; 
Et s'il en set menchonge, devant vous m'en desdie. 
La terre ai-jo tenue .zi. ans em baillie ; 
Et mes pères .l. que nus n'en clama mie; 
Et bien de .11. aages me .vient d'ancheserie; 
Si que j'en ai la chartre et les noms et la vie : 
Vés-ci fiere raison, por traire garantie. » 

— Chertés, fait TEmperere, la dame ne ment mie. » 

— Sire, encor vous dirai dont plus sui esmarie : 
Quant li Saisnes me vit de seignor deguerpie, 
Que jo baron n'avoie, ne point d'avoerie, 

Si a par son orgoil ma grant terre envaïe. 
Mais jo croi tant en Deu, le fil Sainte Marie, 
Et en vo grant proece, où li miens cors se fie, 



ifs LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [3004-3031] 

Que VOS le greverés, ains Tore de Complie, 
Soit à cheval coavert, ou à pié, d'escrcmic : 
Dex laira bien connoislre le Saine sa folie. » 

a Sire, parlés à moi, por Deu vous en scmon ; 
Escotés la merveille et la dampnation. 
Se mi home me falent, il ont tote raison ; 
Orgeillox est li Saisnes, si a le cuer félon, 
.X. mile chevaliers a en sa région. 
Bien em porroit conquierre la terre al roi Olon. 
Quant il vit que jo n'oi soigner, ne compaignon, 
Ne enfant, ne vaslet, se ceste fille non. 
S'est entrés en ma terre à force et à bandon. 
11 a mises ses gardes en ma maistre meson; 
Mors est mes grans parages que jo avoie bon ; 
Car jo sui del lignage Renaud, le fil Aymon, 
Godefrois à la barbe, 11 viex dus de Buillon, 
Sire, ce fumes pères, si me fist norrechon. 
Ândoi fusmes jumel d'une conjoncion; 
Cil fu bons chevaliers et de fiere raison ; 
Si conquist tôt Halbaig à coite d*esperon; 
Encor lieg-jo de lui Lovain et St Tyron. 
Tuit sont aie al siècle, n'i a mais se moi non. 
Jo pris .1. jentilhome, Jossiaumes ot à non; 
Mais aine n'eûsmes oir se ceste fille non: 
Elle doit moult bien estre duchoise de Buillon. » 
— Chertés, dist Temperere, dit avés tel raison, 
N'a si bon archevesque, de si em pré Noiron, 
N'em puist faire juise en fu et en charbon . j» 



[3032-3061] ET DB OODEFHOID DE BOUILLON. 4i3 

Li chevaliers le chisne n'ot pas le cuer lanier; 

Quant il oî la dame de son droit tesmoigner, 

L'emperere méisme par verlé aiBchier, 

Le roi en apela, ains n'i quist amparlier. 

« Jentiex rois de Saissone, dont vous voil-jo proier 

Que vos leigniés à droit ceste franco moillier. 

Ses avoés serai por son droit desraisnier; 

Se Tproverai le Saisne, al fer et à Tachier, 

Ou en totes maneres c'om osera jugier, 

Qu'il ne deûst la terre la dame calengier, 

Et à tort en a pris vaillissant i denier. 

Si vo présent mon gage, com loial justichier. » 

— Chertés, dist Temperere, ce ne puis-jo laissier. » 

•un. ducs et .vu. conte l'en alerent plegier. 

Li Saisnes vint avant, qui ne se volt targier; 

H voira ja parler à la loi d'ome fier. 

a Or entendes, fait-il, Aleman et Baivier, 

EtSaisne et Loherenc, li vassal droiturier: 

La terre dont la dame me fait vers lui plaidicr. 

Rois, vous me la donastes, ne Tme devésnoier; 

S*en fesistes acorde vers moi de gerroier, 

Si que j'en ai lesmoig Tarcevesque Raignier 

Et le duc de Lovain et vostre clachonier. 

Entrés sui en la terre, ne la voil mais laissier ; 

Perdue Ta la dame, n*i a mais recovrier; 

Ne vos, ne Dex, ne hom, ne li puelmais aidier. 

Jo oe sui mie si desos autrui dangier; 

Encor sont en ma rote .x. mile chevalier, 

N*i a nul ne se paint de m'onor essauchier, 

El se jo vous hàoie, ne Tvos quier à noie;*, 

8 



114 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [3062-3090] 

A malaise serriés anqui à vo mengier ! 

Hais puisque la bataille volés faire affichier, 

Jo vo présent mon gage, por m'onor desraisnier. 

Il n'a celui chaiens, tant orgeillox et fler» 

S'envers moi s'en voloit de bataille aiBchier, 

Que jo ne Ten douasse tant dolerox loier 

Qu'el sanc de sa chervele fesist son cor^baingnier. n 

Li chevaliers au chisne n'ot cure de tenchier; 
Mais tant dist il au Saisne : « Laissiés vostre plaid ier ; 
Sos ciel n'a si coart ne sace manechier, 
Ja ne verres le vespre, ne le solel cochier ; 
Cil aura grant péor qui vos doit ostagier. w 

Doué furent li gaje es mains Temperéor ; 
Le Saisne replegerentsi ami li meillor, 
Tex .zxx. chevalier, qui li firent bonor; 
Car chascuns mist por lui et sa vie et s'onor. 
Les ostages enmainent el chastel sos la tor. 
L'empereres apele ses barons les meillors; 
Àl jugement les rove qu'ils voisent sans demor. 
•Lz. s'en levèrent, n'iot .i. de folor; 
Onques n'i ot borjois, ne povre vavassor. 
En une cambre entrèrent, où ot grant resplendor ; 
Les fenestres ovrirent, por véoir la luor; 
Paintures i ot d'or et de mainte color, 
Mainte flor» mainte besle,- qui gietent resplendor. 
L'emperere i fist paindre si com si ancisor 
Orent terre tenue à force et à vigor 
Et les lois maintenues, con vinrent à lor tor, 
Prendre i/iloient garde li sage liséor, 



[S091-8I18] ET OB aODB^ROID DE BOUILLON. il6 

Qui des letres aprendre erent inlroduitor. 

En une des parties avoit paint .i. ester 

Que Alixandres fist en Ynde la major, 

Puisqu^il Tint des desers où il ot la fréor, 

Quant les bestes salvages li firent la péor, 

Li griffon, li ostrice, et li félon voutor. 

L*à estoit la bataille del povre Taumachor 

Qui ocist Buchifas, son destrier milsoldor, 

Et si com Alixandres le feri par vigor 

Et fist une chité establir por s'amor; 

Bucilasse l'apelent cil qui manent entor. 

D'autre part de la chambre ot paint en un destor 

Elaine la roïne, nus ne vit belissor ; 

Si com Paris Tembla, qui se fist robéor, 

A Troie remmena, si la prist à oissor ; 

Ses noces en mena à joie et à baudor. 

Après est Menalas, qui le seut par vigor ; 

S'i iert Agamenon et un fiex sa seror. 

Là jus aYoit tel ost nus hom ne yit gregnor. 

En nés et en galies erent li nagéor ; 

Delà chité issirent li vaillant poignéor. 

Tant i sist Menalas» ce content li autor, 

Que .1. castel de fust firent enchantéor ^ 

Si pristent la chité et le pais entor, 

Li rois Tarst et destruist et mist en tenebror; 

Tuit furent eschillié à dol et à tristor. 

En celé riche chambre, qui ert de tel valor 

Se sont trestut assis et tôt li jugéor. 



116 LA CBANSON DU CHEVALIER AU CYONE [3II0-3U0] 



XXIV 



DéUbératioo des contclUcrs de l'empereur. Élyas est accepté comme champion 

de la dacbesie de Bouillon. 



MOULT par esloit la chambre ovrée richement; 
Cil qui si la portraistot moull bon escient. 
Encore i avoit el, se Tcstoire ne ment, 
Qui miex valt que tôt ce dont fas ramcmbrement. 
Ens en une caiere ovrée à orpiument 
Là sesiet .i. ymages (ovrée ierl à arjent,) 
Qui fu faite par art, en tel devisemcnt 
Qu'à celui tent son doit qui fait faus jugement. 
Là se sont aresté trestot communalment ; 
Li dus qui tint Lamborc parla premerement : 
a Seignor, or escotés, entendes mon talent, 
Qui de ceste bataille faisons Tatirement. 
Cil Saisnes orgeillox, qui Jhesus acravent, 
 fait en ceste terre maint mal et maint torment. 
L'emperéor méisme a fait sovent dolent ; 
Jo ne quit chaiens prince qui tiene chasement 
Qui il n'ait guerroie et mené laidement. 
Moi feri-il el cors as Gués de Saint-Florent, 
Del cheval m'abati corechié et sanglent. 
Et si préa ma terre el toi mon tenemcnt. 
Conques n'en quist acorde, nen en fist paiement. 
S'il me donoit Saissonc qui soie est ligement, 



[3141-3169] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. ii7 

Ne Tameroil mes cners à nul jor loialmcnl. 

Si a mis la duchoise en deseritement. 

Si a arse sa terre et tornée à noient. 

Et après si la clame et si n'i a noient. 

A Bâillon sont les gardes el plus haut mandement. 

Ki a celui de nos ne sace h encient 

Que la dame est drois oirset sa fille ensement. 

Mais tant dotent le Saisne et si home forment, 

Que nen osoient pas ce dire apertement. 

Non fait li empereres à qui Nimaie apent; 

Tos nos a si folés par son eiïorcement, 

Qu*il n*i a si hardi, se de point le desment, 

Qui ja Tost nis desdire, tant ait de hardemenl. 

Jo croi en Deu de gloire, le père omnipotent. 

Que, s'ensamble sont mis ensemble el caplement, 

Que nos en vengera li vassax fièrement. 

Dex l'a ci envoie por prendre vengement 

Des max que il a fait puis c'ot baptisement. 

Metés les vos ensamble, par tel créantement 

Que l'empereres jurl et afit loialment 

Que ce qu'establirons tenra sans fausement ! 

Li Saisrïes iert vencus je Tsai chertainement. 

En ostages sont mis tôt si meillor parent ; 

Onques, s'il est conquis, por nul racafement 

y es laist-on escaper por or, ne por argent ; 

Car se il erent fors, ains feste Saint-Vincent, 

Mêleront ceste terre en grand destruiement. » 

Tuit li per qui Toirent loent le jugement, 
Et Timagcs méismes qui mie ne rdesment. 



418 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYONE [3170-3199] 

Qaant li dus de Lemborc ol son conte flné, 
Li quens qui tint Namors a après lui parlé. 
A tesmoing en avons, et savons de verte, 
L'estoire le raconte où nos Tavons trové. 

ff Seignor, fait-il as contes, entendes mon pensé : 
Li dus a moult bien dit selonc sa volenté ; 
Mais se vos m'en créés^ n'ert ja acréanté. 
Ghist Saisnes orgeillox est de grant parenté 
Et plains de félonie et de grant crualté. 
SU seûst de par lui en fuissons esgardé 
Des ostages destruire qu'il a ci amené. 
Tôt si meillor parent i sont por lui entré, 
SMl en vient au desore, qu'il ait le camp fine, 
Et conquist le vassal qu'ici a amené 
Li chisnes el batel, voiant lot le barné, 
Trestot em porrons estre encor desireté ; 
Ne nos fauroit mais guerre en trestot nostre aé. 
Prenés garde al barnage que il a amené : 
Bien sont .x. mil ou plus, si com il m'est conté ; 
Par force cacheroit le roi de s'ireté. 
N'a par son samblant mie ne force, ne bonté. 
Le chevaliers le cisne, que on tient por faé, 
Qu'il peùst loi soffrir vers le Saisne aduré. 
Miracles i feroit li rois de majesté, 
S'il le povoit conquierre par force en camp malé. 
Li quex que soit vaincus, ja n'en arons mal gré, 
Se vos m'en volés croire, ja n'en serons blasraé. 
J'en di, selonc mon sens, par droite loialté, 
Que li ostage poent bien estre délivré 
Et, por avoir douant, lor membre racaté, 



;3200*3338] ET DE OODfiFROID DE BOUILLON. i19 

Por c' à Temperéor facent sa volenté. » 

Quant i'entendi l'images, son dit li a fansé ; 
Voiant tos les barons, l'en a del doit bote. 

Li qaens qui tint Namors defina sa raison : 
.1. dus s'en est levé c'on apele Symon. 
(L*Estoire nous raconte en coi nos le trovom) ; 
Dus art de Loheraine ; bien resambla baron : 
« Seignor, fait-il as contes, entendes ma raison ; 
Li qnens a esgardé selonc s'entension ; 
Mais jo n'otroie mie que ensi le fachon* 
Bien doit-on prendre garde à la grant mesproison 
Que li Saisnes a fait ea ceste région. 
Pais qae il ot saisi le castel de Buillon, 
Et la dame jetée fors de sa grant maison, 
Par sa force a destruit maint bore et maint donjon. 
Dont ne vos souvient-il que il arst Saint-Tyron, 
Et destruist tôt le baile et le mur environ ? 
A lui ne puet durer hom de religion ; 
D*nne abeïe ardoir ne donroit .i. bolon ; 
De mainte haute église a fait destrucion. 
Jo croi en damleDeu, qui soffri passion, 
Se ensamble sont mis andoi li compaignon, 
Li Saines iert vaincus, ja n'aura raenchon. 
Dex nos a envoie, por prendre venjoison , 
Le chevalier le chisne, à la clere fachon. 
Onques, s'il est conquis, ja n'aient garison 
Chil qui sont en ostage, par nule devison ; 
Car, se il se pooient fors mètre de prison, 
Ja ains ne verroil-on venir TAsencion 



iW LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [3229-3249] 

Qu'il metroient cest règne en fu et en charbon ; 
Onques n'en pregne-on ne or cuit ne mangon. » 
Et li baron respondent tôt ensamble à .i. ton : 
« Moult avés bien parlé, et nos si Fotroion. » 

A cel conseil alerent li joule et li canu : 
La bataille est jugie à lances, à escus. 
Et auront en lor dos les blans haubers veslus 
Et lachiés en lor chiés les vers elmes agus, 
Et chaintes les espées as bruns cotiaus molus; 
Monteront es chevax auferrans et grenus, 
El camp de la bataille iert li eslors tenus. 
Puis en soit Dex au droit, par ses disnes vertus. 
Se li Saisnesi est recréans et vaincus, 
Si ostage en auront treslot les chiés perdus ; 
Rachaté n'en seroient por tôt Tor qui 'st fondus : 
Sa famé et sa fille arse et il sera pendus. 
Devant l'Emperéor en est esrant venus. 



XXV 

Combat du chevalier au cygne el de Rainier. 

A close Pentecoste, Tendemain al lunsdi, 
Fu fais li jugemens, ensi com jo vous di : 
L'eraperéor le content et il Tolroie ensi. 
Après si la moult bien fiancie et plevi, 



[32&0-3278] ET DE 60DEFR01D DE BOUILLON. 121 

Que ensi ierl tenus corn il ront establi. 
LeSaîsneapareillierentsi plus prochain ami, 
Si cl haubert et hiaume et cheval arrabi. 
Et cl espée et lanche à tranchant fer burni. 
Et Tautre campion Temperere a saisie 
Por son cors acesmer envers son ennemi ; 
Le son hauberc demaine li a el dos vesti, 
Etlaichié .i. tel elme, onqucs meillor ne vi. 
Onques les autres armes li vassax ne guerpi. 
Ne Tescu, ne la lance, ne Tespié autrcsi. 
Li maistres mareschax li amena Flori, 
.1. destrier de castele, coréor et hardi ; 
Cel bon cheval avoitTempereresnorri. 
Almostieren alerent de bataille arrami; 
Iluec oïrent messe el non St Esperit; 
L'uns à l'autel St Pierre et l'autre à St Rémi, 
Riches fu li presens que chascuns i offri . 
Es chevax sont monté, quant sont d'iluec parti, 
El camp de la bataille, où li pré sont flori, 
Furent li sairement juré et escari 
De la terre conquierre ; mais li Saisnes menti. 
Il se colcent en crois et proient Deu merchi. 
Puis salirent em pies, quant Torison feni. 
Chascuns de sa main d'estre a son chef benéi, 
Quant il furent monté fu près de miedi. 

Or sont sor lor chevax andoi li poingnéor, 
Armé d^aubers et d'elmcs et d'escus pains à flor. 
Si ont chaintles espées as bons brans de color. 
Li chevaliers le chisne fu de moult grant valor : 



122 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYONE [3279-3301] 

li apele le Saisne, si li dist par amor : 

Sire dus de Saissone, por Deu le Crialor, 

Car rendes à la dame et sa terre et s'onor, 

Que vous tenés à tort, tesmoing Temperéor. 

Il n'i a chevalier, ne povre vavassor, 

Prinche, ne chastelain, domaine, ne contor, 

Que il n'ait tesmoignié, sus el palais auchor, 

Que n'i devés avoir demi pié, ne plain d'or; 

Quant contre Deu aies, moult faites grant folor. 

Ne fesissiés pas ce, se ele eûst seignor ; 

Mais por ce que la dame nen a maintenéor, 

Avés Buillon assis et le castel entor. » 

Quant li Saisnes l'entent, s'en ot al cùer iror; 

En desdaing le torna; si respont par fiéror : 

€ Vassaii, de vos paroles semblés sarmonéor f 

Moines deûssiés estre, ce fust vostre labor ; 

Car de bataille faire doivent avoir péor: 

Moult fait meillor canter que aler en estor ; 

Anchois que il aoitvespres, voiries estre à Monlflor ! > 

Li chevaliers le chisne entent bien la rimor; 
Bien voit n'i trovera ne acort, ne amor ; 
Des espérons trenchans brocha le milsoldor ; 
De lui s'est eslongiés et puis a fait son lor : 
Or en soit cil au droit que quierent pechéor I 
M'ierent mais dessevré ; s'en aura le pior, 
Li quex que soil d'ax ii, jà n'i aura retor. 

Moult fu grans li esgars des chevaliers armés, 
.XII. gardes avoit avoc en mi les prés. 
L'emperere ert as estres el ses riches barnés, 



[3308-3336] ET DE OODEFROID DE BOUILLON. il) 

Et Tantre gent m«nae as murs et as fossés. 

Li chevaliers le chisne fu del Saisne apelés : 

« Vassal, qui envers moi avés gage donés, 

Jo vos proi por celui qui en crois fu penés, 

Et en qui non vos estes baptiziés et levés, 

Connoissiés-moi ma terre et quile la clamés, 

Anchois que vos soies vencus et afinés. 

Et se vos ce ne faites, à grant honte morrés. d 

Li chevaliers al chisne ne fu mie eiïréés, 

Ains respondi al Saisne, comme hom bien sénés : 

« Quivers ! fait li vassax; se Deu plaist, vojis menlés ; 

Car la terre est la dame et ses drois iretés, 

Anqoi en gierrés mors, recréans parjurés I » 

Esles-vos, à ces mos, les barons deffiés. 

Il levèrent les lances sor les feutres platiés ; 

Puis acorchent lor frains, s'ont lor règnes noés, 

Et ont par les enarmes les escus acesmés, 

Puis brochent les chëvax des espérons dorés, 

Et abaissent les lances as espiés noielés. 

Or commence bataille, s*entendre la volés; 
Jamais de .ii. vassax plus fiere n*en orés. 

Li vassal adrecherent les chiés des auferrans 
L'uns laist corre vers l'autre, com chevaliers valllans. 
Herveillox cox se douent es escus flamboians, 
Si qu'il lès ont perchiés as bons espiés trenchans, 
Et les lances froissierent sor les haubers tenans. 
Mais ains ne rompi maile; si lor fu Dex aidans. 
Li destrier vont plus tost que nus oisiaus volans, 
Et li vassal se hurtent, dont la dolors fu grans. 



i24 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [3337-33CS] 

Si angoissoseracnt, sor les chevax lirans, 

Andoi quéenl pasmé des bons chevax movans, 

Si qu'il perdent les armes el les frains conduisans, 

Si que l'vit l'emperere, qui moult en fu dolans. 

Anchois fu bien passé une loée grans, 

Que les gardes quidassent que nus en fusl vivans. 

Quant li chevalier jurent pasmé enmi la prée, 

Les gardes i corurent, comme gent efîréée ; 

Clie fu molt grans dolors à cex de lor contrée; 

Por les barons i ot mainte lerme plorée; 

Bien samble que chascuns ait sa vie finée. 

.1. chevaliers lor a egue dolce aportée 

D'une froide fontaine, qui sort en la vallée. 

Il orent de chascun la ven taille avalée; 

Corage lor revint, s'ont la noise escotée, 

Qui por els.ii. estoit merveillose levée. 

Il sont sali en pies, comme gent effréée. 

Li chevaliers le chisne mist la main à Tespée 

Et li Saisnes n'a pas la soie entr'obliée; 

Ains Ta isnelement de son fuerre jetée. 

Chascuns saisit Tescu par Tenarme dorée, 

Cortoisement s'enpassent por solTrir la mcsléc; 

Tôt soavet le pas, par engieng de pensée, 

Tant que Tuns ait vers l'autre s'escremie mosirée. 

Venu sont à Testor, mais la chose est dotée. 

Hui mais orrés bataille bien faite et ordenée; 
Mais trop iert perillose, ains qu*elesoit finée. 

Venu sont à l'eslor li doi gentil baron; 
Chil qui a mains de cuer le quide avoir moult bon. 



[3366-3394] ET DE GODKFROID DE BOUILLON. 125 

Hais il n'cstoient pas ami, ne compaignon! 

Or en soit cil an droit qui sofTri passion, 

El offert fu al temple, es mains Saint-Symion f 

Seignor, oî avés, en tant bone canclion, 
Qae tex se combat bien .11. estors de randon, 
Qui puis est recréans et jetés en prison^ 
Ou on le peut à Torques, à guise de larron ; 
El ne doit-on ja faire de recréant félon. 
Li Saisnes tint Tespée et Tescu à lion : 
Le chevalier le chisne apele par son nom : 
« Vassal, jo vos calench la terre por tenchon ; 
Del plait de félonie aurés le gueredon, 
 .11. cox d'escremie à guise de Breton 
Et le quart d'escremie dont aurés tel poison 
Dont vos parra anqui li foie et li polmon. » 

Dont s'entre sont venu plus irié que lion. 
Mais li Saisnes li gete un colp par con tenchon : 
Li chevaliers le chisne jeta Tescu amon ; 
En costé s'esganchit, li cox descent enbron : 
Dedens terre cola plus d'un pié el sablon. 
Là sot li jentiex rois, qui ot cuer de lion. 
Que il ert affaitiés d'escu et de baslon ; 
Mais ains qu'il remuast son brant à garison, 
Ne qu'il eiist covert son vis, ne son menton, 
A-il féru le Saisne por tel division. 
Que le nasel de Telmc li trcncha en réon, 
Et la moitié dcl nés et le niuislrc grenon^ 
Si qail en fu snnglens desi en Tespcron. 
Après a dit al Saisne une retrasion : 



126 LA GHAK80N DU CHEVALIER AU CYONE [3396-3423 1 

< Quivers ! mar porpensastes la mortel traïson ; 
Anqai embevrés-vos dolerose poison : 
Ja del faas sairement n'aurés confession ; 
Qui te lairés la dame sa terre et sa maison. » 

Li chevaliers le chisne fu plains de grant bonté 
Et plains de vasselage et de grant loialté ; 
Il tint Tespée nue et Tescu acolé. 
Li Saisnes contre lui a son cors acesmé. 
Li chevaliers le chisne Ta par non apelé : 
a Sire das de Saissone, or oies mon pensé : 
Clamés quite la dame sa terre et s'ireté 
Et sa fille la bêle al gent cors acesmé, 
Qui duchoise doit estre, ce sachiés de verlé, 
Et j'en serai vos hom tôt à vo volonté, 
Et .V. c. chevaliers, qu'ele a chi amené, 
Vos en feront homage et lige feûté 
Que .nii. fois en Tan, se il est commandé, 
Seront en vo servige garni et conréé. 
Moult bien savés, c'a tort avés cest plaisl mené* <; 
Quant li Saisnes Tentent, si a le chief crollé ; 
Tel dol ot en son cuer par poi n'a forsené. 
Ja respondra orguel et moult grant crualté : 
c Fiex a putain, fait il, com m'avés ramprognc ! 
Vos m'avés mon visage trestot deffiguré 
Et trenchié mon baulevre et mon né estroé : 
Or quidiés par homage tôt avoir aquité I 
Par icel Deu de gloire qui maint en Trinité, 
Jamais n'iermes ensamble paie, ne acordé. 
Ne n'en prendrai del vostre, ne mais le chief armé 



[3414-3444] ET DE OODEFROID DE BOUILLON. i27 

G'avës sor les espauUes en cest camp aporté. 
Se vos .Yi. estiiés garni et conréé 
S'en seriiés vos tait honi et affolé, 
Par mon cors solement, ains le jor esconsé ! » 
A cest mot s'entrefierent comme lion cresté ; 
Des espées trenchans se sont grans cox doné. 
Li dos Rainiers li a. i. entre .11. jeté, 
Se Dex ne Tgarandist, ja Teûst vergondé. 
Li chevaliers le chisne, al corage aduré. 
Rêva ferir le Saisne, ne Ta pas refusé ; 
En la destre partie li a Taaberc faussé, 
Qaanqa*il en conseût en a jus craventé. 
S'il nen eûst guencbi, tost fast de lai fine. 
Pais li dist en parole, dont cil ne li sot gré : 
« Par Den ! qaivers, traîtres, mal avés encontre ; 
Hui troverés vo foi et vostre loialté. » 



XXVi 



La diiclMtM et sa fiUa ap|»reiiBcnt q«e leur champion est sur le point d'être 
Taineo. Elles adressent à Dieu de ferventes prières. 



MOULT fa dolens li Saisnes, quant il navrés se sent; 
Le nés et le grenon ot trench ié laidement 
Et tote la baalevre, si que perent li dent. 
11 s'est arrière trais, si que Tvirenl .111. cent ; 
Sa ventaile deslache tôt et isnelement; 



i28 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [3445-3474] 

Etli sans de la bouche vers la terre descenl; 

Li nés et la baulevre, qui ilueques li peut, 

Chaï fors à ses pies sans nul arrestemenl. 

Li maltalens qu'il ot li crut son hardemenl ; 

Son anemi requiert, qui ens el pré Tatenl. 

Li Saisnes tint l'espée et Tescu en présent; 

Le chevalier le chisne requiert moult aigrement , 

Sor Telme Ta féru, dont li las sont d'argent, 

Desus le raaistre quarre, que demi pié li fenl ; 

Ne fust li escarbocles, qui le colp li deffenl, 

Et la vertus de Deu, le père omnipotent, 

Ja mar en quesist mire por nul garissement. 

Poroec Ta si féru si arestéement, 

Tant fort Ta cstordi que il n'ol, nen entent, 

Et del destre genoil à la terre se prent. 

Volentiers Tochcsist, mais Dex ne li consent; 

Âins li torblenl li oil et li cuers li desment. 

Iluec furent les gardes en dolorox lorment ; 

Car qui voit home ocirre moult grans pitiés l'en prenl. 

Il orent à Ja cort oï le jugement 

Qu'il n'iercnt dessevré pour nul affaitcment; 

S'icrl la terre conquise et tôt le chasement, 

Par eslor de bataille, si que verront .v. c. 

I. esquiers s'en tome losl el isnelement 

Et vint à la duchoise, qui ol le cuer dolent, 

Del chevalier le chisne li conta Terrement, 

Si com li dus Rainiers, qui li cors Deu cravenl, 

L'ot fait agenoillcr, voiant tote la gent. 

Quant la dame l'oï, si plora tcnrcment, 

Et sa lille la bêle .sospira durement. 



[347^-3503] BT DE 60DBFR01D DE BOUILLON. 129 

c Hé Dexl dist la pncele, or me vait maiemenl! 

Sire, Père del ciel, ja savés vraiement 

Que ce est nostre droîs que li vassax deffent; 

Il ne se combat mie por or ne por argent 

Qae il en doie avoir, (aine n*en fist convenenl,) 

Hais por nous garandir de deseritement. 

Se il en est ocis, ne livrés à tonnent, 

Nos en serons destruites sans nul rachatement, 

Car on a esgardé et fait le jugement. » 

A cest mot chiet pasmée tant dolorosemenU 
Por .1. poi que ses cuers en .11. moitiés ne fenU 
Sa mère l'en relieve desus le pavement, 
A grant dol et à cri et à grant plorement. 

Quant la pucele fu de pâmoison levée, 

Sor le marbre s'asist, forment s*est dementée; 

Sa mère s'agenoille qui plus estoit senée. 

Une oroison commenche qui molt doit estre amée : 

Ja cil qui la diroit par veraie pensée 

Le jor n'estroit bonis s'il Tavoit recordée ; 

c Dame Sainte Marie, roïne coronée, 

Gloriose pucele, digne bone eûrée, 

Qui portastes celui qui vos avoit formée; 

Cil devint nostre Sire ; ains que vous fussiés née, 

Avoit fait ciel et lune et la mer estelée 

Et bestes et oisiaus dont la mer est poplée. 

De cel fruit benéoit, dont fustes aombrée, 

Parlèrent .11. mil ans la sage gent letrée. 

Anchois qu'il avenist que vos fustes Irovée, 

Ne la Sainte novele fust à vos aportée 

9 



i30 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYONE [3504-3633] 

Par l'angle Gabriel, où vous fustes trovée 
Vostre sautier lisant, comme none velëe, 
Habrahans em parla o la barbe meslée, 
Et Ysaac ses fiex dont flst bone engenrée; 
Et s'em parla Jacob qui avoit sorplantée 
Esaû sa naissance c'on a puis recordée. 
Et la benéichon sor lui ol emposéc, 
C*à Esau Tainsné devoit estre donëe ; 
Et de Jacob issi puis lignie alosée : 
•XII. fiex ot lacob, ce fu vertes provée. 
Joseph en fut H .i. que par maie pensée 
Vendirent puis si frère par ire desfaée ; 
Puis fu-il senescaus d'Egypte la contrée ; 
De la Vierge parla et de la foi loée; 
Si parla Moyses, qui passa mer salée 
A trestos les Ebriex, qu'il n'i ot nef louée, 
Ne dromont, ne galie, ne barge demandée. 
El mont de Synaï là fu la lois livrée, 
Que Moyses escrist; quant li fu enditée, 
A sa gent Taporta, si lor a racontée. 
Anchois qu'il i venist, orent-il conréée 
L'ymage d'un torel, qui d'or esloit fondée : 
Diables fu dedens qui dist ce qui lor grée. 
Quant Moyses le sot, s'ot la color muée; 
Le tor fist depechier, voiant la gent armée, 
Mourre le fist menu comme fior bulelée; 
En une ége corant fu la pourre jetée. 
Puis en burent trestuit, sans nule demorée. 
Ains nus d'ax n*i créi n'eûst barbe dorée ; 
Ainssi ot Moyses sa gent toi esprovée. 



[3S34-3&6a] ET DE GODBPROID DE BOUILLON. ISi 

Tôt ce fu prophétie, qae j'ai ci devisée. 

Pais en rendi Dâvid raison enluminée, 

Et Salemons li sages, à la chiere membrëe. 

De celui vint Joseph qui fu à Tasamblée, 

En qui main fu la verge florie et botonée« 

Voiant tote la gent qu'il avoit amenée : 

Dont li fu noStre Dame isnel-le-pas donée. 

Tant a la prophétie la raison denomée 

Que Jhesus s'aombra en la virge onerée ; 

Tant le porta la dame c'onques n'en fu penée, 

Qu'en Bellian nasqui, sans noise et sans criée. 

Al naistre de l'enfant fa une dame olée; 

Hais n'ayoit nule main, molt en ert dolosée; 

As moignons le volt prendre, molt s'en est présentée 

Lors ot plus bêles mains que seraine ne fée» 

Adonc fu li estoile as .m. rois demoslrée. 

Qui tantost la connurent com ele fu levée ; 

Il le vinrent requierre par une matinée, 

Et il rechut l'offrande qui li fu présentée ; 

Puis fu portés au temple par une matinée. 

Syméons vint encontre à tôt brache levée; 

Se r rechut et porta en Teglise pavée; 

Dont dist une orison qui encor est cantée 

A chascune Compile et dite et recordée ; 

Et puis le baptisa dedens l'ége sacrée 

Saint Johans ses amis, qui la teste ot colpée. 

Puis ala préechant la gent desmesurée 

Et .n. ans et demi par ample la contrée. 

Le josdi absolu, c'est vérités provée, 

Se sist-il à la chainne qui encor est mostrée. 



132 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [3564- 3593] 

Marie Madalaine, pécheresse clamée, 

S'aprocha à vos pies coiemenl à celée ; 

La fontaine del cuer li fu as iex montée; 

Vos pies lava de lermes, n'i ot autre rosée 

Li pechiés dont la dame estoit si esprovée. 

Judas li fel traîtres vos vendi à emblée, 

Por sol. XXX. deniers fu vo chars afforée : 

Loiés fus à l'estache, qui encore est mostrée. 

Une corone fistrent d'espines arestée ; 

Sor le chief la vos misrent celé gent forsenée; 

Et puis fu en la crois vo disne char posée, 

Le venresdi c'on dist de la crois aourée. 

Là vos feri Longis de la lance acherée, 

Aval la lance en vint et sans et ève clere ; 

Cil en tocha ses iex, lumière ot recovrée. 

Quant il vos reconnut s'a sa colpe clamée. 

Joseph, .1. chevaliers, por la soie soldée 

Quist vo cors à Pilate, moult fist bone rovée, 

Et il en flst le don : Dex com faite donée 1 

Il et Nichodemus ont vo char arosée 

D'un ongement moult cher, si fu bien embasmée ; 

Et après du sydone fu bien envolepée. 

Puis vos cochierent-il en la pierre cavée, 

G'on apele sépulcre, outre la mer salée. 

La lame fu desus assise et séélée. 

Al tier jor surrexis, sans nule demorée, 

Trestot droit à Infer fu vo voie alornée ; 

S'en brisastes la porte, qui si estoit fremée. 

Adan en traisis fors et Evain Tesposée. 

La compaigne de cex en fu iluec sevrée 



[3S94-3e23] ET DE OODEPROID DE BOUILLON. 133 

Qui servi vos avoient et loialtë portée. 

Yoiant tes vos apostres, qui il pas n'en agrée. 

Vos emporta el ciel une sainte nuée. 

Après vos esgarderent plu& d'une grant loée. 

Moult menoient grant dol de celé dessevrée ; 

La sainte compaignie fu puis reconfortée. 

Le jor de Pentecoste qui si est célébrée ; 

Puis ne dotèrent-il ne lance, ne espée, 

Dont fu la prophétie tote parassomée. 

Ensi com ce avint dont sui or recordée, 

Et encore moult plus dont je ne sui membrée. 

Si Traiement, vrais Dex, com par bone pensée, 

Ai-jo ceste orison et dite et racontée, 

Si me rendes ma terrci vrais Dex, ains Tavesprée ; 

Et ce est ma créanche, n*en sui désespérée. 

Dont doi estre par droit et dame et avoée ; 

Et garissés celui qui a la teste armée. 

Qui por moi se combat Taval en celé prée. 

Que il ne soit vencus, ne jo desiretée. » 

S'oreson defina la dame o le cler vis 
Et sa fille la bêle, qui ot non Beatris, 
Estoit à genoillons devant le Crochefls. 
Por le vassal proioit qui moult ert entrepris. 

Li chevaliers le çhisne fut del colp estordis, 
Car li Saisnes estoit corajox et hardis» 
Ruiste colp li doua del bon brant coloris ; 
Ne fust li chercles d*or, qui si estoit massis. 
Et la vertus de Deu et li sains Espcris, 
Tôt Teust porfendu dès le chief dusqu'el pis. 



134 LA CHANSON DU GHBYALIER AU CYGNE [3633-3644] 

Mais Dex ne voloit mie 11 vassax fast bonis 
Qui 11 dona corage, qu'il esl em pies salis, 
Et tint l'espée nue dont 11 brans fu forbis, 
Et Tescu par Tenarme, doçt à or fu burnis. 
Et 11 lion desore colorés bien assis. 

Li Saisnes recovra qui moult ert malbaillis ; 
Le viaire ot enflé et li sans fu betis ; 
La vois ot estopée et li nés fu petis, 
Ne pot avoir s'alaine, si ert il escandis ; 
Por quant de lui vengier fu bien amanevis. 
Venu sont pié à pié sor les escus voltis. 

Là fu grant la bataille, si com dist li escris. 
Jamais n'orrés si Qere de .ii. homes hardis. 



XXVII 



Ce combat recommence, et le duc Rainier eaceombe. Ses otages sont mis 
k mort. Ses parents sont renTOyés dans leurs pays. 



SBicwoR, or entendes, franc baron natural. 
Li chevaliers le chiane ot moult le cuer loial. 
Il tint Pespée nue et l'escu communal ; 
Moult fièrement requiert son anemi morta) ; 
Del brant d*achier le flert en Telme capital. 
Le chercle en abat jus, à trestot le nasal. 
Se il n'eûst le chief encline contreval, 
Le vis eûst trenchié enfresi qu'el nasal ; 
Jamais n*eûst le cors en cest siècle honeral. 



[.164S*S674] RT DB GODBFBOID DE BOUILLON. 135 

Li Saisnes le refiert qui moult ot dol coral, 

De l'espée d'achier li redone cop tal. 

Le quir fent et le cbercle ne li valt .i. cendal ; 

Dus c'au test li envoie lebrant emperial. 

Iluec ol à garant le père esperital : 

Bien doit estre asseûr em bataille campai 

Cil qui a en aïde .i. itel senescal. 

Qnant voit li dus Raignier que colp li dona tal, 

Puis li dist tel parole qui li torna à mal : 

« Par Deu ! quivers, traîtres, ci a mal batestal ; 

Or puet-on de vostre elme véir le feneslral ; 

N'i a point de nasel, ne desos mentonal. » 
Li chevaliers au chisne al cuer emperial 

A entendu le Saisne et le mot rampronal ; 

.1. colp li a doné sor Telme de cristal, 
Trestot Ta porfendu, aine n'i ot retenais 
Néis de la ventaille dus qu'en Tos esnual. 
Le cuir trenche o Tespée rés-à-rés conlreval 
El trestot le coler et la vaine orgenal. 
Se ne tornast Fespée, ne montast en cheval, 
Bien li furent garant li diaule infernal. 
Li Saisnes fu tant fors c'ainc ne guerpi estai ; 
Ce trovons en Testoire qu'en icel temporal, 
N'avoit tel chevalier en France la roial. 
Que redotast mie le montant d'un cendal. 
Li chevaliers le chisne li dist raison mortal, 
A entendu le Saisne et le mot rampronal : 
u Corone vos ai faite qui n'est pas communal ! 
Vos avés porcachié .i. dolerosj ornai; 
Hui vos venront devant vo pechié criminal. 



136 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [S675-3703] 

Qaite lairés la dame sa terre et son ostal ; 
Ja ne perdra por vos nis le pior cassai. » 

Or sont li doi vassal à pié en mi le pré ; 
Des espées d'achier se sont grant colp doné; 
Ne mostrentTun vers Tautre .i. sol point d'amisté. 
Qaant Yoit li dus Raigners que si Ta tangoné 
Li chevaliers le chisne al bon brant acheré, 
Tel dol ot en son cuer, por poi ne Tôt crevé. 
Dont dist une parole qui pas ne vint à gré 
 Jhesu nostre Sire, le roi de majesté, 
c Hé diable d'infer, com m*avés oublié I 
Car me venés secorre en cest camp si malé. 
Dex ne me puet aidier, n'a tant de poesté ; 
Ne croi en sa poissance, ne en sa déité ; 
Ja ne lairai mais rente à vesque, n'a abé, 
N'a nonain, n*à hermite, n'a prestre coroné ! 
S'escaper puis de chi, tôt ierent déserté 
Les veves et les orfes qui tienent irelé, 
Tant com dure ma terre et de lonc et de lé, 
Ja ne sera anchois nis .1. ans trespassé. 
Onques li rois Gierbiers c'on tint por desréé 
Ne guerroia tant Deu, ne sa crestienlé, 
Com jo ferai mais bien en trestot mon aé I » 

Li chevaliers le chisne entent le forsené. 
De ce que il entent a tôt le vis mué, 
Et les gardes ausi en sont tôt effréé 
Des merveilles qu'il oent que cil a porparlé. 
Li Saisnes orgueillox a molt le cuer iré ; 
Le chevalier le chisne a par non apclé: 



[3704-3733] ET DE GODE?R0IB DE BOUILLON. 137 

f Di va, ce dist li Dus, qae as-tu en pensé? 
Qaides-tQ estre quites por ce qae m'as natré? 
Se tu m'aYoies ore le chief del bu sevré. 
Si en moroies-ta anchois .i. an passé. 
Dont nen as la yeû mon riche parenté, 
Qni tant est orgeillens et tant a de bonté. 
Et le riche barnage que j'ai chi amené? 
Plus i sont de .x. mil, quant il sont achesmé. 
Se il estoient tuit sor lor che?ax monté. 
Et fassent de lor armes garni et conréé. 
Par force cacheroient le roi de sa chité. 
Encor n'as-tu la terre et le camp aquité; 
Ja ne verras le vespre, ne solel esconsé. 
Ta n'i voiroies estre por France le régné ! i 

Li chevaliers le chisne, qui fa de grant bonté, 
Respondi sans oatrage et li dist son pensé : 
€ Por coi memanechiés, quant chi m'avés trovë? 
Se cil me velt aidier, qai tieng por avoé, 
Ne dotons vo manaches .i. bouton noielé. » 
A cest mot s'entrevieneut comme lion creslé. 
Des espées trenchans se sont grans cox doné. 
Li Saisnes orgeillox fa molt de grant fierté; 
El poing tenoit le brant qai jetoil grant clarté. 
Li chevaliers le chisne Ta forment redoté ; 
Bien ert graindre de lui .i. plain pié mesuré ; 
Tos en fu effréés quant il Tôt regardé ; 
Des cox qu'il ot rechut ot le chief estoné, 
Car li Sîiisnes parjurs li ot forment grevé. 
Il regarde le chiel par grant humilité, 
Et a nostre Seignor dolcement reclamé : 



138 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CTGNE [37 34-3762 1 

« Sire, Pères propisses, qui tôt as estoré, 

Garissiés hui mon cors que ne l'aie aflolé, 

Ne la dame ne perde s'onor ne s'ireté. » 

A tant es vos le Saisne, qui son colp ot levé; 

Parmerveillox air fiert en Tescu listé, 

Quanque il en conseut en a jus craventé. 

Un grant pan de lauberc li trencha qu'ist saffré ; 

Rés à rés de la gambe a le colp avalé ; 

Le col de Tesperon a parmi tronchoné, 

En terre fiert le brant demi pié mesuré. 

S'adonc le conseuist, tôt fust son tans fine. 

Li chevalier le chisne al corage aduré 

De Tespée qu'il tint li a un colp doné, 

En la destre partie aie hauberc fausë, 

Desos Tos de Tespaulle a le brant ahurté ; 

Le carnal en abat et l'os a entamé. 

Or se sont li vassal à Tescremir torné. 

Ne puet mais remanoir, si aura moult costë, 

Que li .1. en aura le chief del bu sevré. 

El camp de la bataille furent li chevalier; 
Li campions la dame velt son droit desraisnier. 
Mais li Saisnes n'a cure se de lui non vengier. 
Qui le nés ot perdu ; n'i ot que corechier, 
Que il nen avoit membre que il avoit tant chier : 
Le cors ne l'autre affaire n'amoit il .i. denier. 
Le chevalier le chisne cherca por esmaier, 
Qu'il le quida el vis ferir et estequier ; 
Mais cil en estoit garde, qui le mont doit jugier. 
Seignor, se me loist dire et por voir aflîchier. 



[3768-3791] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. i39 

Ja H hom n'iert bonis que il voira aidier. 
Li chevaliers le chisne fa bons al commencbier ; 
Ne ja al definer ne Y trovissiés mains fier. 
Il tint Tespée nue dont li pons fu d*or mier, 
Entre les .11. escus jeta grant colp plenier, 
Si a féru le Saisne de Tespée d'achier, 
Le poing destre li trencbe, aine n*i ot recovrier. 
Si c'a tote Tespée est volés en Terbier. 
Quant li Saisnes le voit, n'i ot que corechier : 
D'une riens se porpense por son cors esclairier; 
Son escu jeta jus, si le vait embrachier. 
Levé Ta de la terre com un raim d'olivier, 
Vers la rive l'emporte, vers un parfont gravier. 
Tôt porpenséement et por els deus noier. 
Mais li sains Esperis li dona encombrier ; 
Ses espérons Tabat, si le fait trebuchier. 
Lors se sont pris as bras li baron al lui 1er. 

Merveillox est li Saisnes, qui al luiter s'est pris ; 
Moult se combati bien, par foi le vous plcvis ; 
Mais li faus sairement et li tors Ta soupris. 
Li chevaliers le chisne Ta molt tost sos lui mis 
Et al poig de Tespée li desfroisse le vis. 
Aine d^iluec n'entorna desi qu'il Tôt ocis ; 
Puis li osta le hiaume al cbercle d'or assis 
El la coiffe abaissa del blanc bauberc treslis, 
La teste li trencha, voiant tos ses amis ; 
Prent le chief par les temples, si Ta en Telme mis. 
Les gardes apela s'il a de riens mespris. 
• Seignor, que doi-je faire? jo ai cestui conquis 



140 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [3792-3820J 

Et la terre la dame à la loi del pais. 
Porrés me vos conduire d'entre mes anemis ? » 
Et cil li respondirent : « N'en soies ja pensis ; 
N'avés noient plus garde que li rois à Paris. » 

Le chevalier le chisne font les gardes monter. 
Et il mëisme firent lor chevaux amener, 
Por le vassal conduire, qui tant fist à loer. 
Son escu de bataille flst devant lui porter 
Et le fer de Tespée qu'il fera enhanster. 
Encore ne Tdonast, qui li volsist peser 
Del plus fin or qui soit dusc'à la roge mer. 
Li chevaliers le chisne fist forment à amer 
Et tient le chief del Saisne par dedens l'elme cler. 
L'emperéor le vait el palais présenter: 
Dex ! com orent grant presse as rues trespasser ! 
Car mainte gent Talerent véoir et esgarder. 
Aine desi el palais ne volrent arester ; 
Gha fors sont descendu al plus maistre pilier. 
Li vassax entra ens et tôt les .xir. per, 
Qui Temperere fist la bataille garder ; 
La cors estoit pleniere, ne vos quier à celer. 
Li chevalier le chisne voira primes parler : 
tt Sire, droîs emperere, moult vos doi merchier, 
Que de vos garnemens me fesistes armer; 
La bataille ai vaincue : Deu en doi aorer. 
Veschi le prouvement de la terre aquiter. » 
— Chertés, fait Temperere, jcntiex estes et ber. » 
Après isnelement si Ta fait desarmer. 
Son escu et sa lance et s'espée garder ; 



[3821-3842] ET DE 60DBFR01D DE BOUILLON. \\\ 

Après si li a fait i mantel affubler. 

Et après si li fist iange dolche aporter» 

Car les mains ot sanglantes, si li a fait laver, 

Et à une toaile richement essuer. 

As pies le roi s'asist, ne Yolt avant aler; 

L'emperere le fist joste lai acoster. 

Pais a fait les ostages devant lui amener ; 

Tex .XXX. chevaliers, qui moult font à doter. 

Chascans estoit seûrs de la teste colper : 

Se li rois en volsist raenchon demander, 

II en eûst .vu. tans qu*il n*en peûst rover ; 

Hais il ne l'fesist mie por lui desireter. 

Son chapelain apele ; s'es a fait confesser 

Et el non de crëanche pain benedit doner. 

Qui oïst as barons la dolor démener, 

Comme chascuns se plaint por la mort trespasscr, 

Ja n*eûst si grant joie n*en deûsl sospirer. 



XXVIII 



La Saines s'empirent du chAtean de la dame de Milsent. Ils saisissen 
SCS deux filles et les livrent à des écnyers. Elles parviennent à s'échapper. 



LA canchons est saintisme et de barnage voire, 
Ensi com li estoire le nos montre et espoire. 
Li baron sont confès à .i. gentil provoire ; 
Pain benéoit lor done et vin sacré por boire : 
Qui vrais confès le prent, diables ne Tpaet noire. 



142 LA CHANSON DE CHEVALIER AU CYGNE [3843-3871] 

L' emperere les fait tos tuer en .1. ore, 
Les testes lor toli à une soieoire; 
Si les fait avaler ens en une ève noire, 
Et les cors enfoïr à la crois de Montoire. 

Li ostage sont mors et li sire ensement ; 
De la cort sont parti tôt si autre parent. 
Quant il vinrent as cans, s'esgarderent lor gent; 
Bien furent d'un parage .iiii. mil et .vu. c. 
Dont jurent damleDeu, le roi omnipotent, 
Qu'il encor voiront faire l'emperéor dolent, 
Tôt le desiretassent à dol et à tonnent. 
Quant li dus Godefrois li fist secorement. 

Seignor, or escotés, se la canchons ne ment, 
Si vos dirai des Saisnes le fait et Terremenl. 
D'iluec à .1111. leues avoit .1. chasement ; 
Chil del pais Tapelent le castel milesbnt, 
Là sont tornë li Saisne tost et isnelement. 
Li sire ert à la cort oïr le jugement, 
Niésert l'emperéor, se Tclamoit-on Florenl. 
Sa feme cstoit remëse el plus haut mandement ; 
II. filles ot la dame, qu'elle amoit durement, 
Sages et emparlées, de bon acointement. 
La dame ne ses filles ne doloient noient; 
Ne n'avoient péor de nul emcombrement. 
Chil entrent el castel, sans nul arestement 
Dusc' à la maistre tor; plain sont de mal talent; 
Puis escrient le fu moult cffrééeraent. 
La dame tome en fuies, quant ot Tescriement ; 
El mostier saint Morisse fist .1. esconsement, 



[3872-3900] ET DE OODEPROID DE BOUILLON. i43 

Mttcha en ane crote. De ce va malement 
Que retenues farent les filles voirement. 
Tût arstrent le castel et mistrent à noient ; 
Des borjois et des dames ont fait destruiement, 
Nis les enfans des bers ochient à torment. 
Bien doivent estre sauf comme li ignocent; 
Car sans nule déserte orent martyrement. 
Gbil erent en molt grant de prendre vengemenl, 
Les pnceles enmainent, qui plorent tenrement. 
Or les secore cil qui forma tote gent ! 
Car forment les manacent les traïtor purlcnt. 

Or sont li traïtor auques asoagié. 
Le castel ont destruit à tort et à pechié ; 
De ce ne lor est gaires, mais qu'il soient vengié 
£t que l'emperéor eussent corechié. 
Tuit ensamble s'en vont dolent et hirechié. 
N'orent gaires aie, quant trovent .1. vergier, 
Qui moult ert bien enclos de haut mur entaillié. 
.n. damoisiax cortois i erent afaitié ; 
Gardent en .1. estanc, descendu sont à pië, 
AI castel Milesent aloient tôt à pié ; 
Neveu èrent la dame : s'or n'en a Dex pitié, 
Se li Saisne le sëvent, tôt sont à mort jugié. 
Quant les orent choisis li quivert renoië, 
Plus de .c. et .l. s'en sont tost eslaissié. 
Quant li enfant les virent, tuit en sont esmaié, 
Por ce que il estoienl armé et haubergié. 
Chil les ont fait monter, puis s'en sont repairié, 
Dusc'à lor compai gnons ne si sont pas targié. 



14i LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYONB [3901-3929] 

Quant virent lor cosines, monlt en sont merveillié. 
Li ainsnés s*escria : « Moult ai mon cuer irié! 
Pris avés ces puceles ; vos le comperrés chier I 
Se le set Tempereres^ trop avés chevauchié 
Ja n*aurés nul garant en recet* n'en plaissié, 
Que trestuit ne soies ocis et detrenchié. » 

Quant Segars de Monbrin la parole enlendié, 
Celé part vint poignant, tost furent iiraisnié; 
L'aisné a apelé, qu'il vit plus enseignié : 
« Frère, dont estes-vos ? — Sire, de cest regnié, 
Fil de castelain somes del castel efforcié, 
Parent Temperéor; de lui tenons no fié. 
Por c'ont ces damoiseles ensi les poins loië? 
Ont vos eles noient ne emblé ne trichié ? 
L'emperere est lor oncles; moult poi Tavés proisié. 
Chertés, se il le set mal avés esploitié I » 

Quant Segars Tentendi, moult en ot son cuer lie ; 
Il a traite Tespée al poing d*or entaillié, 
Les testes lor trencha ; onques n'en ot pitié. 
Dex ait merchi des armes, car li cors sont jugié ! 
Or ont Temperéor son damage eiïorchié. 

Quant Segars de Monbrin, qui damlcDex maldie, 
Ot ocis les enfans à Tespée Torbie, 
Ne fu mie si liés por tôt Tor de Pavie. 
Les .II. puceles plorent, n'ont seûrté en vie. 
<c Hé Dex ! ce dist Tainsnée, por coi fui-jo norrie ? 
Et car me secorés, dame sainte Marie ! » 
Et l'autre tort ses poins, qui moult est esmarie ; 
Si grant dol demenoient n'est hom qui nombre en die. 



[3930-3959] ET DE OODEFROID DE BOUILLON. 145 

Tantcheyalcentli Saisne, avec lor compaignie, 
Cal castel efforchié vinrent ains la Complie. 
a Seignor, ce dist Segars, monlt a grant seignorie 
Cil qui cest castel a en la soie baillie. 
Se somes aperchut, ja n'en porterons vie, 
Soffrons dusc'à demain que Taube iert esclairie, 
Que la proie istra fors, la gent iert endormie, 
Et noslre forche estra aprestée et garnie. » 
Ensi l'ont otroié comme Segars lor prie. 
Espaulars de Gormaise, à la chiere hardie, 
Les a fait tos descendre en une praerie ; 
Aine n'i ot tref, ne loge drechie, n'establie. 
Entr'ax prenent conseil de moult grant félonie. 
€ Seignor, ce dist Segars, moult faisons grant folie, 
Qui menons ces puceles en la nostrc saisine ; 
Par eles puet tôt estre nostre gent estormie ; 
Car nos en délivrons, si ne les laissons mie. » 
Ensi Totroient tôt, damleDex les maldie ! 
Segars apele Otré, qui nés est de Hongrie ; 
Che est .i. damoisax, plains est de cortoisie ; 
Ses esquiers estoit, en lui forment se fie. 
D'ambes .11. les puceles li a fait commandie ; 
Sa volenté en face, gart que ne s'en detrie. 
Ilueques près avoit une selve foillie ; 
Gbil prent les damoiseles, droit al bois les en guie. 
Plus de .G. esquiers ot en sa compaignie, 
N'i a cel ne soit plains de moult grant desverie. 
L'ainsnée des puceles ot par non Téphanie. 
Quant voit ne puet guencir qu'ele ne soit honie, 
En son cuer se porpense d'une moult grant voisdie. 

40 



14C Lk CHANSON DU CHEVALIER AU CYONE [3960-3988] 

Otré en apela, envers lai s'omelie; 
En roreille li dist : « se vex avoir amie. 
Sire frans damoisiaus, ce sactiiës sans folie, 
Que iestroie à tos jours vo feme et votre amie, 
Mais que cist esquier n'aient o moi parlie : 
Par moi porrés avoir encor grant mananlie; 
L'emperere est mes oncles, qui a grant seignorie. » 
Tant proie la pucele que Olrés li otrie : 
Mar i ara ja garde, sa foi li a plevie, 
Qu'il ne le sofferra vaiilissant une aile. 
Li autre Tont tenu à molt grant desveric; 
Il n'en i a .1. sol qui de mal cuer ne die 
Ne remanroit por lui plus que por une pie. 

Quant Otrés Tentendi traïsl Tespée forbie, 
L'un en a porfendu enfresi qu'en Toïe. 
Li autre Ton tenu à moult grant estotie, 
Dont traient les espées et chascuns le defïie. 
S'or ne set li vassax auques de Tescremie, 
Ja perdera la teste à icele envaïc. 
Celés remestrent soles dcsor Terbe florie ; 
Quant les virent meslés et s'aseûrent mie, 
En fuies sont tornées, comme beste esmaïe. 
Or les secore cil qui dedens Betanie 
Suscita Lazaron et mist de morl en vie ! 

Or s'en vont les puceles qui Dex gart de lorment) 
Soles, molt esgarées et effrcéement; 
En un bos en entrèrent tost et isnelement; 
D'espines ne de roinses ne se gardent noient, 
Àins vont comme desvées abandonéemenl. 



[3989-4016] £T DE 600BFR0ID DE BOUILLON. iil 

Auchois qa'eles eussent bien passé .i. arpent, 
N*ont eles sol d'entier ne drap ne vestement; 
Par .ni. fois trébuchèrent moUdolerosement; 
Tôt orent les costés depechiés et sanglant 
Et les pies et les mains et trestot le carpenl; 
Mais si sont effréées ne s'en sentent noient. 
Lespuceles s'en vont, n'i font arestemenl; 
Âinc en .m. jors entiers n'orent reposement, 
Ne mangèrent, ne burent, ne n'orent finement; 
Hoult regretent lor mère qui a le cuer dolent; 
Grant péor ont de lui que n'ait encombrement, 
Et plus desesquiers que aientmarement, 
Qu'il n'es seucent el bois por faire lor talent. 
Miex volent qu'es menjuchent ou lion ou serpent, 
On qu'eles fussent arses en un fu de sarment. 
Mais bien poent aler por els seûrement; 
Assés ont autre entente, n'en ont ramembremrr.i. 
Car il erent ensamble meslé à caplement; 
Nen i remest nus vis, ne mais c'uns sols de cent; 
Hé f com faite merveille fist Dex apertement ! 
Qui en lui a fiance tost a recovrement; 
Bien doit-on croire en lui tos dis seûrement. 

En la forest avoit de nonains .i. covent, 
Deconvers et de moines et de moult bone gent; 
L'abéesse estoit sor ma dame Milesent; 
Ante estoit les puceles, se l'estoire ne ment. 
Au tierch jor vinrent là à .i. avesprement, 
Et lor ante lor fist moult bel herbergement. 



148 LA CHANSON OU CHEVALIER AU CYONB [4017-4036] 



XXIX 



Le chevalier au cygne épouse la fille de la duchesse de Bouillon et devien 
seigneur de sa terre. Il lui fait promettre de ne jamais lui demander son 
oom ni son origine. Elle le perdra sans retour si elle manque à sa 
parole. 

OR lairomes des Saisnes, damIeDex les craventf 
Et des .II. damoiseles qui sont à salvement. 
De la franche dachoise vos dirai Terrement. 
El mostier S. Martin, à Tautel S. Vincent, 
Gisoit à genoillons et sa fille ensement. 
Un damoisiax i vint de moult bon escient; 
Il apela la dame bel et cortoisement; 
« Duchoise de Buillon, por Deu venés vos cnt, 
Car li Saisnes est mort et si meillor parent ; 
Anqui ares vo terre quite par jugement. » 

Quant la dame YdU vers Deu ses mains en lent : 
« Sire, père propices, loenges vos en rent! » 
Del mostier s*emparti tost et isnelemcnt. 
Entre lui et sa fille et chevaliers .v. cent. 
Devant l'emperéor vinrent el pavement; 
Ele Ta apelé bel et cortoisement : 
<c Genliex rois de Saisone, por Deu à moi entent: 
Grant honor m*a hui faite Jhesus de Bellient, 
Et cist frans chevaliers par son fier hardement. 
Sire, rechoif ma terre et cest baron la rent» 






[4037-4065] ET DE OODEFROID DE BOUILLON. U9 

Et si pregne ma fille tost et isnelement, 

Et jo devenrai none al moslier S. Florent. » 

— Chertés, fait Tempereres, jo Totroi bonement. » 

La terre li dona sans nul rachatement. 

Li chevaliers le chisne se dreche isnelement, 

La pucele reçoit et qaanqu'à lui apent, 

Et dist qu*il la prendra par itel covenent 

Se ses sires le mande et lui vient à talent, 

De qui il tient sa terre et tôt son chasement ; 

Et il voit le mesaige et sa nef ensement, 

Que à lui s*en ira sans nul delaiement. 

L'emperere Totrie et la dame ensement; 

£1 demain mistrent jor de lor mariement. 

El campion la dame ol moult bel chevalier; 
L'emperere li fait sa feme fianchier 
Que demain la prendra à per et à moillier. 
La pucele est plus blance que n'est flor d'aiglentier 
Et assez plus vermeille que rose de rosier ; 
Plus bêle créature n'esgarda om sos sier. 
La mère l'emmena à Tostel aaisier; 
La nuit fist la pucele acesmer et baigner, 
Cambres encortiner et lis apareiller. 
El demain, en droit Prime, ains Tore de mengier, 
Vinrent por la pucele plus de mil chevalier; 
Et la dame avoit fait sa fille apareiller. 
£) dos li ot vestu .i. fres hermine chier, 
Et desor .i. bliaut moult estroit por lachier ; . 
Si ot une chainture d'orfroi à eschequier. 
Dexf comfu gentiex maistres qui si le sot taillier! 



i50 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [4066-4094] 

Ses siel n'a tant riche home ne Tpeflsl covoiter; 
S*ot mantel à hermine d'un drap de Montpeslier. 
Sor un mulet ambiant, por soef chevalchier, 
Levèrent la pucele doi jentil chevalier; 
.1. Dux Ta adestrée dusc'al maislre moslier; 
L'emperere mélsmes i vint sor .i. destrier; 
Son baron amena qui tant flst à proisier. 
La terre de Buillon H a fait otroier 
Et la dame aguerpie lui prist à iretier. 
L'emperere 11 rent par un rain d'olivier, 
Et li vassax l'en vait le cordoan baisier; 
Puis esposa sa feme et d'argent et d'or mier. 
La messe font canter Tarcevesque Raignier ; 
S'es ala benèir quant il durent cochier. 

Quant le messe est chantée, molt i ot de barons. 
La pucele adestra .i. riches dus Raimons. 
Es chevax sont monté auferrans et gascons ; 
El palais descendirent et as maistres maisons. 
Li rois fera les noces, car bien s'en est semons. 
Et li mengiers fu près, si corn dist la canchons. 
On a l'ève criée, si lèvent 11 baron ; 
Li chevalier s'asistrent, ce fu drois et raisons. 
.XV. comte servirent de riches venoisons 
Et de tans autres mes, dont jo ne sai raisons. 
Assés ot en la sale princes de grans renons, 
Et bons viéléors et cantéors de sons. 
Li chevaliers le chisne lor fait molt riches dons; 
Hantiax vairs lor dona et hennins pelichons. 
Et muls et palefrois et argent et mangons ; 



[4095-4123] ET DE OODEPROID DE BOUILLON. 15i 

Aine le jor ne s'en plainst joglerres ne bretons. 
El palais fa tendus .i. riches paveillons; 
Desor le maistre feste Taigles d'or et li pons. 
Laiens farent les herbes de gloriox respons, 
La rose et li mentastres, li vers glais et li jons. 
Altre cambre n'aura li jentiei campions; 
Saichiés que de par Deu vient tex compensions. 

Li solax déclina et li jors fu fenis, 
Et li palais wida de grans et de petis. 
On aluma les cherges es candeliers massis; 
Autres lampes ardoient devant Tempereris. 
El maistre paveillon fu fais .i. maistres lis; 
La pucele i cochèrent, quant li jors fu fenis; 
Après vint li vassax qui cstoit ses amis. 
Primes est descauchiés et puis s'est desvestis, 
Delés celui se colce, dont bien sera servis. 
Puis demande congié, s'est de laiens partis. 
On a osté les cherges des candeliers espris ; 
Li chevaliers le chisne ne fu mie esbahis. 
La pucele apela qui ot non Beatris : 
« Bêle suer, dolce amie, jo sui li vo plevis, 
Esposée vos ai, s'en sui molt esbaudis. 
Gardés que ja vers moi ne soies tricheris, 
Mais loiaus de corage; si croistra nostre pris^ 
S'iert mes cuers et li voslre de joie replenis. » 
La pucele respont, qui moult fu de bons dis; 
« Sire, Dex le m'otroil et li sains Esperis. }> 

Li chevaliers le chisne sévit el paveillon; 
La pucele apela, si li rova .i. don : 



152 Lk CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [4124-4148] 

Et ele respont : « Sire, dites-moi tôt vo bon ; 
Car versvostre servige me metrai'a bandon. » 

— Bêle suer, dolce amie, entendes ma raison : 
Tant come me volrés avoir à conpaignon, 

Ne me demandes ja qai jo sui, ne qui non ; 
Ne le non de ma terre, par nule anoncion ; 
Et se vos le me dites, sus ma deffension, 
D'ilueques en .ix. jors chertés departiron. » 

— Sire, merchi por Deu, jentiex fiex à baron ; 
Jo me lairoie anchois afronter d'un baston, 
Que jo ja vos perdisse por itel acoison.» 
Moult bien li créanta à cheler la raison ; 

Et puis li demanda en la sale à Buillon, 
Et ele Tem perdi, que de fi le set-on, 
Si com orrés anqui es vers de la canchon. 

Li chevaliers le chisne fu moult de bone foi ; 
En la pucele amis son cuer et son otroi, 
Il la baise et acole et estraint josle soi. 
La pucele soffri par amors son otroi. 
Une fille engenrerent, qui fu de bone loi ; . 
Onques plus loial dame nen ot anel en doi ; 
Aine ses cucrs ne pensa folie ne desroi. 
Celé fille fu mère al bon duc Godefroi, 
Et le conte Witasse, et Balduin le roi : 
Onques plus loial frère ne furent que cist troi. 



[tM9-4l68] ET DB OODEPROID DB BOUILLON. 



XXX 



l'B wtgt apptrdi i Bétlrii ; il loi unonu que u Sllt ttrt mite d'Enitacbt 
de BolofBc, di Godrfrel de BaDÏHon it de Biadouiu. Bllg pirl aifc 
Eljai pour U icirê d'irduui», >iee Gtlien, wrcu d< l'tuiptreiir. 



SEIGUOR, or faites pais, booe gent honerée 
S'escotës la canction qui de baraage est née. 
Li chevaliers le chisne vit delés s'esposée, 
El paveilloD traitie, où Taigle fu dorée. 
Li vassax s'endormi, qui sa joie ot menée, 
Et Bealris veilla, la prox et la senëe. 
Mais anchois qa'il fust jors, ne l'aube fu crevée, 
Vint .1. angles à lui, par bone destinée ; 
Il fa assés plus clers que chandoile alumée. 
Quant la dame le vit, moult fu espoentée ; 
De la péor qu'ele ot a la color muée. 
Et li angles parla, si l'a reconfortée : 
f Dame, ne t'esmaier, jentiex chose honerée ; 
Diex te mande salus com la soie privée ; 
Tel DODvele l'aport qui molt est désirée : 
Chist vassaos a en ti une fille engenrëe. 
Qui dame iertde Buillon etduchoise clamée. 
Et iert par mariage de Bolcnois doée. 
m. âex aura la dame de moult grant renommée : 
Li doi en seront roi d'une sainte contrée ; 
Ch'iert de Jherusalem, une cité loêe. 



154 LA CHANSON DU GBEVALIER AU CYONE |4170-n98] 

Et li tiers sera cuens, s'iert chose demoslrée. 
Benéois soit li cors qui fera tel portée ! 
Gardés bien la pucele tantost com sera née. 
Quant les dames l'auront molt bien emmaillotée, 
Ains qu'il ait en son cors nulle viande en(rét% 
Commandés qu'ele soit baptizie et levée ; 
Après soit de ton pis alaitie et gardée. 
Car damleDex te mande qu'ele soit honerée, 
Que par lait de soignant ne soit desnalurée. » 
Li angles a le lit de la chambre encensée. 

Moult fu lie la dame de cel anoncement ; 
Ele fu prox et sage et de bon escient ; 
Et li angles tenoit .i. encensier d'argent 
Et une crois vermeille devant lui en présent, 
Dont recovra la dame procce et hardemenl. 
Ele Ta apelé bel et cortoisement : 
« Sire, parlés à moi por Deu omnipotent. 
Quant vos estes messaige Jhesum de Bcllient, 
Dont savés bien la fin et le commencement 
De quanqu'il a el siècle et que Dex 1 aient. 
Chi m'a .u chevaliers de moll grand hardement ; 
Aine meudres chevaliers ne iu de son jovent ; 
Jo sai molt bien qu'il dort et ne veille noiant. 
Sire, por Deu me dites s'il est de haute gent. » 
Dont respondi li angles : « Dame, por Deu entent ; 
Dex le t'a envoie par son commandement ; 
Bien le devés amer, quant vo terre vos reni 
Et il vos a ostée de deseritement. 
Il est plus jentiex hom, por voir le vos créent, 



[4199-ttll] BT DB DODBPROID DE BODtUON. H 

Que ne soit l'emperere, à qui Cologne apenl. 
Ne demandés ja plas de tôt son eslrement ; 
N'est pas drois c'on le face et si le vos deiïenl. 
■ Gardés par vo meffait ne le perdes noient. » 
Et respondi la dame : <l Je l'ferai bonement; 
Bien le voirai servir, se Dex le me consent. » 
Li chevaliers le cliisne dont s'esveille et entent ; 
El li angles s'en vait à Deu commandement. 

Li chevaliers le chisne fu moult prox et sénés ; 
Beatris embracha les llans et les costés, 
(Ju'cle avoit blans et biax et trailis et molles, 
Dolcemeni la baisa et ele lui assés. 
La nuit furent ensamble, si Tont lor volentés. 
l/endemain par matin s'est li vassax levés ; 
De ses garnemens s'est vestus et acesmés ; 
.1. cheval li amainent, quant il fu enselés, 
Por la soie amislié l'emperere a monté, 
Et bien .xx. chevalier delmiex ëmparenté. 
Al mostier saint Martin a-on les sains sonéx. 
L'emperere i descent et ses riches barnés, 
Por escoter la messe est el mostier entrés ; 
Tos les hais del palais a-on clos et serrés ; 
Al lit la demoisele ot des dames assés ; 
Les puceles des chambres li ont uns bains lemprés 
A herbes precioses moult bien fais et colés. 
Quant ele fu baignée et ses cors acesmés, 
Si fu li mengiers riches as dames conréés, 
El paveillon traitis où li lis fu parés, 
Menja li empereres et des dames assés. 



150 LA CBAH80N DD CHEVALIER AU CYONE [413S-41SGV 

Quant messe fu chaolée el mostier saint Martin, 
L'emperere repaire en son palais marbrio ; 
Bel chevalier i ot et moult Joule raescliin ; 
N'ot mais .xz. et .vu. ans adonc ea cel termin ; 
Mats puis en ot il .c. ains qu'il alast & fin, 
Ensi corn li esloire le moslre el percemin. 
On a l'aige criée, presl furent li bachin. 
Li chevaliers le cbisne n'ot pas le cuer frarin, 
Joste le roi s'asist el faudestuef d'or fia ; 
XV. comte servirent, tôt furent palasin. 
Tant ont mes et viandes que jo n'en sai devin. 
Li chevaliers au chisne parole en son latin : 
« Jo preng k vos congië de l'aler le malin ; 
Véoip voil les casliax qui sont à moi aciin. 
Li Saisnes qui mors est fn moult de félon ling ; 
Garchiés moi tant de gcnt que jo naing tel hustin. 
Que jo por son parage ne guerpisse chemin. » 
Et respont l'emperere : « Ce soit b bon destin ; 
Avocvos emmenrés Galien, mon cosin ; 
X. mille chevaliers aura«n son train. 

Des ! com grans dels sera de la mort del mescliin ! 
Al quart jor fu ocis selon l'ège del Ring, 
.\utre part la rivière al port saint Florentin. 
Se li rois le seust par boche de devin. 
Il ne li envoiast, por le trésor Aiquin. 

Quant li rois ot meagié, après si a lavé. 
On a es copes d'or novel vin aporté ; 
Se' burent li baron qui on l'a présenté. 
L'emperere se dreclie, voiant lot le barné. 



[42S7-428S] ET DE OODEFROID DE BOUILLON. 157 

Al chevalier le chisne a premerains parlé ; 
fc Vassal, vos estes sire d'une grant duchéé ; 
Si voil qa*en ceste cort me faites ligéé. » 
Et cil a respondu : c Totàvo Yolenté. * 

Laiens ot une espie félon et parjuré, 
Qui bien a lor affaire oï et escoté. 
Li chevalier le chisne fu drois en son esté ; 
Doi camberlan li ont son mantel deffublé, 
Car ce estoit lor drois, ne Tout mie oublié. 
.XXX. mars le vendirent de bon argent pesé, 
El cil fait son homage et puis saseurté. 
Li rois a Galien son nevou apelé : 
« Amis, dites vo gent qu'il soient acesmé. 
Le matin par son Taube, et as armes monté. 
Chi a .1. gentil prince de grant nobilité ; 
Si n*a nul chevalier avec lui amené; 
Si me le conduises desi à salvcté 
Vers la terre d'Ardane, al chief de mon régné. » 
Et cil li respont : t Sire, à vostre volenlé. » 
Laiens estoit Tespie dont jo vos ai parlé ; 
DamleDexlemaldie de sainte Trinité! 
Moult bien ot tôt l'affaire oï et escoté ; 
Al vespre s*en issi de la bone chité, 
Etsistsor .1. cheval corant et abricvé. 
Tant esploite et chevalche et a esperoné, 
A .VII. contes le nonce, ains qu'il fusl avespré. 
Gex trova tos ensamble à la Roche-Gondré : 
.XV. mil chevalier furent d'un parenté, 
Sanscex qui i estoient venu tôt à lor gré. 



158 LA CHANSON DU CHEVALIRR AU CYGNB [4386-4306] 



XXXI 

Le chevalier au Cygne et m femme partent pour aller TisUer leur duché de 
Bouillon. Les chefs des Saisnes, Bainiers et Bspaulart de Gorroaise, aTcrtis 
de ce Toyage par un espion, les attendent dans une embuscade où les 
conduit un autre traître, le provot Asselîn. 

EN la Roche-Gondré parvinrent li guerriers; 
.XV. mil d'une geste, félons et losengiers. 
 itant estes-vos venu le mesagiers ; 
Là trova tos les comtes el Val-des-oliviers; 
Les noveles c'aporte oïrent volentiers 
Etdientbien entr'ax : «Or est bonsli vengiers! » 
Or croist Temperéor merveillos deslorbiers ; 
Et si naist tex meslée c'ou orra volentiers. 
Mais alns vos conterai les .vu. contes premiers, 
Qui là ont amené celé ost de chevaliers. 
Espaulars de Gormaise et ses frères Reniers 
Et Enors de S. Perre et Josserans ses niés : 
Cil .iiu. i amenèrent .vit. mile chevaliers. 
Mirabiax de Tabor el Fochars de Riviers ; 
Cil parfirent le conte et les .xv. milliers. 
•I. païsans les guie les chemins droituriers. 

Or aproche bataille et estor molt pleniers; 
Onques de tant de gant ne véistes plus fiers. 

Or cbevalcent li conte qui Dex doinst mal destin! 
De chevaliers menoient mirabillox hustin ; 
Bien furent .xv. mil, n'en i ot un frarin, 



[4307-4335] ET DE GODBPROID DE BOUILLON. (i>0 

Ains valt chascaQS de cors ou conte ou palasin : 
.111. jornées chevalcent^ onques n'en pristrent (in. 
Al quart jor sont venu al port S. Florentin ; 
A nés et à chalans ont trespassé le Ring. 
A Covelence avoit .i. prevost Asselin, 
Que li conte tenoient à moult prochain voisin. 
Cil les ala véoir et dus c'a .x. meschin. 
Novel chevalier erent, s'estoient de son ling. 
Des païsans manda le bruit et le hustin : 
Si lor fait amener et pain et char et vin, 
Et le fuerre etTavame à merveillox carin. 
El bois l'emperéor, qui fu clos de sapin, 
S'embuscherent li comte moult bien à cel matin. 

El bois Temperëor s'embuissent li félon; 
Asselins li prevos maine la traïson. 
Cil porcacha sa mort et lor dampnation. 
Sachiés bien que il fist moult grande mesproison. 
Car il estoit hom liges l'emperéor Oton 
Et à ses anemis livra lor garison, 
Et à lor bon chevax avaine et garnison. 
Il demandèrent Tiaue, s'asistrent environ. 
Li prevos et si home i firent servison : 
Del bon vin de Mosele orent à grant foison ; 
Après pristrent conseil de fiere traïson. 
Seignor, dist li prevos, entendes ma raison : 
Jo ai ja porpensé moult bêle traïson : 
Tii chevaliers le chisne a de gent grant foison ; 
Les conduist Galiens, li fiex al duc Milon ; 
Jo irai encontre aus à coite d'esperon; 



i60 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [433C-4363] 

Si venrontavoc moi dusc'à .x. compaignon. 
Ja n'i aura cbevax, se les palefrois non ; 
Si portera chacuns esprevier ou faucon. 
Por lor gent aesmer parlerai à bandon ; 
Si lor présenterai Tostel et la maison. 
SejoYoi lor damage, ne lor dampnacion, 
Jo vos envolerai esquier ou garchon. 
Ghevalchiés à bataille et si bien le faison 
Qu*en la cort de Nimaie en soit dite raison. 
Jo serai devers els par boche clusion. 
Le chevalier le chisne porsevrai à Tarchon. 
Se jo mon Jeu véoie de vostre venjoison, 
A ceste moie espée, qui me pent al giron, 
Li trencherai la teste par desos le menton, d 
Et cil ont respondu : a Moult a cuer de baron ; 
Qui cest conseil laira jamais n'aura si bon. 

Li consaus Âsselin, li quivert soduiant, 
Fu bien loés entr'ax et tenus à créant. 
Li traîtres monta el palefroi ambiant; 
lui .X. chevaliers félon etmefTaisanl; 
Ghascuns porte esprevier afaitié et volant, 
Et vont par la campagne les aloes cachant. 

Or lairons des félons, qui le mal vont querant; 
Cil Sire les confonde quimest em fiellianl! 
Del chevalier le chisne, vos diromes avant. 
Si com il se parti del roi par avenant. 

Seignor, ce fu el tans que li jor sont plenier ; 
Li chevaliers le chisne, qui moult fist à proisier. 



[4364-4392] ET DE OODEFROID DE BOUILLON. 161 

Fait ens el fil de Taube sa gent apareiller, 

Et Galien monter et sa france moillier; 

L'emperere méismes i vait al convoier. 

Bien sont d'une compaigne .711. mile chevalier, 

El d^autre part .v. .c. qui moult fist à proisier, 

Qui la vielle duchoise ot amené Tautrier 

£1 palais de Nymaie por son droit desrainier. 

Mais aine ne s'en osèrent vers le Saisne dreschier, 

Fil n'estoit porveù c'om si peiist aidier, 

Se cil non que li chisnes amena el gravier. 

Otes li empereres convoia les barons * 
Une leue pleniere ; ce fu drois et raisons. 
Galien son nevou apele en un escons ; 
Le cheyalier le chisne a avoc lui semons : 
I Seignor, vos en irés et nos retornerons; 
Bien avés; en vo rote .vu. mile compaignons, 
Et d'autre part .v. .c. que jo lieng à moult bons; 
Car il ont cleres armes et bon chevax gascons. 
Si sont moult grant parage de traïlors félons; 
Si sevent plus de mal c'ainc ne sot Guenelons. 
Moult dot ne vos assaillent à destrois ou à mons. 
Bien auront tost ensamble .xv. mile barons. 
Mais n'en dotés ja nul, car desconflt seront, 
Et se vos me rendiés les maléoit glolons, 
C'en feroie justice, ausi comde larrons. 
Hais htti matin me vint estrange visions 
Que vos vos combatiés ans .11. à .vu. lions; 
S'avoient en lor rote :xv. mile broons; 
Et Galien hurtoit .1. des maistres gaignons, 

41 



162 LA CHANSON DU CHKVALIBR AU CYGNE [4393-4420] 

Si angoissosemenl l'abatoit dés archons 
Que très parmi la bouche li saloit .1. colons ; 
Si Yoloit vers le chiel plus blans qu'un auqueions. 
Quant jo fui esyeilliës si me prist tés frichons 
Que ne dormisse puis por mil mars de mangons. » 
Li chevaliers le chisne Ten dist bêles raisons : 
c Sire, ce senefie que nos nos combatrons ; 
Or doinse damleDex le meillor en aions! > 

L'empereres s'en torne» quant il a pris congic, 
Galien son nevou a dolcement'baisié; 
Jamais ne le verra en tel point Ta laissiez 
Et bien li dist li cuers que mal a esploitié, 
Qu'à .1. estrange home a son nevou bailiié. 
Le chevalier le chisne a bonement proie 
Que bien gart son nevou, por Deu, par amistié. 
Et cil li respont : « Sire, tôt le verres haitié 
Por ce c'on ne Tochie à tort et à pechié. » 
L'emperere s'en torne, soupirant de pitié, 
Et li baron s'en vont tôt joiant et haitié. 
.111. jornées chevaucent que pas n'i sont targié; 
En une praerie sont descendu à pié ; 
Lor chevax laissent paistre tant qu'il aient mengié. 
Esles-vos Àsselin, le quivert renoié^ 
DamleDex le maldie par la soie pitié ! 
Par lui furent le jor li estor commenchié, 
Dont Galiens fu mors ains qu'il fust anuilié. 

Al plus riche barnage descendi Asselins; 
lui .X. chevaliers del mex de ses voisins, 



[4421-4449] ET DB GODBFROID DE BOUILLON^ 163 

Et sont moalt bien vestus de cendax el d'hermins. 

Si esqttiers rechurent palefrois et roncins; 

Les gerfaus, les oisiaus et les brans acherins. 

Li prevos a parlé, qui moult sot de latins: 

<x Seignor, bien sachiés vos, ce lor dist Asselins, 

Où ira tex barnage et si riches hustins? 

Premerains a parlé Galiens li meschins: 

€ Prevos, dusc'à Buillon duerra li trains. 

Gest vassal i conduis, qui moult est haus et fins, 

La terre et le duchés est tote à lui aclinsi 9 

— Sire, fait li traîtres, ce estmolt bons destins. 9 

L'ève li font doner à .11. riches bachins; 

Puis s'asistrent sor Terbe^ n'i ot autre cossins. 

Li chevaliers le chisne li dona de ses vins 

A une coupe d'or et à .11. maselins, 

Et Galiens li doné .1111. de ses pocbiils 

Et .1. lardé de cherf et .11. poissons marins. 

Dexl ancoi les fechut li traîtres mastins, 

Ne menja lor pastés, quant queroit si lor llnsi 

Anchois que il fust None, fist lever tés hustids 

Dont mains bons chevaliers fu jetés mors sovlns. 

Quant il orent mengié et la nape est oslée, 
Si fu li solax haus et la caure levée ; 
Et li jor en tel point que Tierce fust sonée. 
Li prevos se drecha, qui lor gent a esmée ; 
Bien voit que la bataille n'ert mie refusée. 
Galien apela, non mie à recelée, 
Le chevalier le chisne et le conte de Grée : 
« Seignor^ or vos dormes desl à relevée ; 



164 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [44&0-4478] 

Moult avés chevalchié à ceste matinée 
Et celé dame est molt Iraveillie et penéé. 
Il n'a mais que .m. leues desi à vo jornée ; 
Vos girrésanquenuit en la moie conlrée. 
Ma terre et ma viande vos iert abandonnée, 
V. c. vaches vos doins à iceste vesprée. 
Et bien .iiii. c. lés de venison salée 
Et le pain et le vin et Tavaine vanée. » 

— Prevos, dist Galiens, chi a bone donée, 
Encor vos porra eslre Tonor gerredonée. » 

— Sire, fait li traîtres, tés paroles m'agrée; 
L*envoierai avant, que tost soit atornée. » 
Son esquier apele coiement, à celée : 

<( Or tost, dusc*à Tagait n'i ait règne tirée ; 
Si commandés chascuns qu'il ait la teste armée 
Etfacent .vu. eschieles de bataille ordenée; 
Car jo ai Tost de cha soduite et encantée; 
Lor os iert endormie et moult asseûrée. 
Tantost com jo orrai lor ensaigne escriée, 
Âl chevalier le chisne iert m'espée atemprée : 
Ja ne l'en garira la cope coverclée, 
Qui ja hui me fu plaine de bon vin présentée, 
Jo ne li colp la teste al trenchant de Tespée. » 

Or l'en gart la roïne qui'st el ciel coronée, 
Que si bêle jovente ne soit par lui flnée ! 

Li esquiers s'enlorne, qui pas n'est arestés, 
Et sist sor un ronchi qui fu gros et quarrés; 
De plus petit cheval troveroit-on assés. 
Tôt droit est repairiés, si com il fu aies, 



[4479-4500] ET DE OODEFROID DE BOUILLON. 165 

Par devanl Covelence tos les chemiDS ferrés, 
Et est venasas contes, si les a escriés: 
« Seigqor, or al vengier, se faire le volés! 
Car me sires vos mande que mais n'i arrestés; 
Si faites .vu. eschieles et bien les ordenés. 
En chascune ait .11. mil de chevaliers armés 
Et en l'arriere-garde mil homes meterés. 
Se il vos est mestiers iluec recouverés. » 
Donques n*i ot nul d'ax ne soit en pies levés ; 
Qui ol bon esquier moult tost fu apelés , 
Et vestent les haubers s'ont les elmes fremés 
Et ceignent les espées as senestres costés. 
Se damleDex n'en pense, qui en crois fu pcnés, 
Li chevaliers le chisne est trop asseiirés 
Et il et Galiens qui dorment lés à lés. 
Mais li haus rois del ciel n'es a pas oubliés; 
Ains lor querra mesage qui bien îerl porpensés. 



XXXII 

Un miraele 1rs iau?e. A la fareur du bruit fait par un cheval éobappé du camp 
des trailm, le chevalier an Cygne et Galien s'échappent. Asselin est pris 
et pendu. 

OR entendes miracle, se oïr le volés. 
El bois Temperéor as quivers parjurés 
Fu la noise moult grant et li hustins levés. 
Li esquier i ont tos lor harnas trossés 
Et les meillor chevax estrains et recenglés. 



\ 



i66 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CTONE [4501-4529] 

Tos li meudres chevax lor i est esc«npé.s ; 

C'est Ferrans de Nimaie, qui tant est aloses ; 

N'avoit si bon cheval en .xl. régnés ; 

Il porta ja .xx. leues au chevaliers armés , 

Aine n*a la plaine lance qu'il ne fust galopes. 

Lî chevax fa moult bons et moult bien abrievés ; 

Les règnes sor son col s'enfuit moult effréés. 

Por le cheval ataindre est uns vassax montés ; 

De blanc hauberc et d'elme fu moull bien acesmés, . 

S'ot espée moult bone à son senestro lés ; 

Mais n'avoit point d'escu, que trop fu encombrés ; 

De la lance qu'il porte fu li fraisnes planés, 

Plus droit sentie cheval quecarriax empenés. 

Li chevaus vint à Tost, s'est as autres mesiés. 

Et henist et regete, de novel fu ferés. 

.1. cheval lor a mort et .11. muls estalés, 

Et li os s'estormist et en coste et en lés. 

Li vassaus qui le sent ne fu mie effréés, 

Ains se feri en Tost, cora homaseûrés, 

Prist Ferrant de Nimaie par les règnes dorés, 

Si li guenci la règne, s'est ariere tomes ; 

Li chevax où il sisl fu las et malmenés, 

Del destre pié s'ahurte, si est embriconnés, 

Et li vassaus caï, qui moult fut esgenés ; 

La canole li brise et si est espaullés; 

De la dolor qu'il ot .iiii. fois s'est pasmés. 

Cil lor dist tex noveles, quant il fu confessés, 

Dont maint bon chevaliers fu de la mort salves ; 

Et li os estormist ot en coste et en lés. 



[4530-4558] 6T DE OODEFROID DE BOUILLON. 167 

Li OS est eslormie et la noise est levée. 
Li chevaliers le chisoe mist la main à Tespée, 
S'est venus h celui qui gisl gole baée, 
Prist Ferrant de Nimaie par la règne dorée, 
Isnelement monta qu'il n'i Gst demorée. 
Dex-! come bon aventure là li fu apreslée 1 
Por le cheval fu puis sa procce montrée 
Et il garis de mort et sa guerre affinée. 
Tel bataille en soffri le jor, ains Tavesprée, 
Dont maint bons chevaliers ot la teste colpée. 
Puis esgarde celui qui gist, gole baée, 
Bien fait samblance d'ome qai l'arme en soit alée : 
Plain bachin de froide iauge a-on sor lui jelée ; 
Corages li revint, s'a la noise escotée. 
Al premier mot qu'il dist confesse a demandée, 
Tant qu'il ait ses pechiés et sa raison contée. 

Li vaslès qui là jut revint de pasmoison ; 
Toi al premerain mot rova confession ; 
.1. chapelains i vait de bone entension ; 
Ses pechiés regehist coiement, à larron, 
Penitance li donc et asolution. 
Puis apela le prestre, dist lui ceste raison : 
a Sire, où est Galiens, li ûex al duc Milon ? 
— Amis, veés le ci, à vo destre giron. » 
Et cil li respondi : a A Deu benéichon ! 
Sire, car vos armés, jentiex flex à baron ; 
Car .vn. contes chevalcent à force et à bandon, 
Qui de la mort del S^isne prenderont venjoison. 
Bien sont d'une compaigne .xv. mil compaignon. 



i68 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [4S59-4&86] 

Asselins li prevos maine la traîson. 
Chil porcace vo mort et vo dampnalion. » 
Dont s'estormist li os entor et environ. 
Là fu pris li prevos et si .x. compaignon ; 
La traîson gehirent, sans fust et sans baston. 
Les mains li ont loïes esquiers et garchon. 
Li chevaliers le chisne, qai cuer ot de lion. 
Les fait pendre trestos as puis de Monfaiicon. 
Plus tost furent armé li. chevalier baron 
Que vos véissiés quit la moitié d*un salmon. 

Li baron sont armé aval la praerie ; 
Cil qui a .11. chevax ne s*aseu,re mie, 
Ains monta el meillor et où il mex se fie. 
Li chevalier le chisne fu de grant seignorie ; 
.V. eschieles ont fait, el non sainte Marie, 
Et .m. c. chevaliers laissa avoc sa mie, 
Et montèrent el pui, s'ont la prée guerpie. 
Là peûssiés véoir maint elme de Pavie 
Et maint cheval corant d'Espaighe et de Surie, 
Et maint bon vavassor plain de chevalerie, 
Qui plus désirent guerre que damoisiax sa mie. 
Et li félon chevalcent, qui lor mort ont plevie. 

Li chevaliers le chisne en Tangarde est montés ; 
Voit ses riches batailles des chevaliers armés 
Et vail de Tune à l'autre, com chevaliers membres. 
Ses plu3 riches barons a bien reconfortés ! 
« Ne doit eslre em bataille nus avoirs regardés, 
Mais ochire et abatre et gcirre en tos lés. 



[4&87-461&] ET DE OOÛEPROID DE BOUILLON. 169 

Quant Teslors iert vencus et li cans afmés, 

Li gaains sera vostres, se prendre le volés. » 

Et cil ont respondu : « Por noient em parlés ; 

Ni a celui de nos ne soit entalentés 

D*ax ocirre et confondre, que trop sont desréés. » 

Li chevaliers le chisne les a molt merciés ; 

Puis vint en la bataille dont il estoit tornés. 

Voient de Covelence les murs et les fossés, 

Les tors et les clochiers et les pomiax dorés ; 

Voient les gonfanons et rengiés et serrés ; 

N'avoit mie entr'ax .11. une leue d'assés. 

Quant les os s^entrevirent, moult fu grans la lierlés. 

Seignor, ce n'estoitmie tornoiement només, 
Mais bataille angoissose, ja gregnor ne verres. 
De Tost al traïtors est .i. vassax tornés; 
Nés fu de Covelence et tos ses parentés. 
Li prevos fu ses oncles et ses amis privés ; 
Chevalier en ot fait ; quant il fu adobés, 
Par le congié as contes en est avant aies ; 
De blanc hauberc et d*elme fu moult bien conréés. 
Sa bone espée ot chainte à son senestre lés ; 
Li chevax où il sist fu ferrans-pomelés^ 
Et de fraisne sa lance, dont li fers fu quarrés ; ' 
.1. gOAfanons i peut, qui fu à or listés ; 
Il ist de Tambleûre, s'est es galos entrés ; 
Tant des nos aprôcha qu'il les a escriés, 
Et dist en son latin: « Baron, or m'entendes. 
Et tant me donés trêves que mes dis soit fines, 
Et mes mesages dis, respondus et contés. » 



470 LA CHANSON DD CHEVALIER AU CYGNE [4C16-4645] 

Li chevaliers le chisne fu de bon escient 
El a dit al mesage : « Ne vous dotés noient, 
Mais soies asseûr, venés à nostre gent ; 
Si contés vo mesaige trestot à vo talent. » 
Por Galien envoie tost et isnelemenl ; 
Si orra le mesaige que cil dira briement, 
Et il i est venus, corn vassaus de jovent ; 
Bien li siéent ses armes et tôt si garnement. 
Li mesaigiers s'afiche sor les estriers d'argent : 
« Or m'entendes, fait-il, maint et communalment. 
Si dirai mon mesaige, ne Tcelerai noient. 
Chi chevalcent .vu. conte, plain sont de maltalenl. 
Qui de la mort al Saisne prenderont vengement ; 
Car il estoit lor sires, et si sont si parent. 
La bataille en aurés par le mien escient. 
Le chevalier au chisne deffi premièrement 
Et Galien après et vos tos ensement. » 
Et li vaslës respont : ce De Jhesus lor deiTent 
Qu'envers Temperéor ne meffacent noient. » 
— Sire, dist li mesage, chi falent vo covenl. 
Despuis qu'il vos delflent, n'i a nul covenent. 
Hais où est li prevos où Covelence apent? 
Lui etses compagnons ne voi-jo ci noient, n 
Galiens respondi, li vassax de jovent : 
« No traïson queroit et nostre encombrement; 
Se véir le volés, vés-le là où il pent, 
Lui et ses compaignons où baloient al vent. 
DamleDex les confonde à qui li mons apent, 
Aine ne lor fu tolus bliaus ne vestemens ; 
Encor valent lor drap plus de .c. marsd'arjent : 



[4(>46-4(;74] ET DB OODEFROID DE BOUILLON. \1\ 

Ce poés-vos savoir s'il vos vient à talent 
Et ariere porter et doner à vo gent. » 
Qaant li messages Tôt, à poi de dol ne fenl; 
La veûe li torble et li cuers li desment; 
Pasmés caï à terre molt angoissosement. 
Chil dira tel novele, s'il revient à sa jent, 
N'i aura si hardi qui ne s'en espoent. 

Li vassaus qui là jut revint de pasmoisons, 
Puis se leva en pies et dolens et ombrons. 
Par son senestre estrief est montés es archons. 
Li chevax ou il sist fu ferrans et gascons; 
Moult fu bien afrenés, et isniax etroons. 
Onques meudres chevax ne senti espérons, 
Fors Ferrans de Nimaie dont conté vos avons. 
De Tescu de son col fu dorés li lions. 
Tos iriés s'en repaire as traïtors félons; 
Et quand il fu venus s'ès apela par nous : 
a Seignor» noveles sai où nos perdu avons! 
Ja est mors le prevos qui 'stoit de grans renons; 
Li chevaliers al chisne est plus fiers que lions; 
Pendu l'a à un chaisne et ses .x. compaignons; 
Aine ne lor fu tolus bliaus ne siglatons, 
Ne riches dras de soie, ne hermins peliçons; 
Quant il sont mort por nos, baron, car les vonjons! 
Ghevalcbons à bataille et si bien le faisons 
Qu'en la court de Nimaie en soit dis H respons; 
Et se le roi em poise, .11. ferdins n'en douons; 
Et se nos à bataille desconfir les poons. 
Après totes nos mors en iert faite canchons. » 



LA CHANSON DU CHEVALIER AU CTOHE [*6ÎS-*091j 



XXXIII 

5«gart de Houbrin iltiitiM le cbeiilier in C;giie. Cruul eambit. 
Segirl iil tvé. 

DE lamorl al preTost sonl li conte dolanl 
Et des .X. compaignons qui mouU furent vaillant. 
Cil savoient la terre et derierc et devant. 
Espaulars de Gormaise, qui le cuer ot vaillant, 
Apela le mesaige à loi d'home sachant. 
« Deffiaslesles-vos? Il — Oil, tôt maintenant. 
Li chevaliers le chinne seoit desus Ferrant: 
Mais il ne l'rendrait mie, p;ir le mien escianl, 
]*orle meillor trésor de Coloignela grant; 
Ains dit qu'il en ferra maint chevalier vaillant. 
Jo ne vi onques home de si riche samblant, 
Et si vos puis bien dire, par le mien esciant. 
Que li sons vasselages, a passé le Reliant. 
Je ne quit sos,ciel home qui osasl faire tant. 
Mon oncle eiist pendu et moi s'efisl vivant ! t 
Dist HernosdeSt Pierre : « Laissiës vostre samlilant; 
Li plus sages de vos a parole d'enfant! 
Che est .1. hom faés et de grantesciant; 
Et se vous en creiés mon cuer et mon samblant, 
Nos arions s'amor, ains soleil esconsant. 
Car li mandons acorde, ce serait avenant; 
Si serons en nos terres riche prince manant. » 
DistSegars de Monbrin : « Oies de recréanti 



[4698-4726] ET DE GODËFROID DE BOUILLON. 173 

Jo ne lairoie mie, por nul home vivant, 

Se jo liui ne le fier sor Felme de mon branl. 

Ja de confession ne puisse avoir garant; 

Car del colp premerain drois est que jo me vant. » 

'' Quant Segars de Monbrin fu des autres issus, 

En sa compaigne avait plus de .11. mil escus; 

N*i avait chevalier ne fust d'armes connus. 

li les a apelés et joules et chanus. 

€ Seignor, je vos ai tos à homes recheûs, 

Et de fiés et de terres vos ai tos ravestus. 

Moult doi bien de vos estre amés et cher tenus. 

Por ma honte vengier vos ai tos esmeûs ; 

Li Saisnes ert mes oncles, mes amis et mes drus; 

Or en iert la bataille et as fers et as fus. 

Quant ce venra al joindre des bons espiés molus, 

Se de lors chevaliers en véés nul queûs, 

Lues li trenchiés la tesie, nen ait autre salus; 

N'i soit nus à merchi regardés, ne veûs. » 

Et cil respondirent : « Tos les verres caûs; 

Car grans est no bataille et ruiste no vertus. » 

Moult a bien li traîtres sa gent enlalentée 
Al ferir par aïr et de lance et d'espée ; 
Il n*i a chevalier n'ait bien la teste armée 
Et blanc hauberc vestu et puis chainte Tespcc, 
Et Tescu à son col et la lance levée. 
Puis issirentd'un val, s'ont l'angardc monléc ; 
Uui mais chevalcheront sans nule demorée. 
Si près sont les batailles Tune de Fautre aléc 
N'avoil mis entr'ax .11. plus d'une arbalestée. 



i74 LA CHANSON DD CHEVALIBR AU CYGNE [4127-4756] 

Li chevaliers le chisne a lor gent aesmée, 
Puis apela sa gent, bien Ta reconfortée* 
«Seignor, vës la bataille, près la nos ont moslrée, 
Or pensés del bien faire, franche gent honorée, 
Jo i ferrai premiers par bone destinée, 
Si que Tverra m'amie que j'bai amenée. 
Or doit chacans membrer de la soie contrée; 
Qui or a bêle amie, n'i doit estre obliée, 
Âins soit en la bataille durement escriée, 
Si que bone novele en soit à lui portée. » 

Iluec ot tel parole as barons devisée 
Qui à lor anemis fu molt cher comperée. 

Li chevaliers le chisne fu bon vassax eslis, 
Et hardis de corage, prox et amanevis; 
Richement fu armés, bien en puet estre fis ; 
Car ses haubers fu blans et ses elmes burnis. 
De Tespée qu'il porte fu li brans bien forbis, 
Et li pons et li heus fu de fin or massis, 
Et la renge d'entor fu faite d*un samis. 
L'espée fut moult bone, si com dist li escris , 
Chevaliers qui la port ne puet estre honis. 
En bataille vencus, n'enerbés, ne malmis. 
Et si ot à son col .i. fort escu voltis; 
La guige fu d'un pailc coloré à vernis, 
S'ot hanste fort et roide, dont li fers fu massis, 
Et gonfanon pendant de .11. cendax partis. 
Li vassaux ne fu mie en grant biauté faillis, 
Âins fu grans etcorsus et bien amanevis. 
Or se gart de ses armes qui de lui est haïsl 



[4756-4784] £T DE OODBFROID DE BOUILLON. 175 

Li premiers qu'il ferra iert moult mal escarnis; 
Car garis n'en seroit por Tonor de Paris. 

Del chevalier le chisne vos ai dit la fachon 
Et devisé les armes al nobile baron. 
D'autre part fu Segars, qui cuer ot de félon ; 
Armés fu li traîtres, à guise de baron^ 
D'auberc et de vert elme et d'escu à lion. 
Li chevaliers le chisne brocha à esperon, 
Et Segars d'autre part lait corre l'arragon. 
Ânsi vienent bruiant que doi alerion : 
Grans cox se vont doner sans nul espargnison ; 
Desos les bocles d'or sont perchié li blason. 
Segars brise sa lance, qu'en volent li tronchon ; 
Li chevaliers le chisne Tempaint de tel randon 
Qu'il li percha l'escu et l'auberc fremillon, 
Parmi le cors li mist le vermel gonfanon, 
Et lui et le cheval sovina el sablon. 
Puis escria : « Nimaie de par le roi Oton ! » 
Puis escrie à ses homes : u Or i ferés, baroti ; 
Car tôt i seront mort li traïtor félon ! » 

Quant Segars de Monbrin fu à terre versés, 
De la dolor qu'il ot est .un. fois pasmés; 
Cil qui si le feri fu vassax adurés : 
Del cors li traist la lance dont li fers fu quarrés, 
Ses escus fu perchiés et ses haubers faussés ; 
Âl sachier de la lance est li cors déviés ; 
L'arme s'en est alée avec les parjurés. 
Car vers lor droit seignor ont fait desloialtés. 
Or commenche bataille, s'entendre la volés, 



176 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [47SS-4813| 

Ja n'i aura eslor qui n'i soil devises; 
Jamais de tant de gent si fiere n'en orrés. 

Moult fu grans la dplance as .11. os assambler, 
Qui le jor fust el camp se Tvolsisl esgardcr, 
Por ce qu'il ne dbtast de mort ou d'afoler, 
Tant maint bon chevalier i véist-on navrer 
Et ferir et abatre et plaier et navrer. 
.1. vaslet i avoit qui moult fist à loer : 
Si fu nés à Buillon, fi ex à .1. riche per, 
Hom la vielle duchoise, si Tôt fait adober, 
Noviax chevaliers fu, s'esioil à marier : 
Le cors de cil vassal, vos doi-je bien noracr, 
Et ot à non dans Pons; fîex estoit Guincmer; 
Si n'avoit nul plus prou dusc* à la roge mer; 
Prevos estoit d'Ardane, si l'avoil à garder. 
Del chevalier le chisne ne se volt aine sevrer; 
Ains fu en la bataille, por son cors esprover. 
Son cheval laisse corre, tant com il pot aler, 
Etvail ferir un Saisne devant à rencontrer, 
Aine haubers ne blason son cors ne pot tcnser ; 
Et lui et le cheval fistel camp soviner; 
Puis escria a Buillon ! » por s'ensaigne aloser. 
Li chevaliers le chisne n'ot seing de bohorder ; 
A sa vois qu'il ot clere commencha à crier : 
a Or i ferés, baron, n'aies seing d'aresler. » 
Dont hurta en l'ester, si commenche à caplcr. 

Là commenche bataille, ne vos quier à celer, 
Dont mainte belle dame convint puis à plorer 
Et maint orfe pucele targier à marier. 



[4814-4843] ET DE QODEFROID DE BOUILLON. 477 

La bataille fa grans et richement férue 
Et Segars de Monbrin gist mort sus Terbe drue. 
Li chevalier al chisne li a Tarme tolue; 
Après feri Gandin qui tenait Roche-Âgûe 
Cil fu bons chevaliers, s'ot la barbe cbanue 
A gués de Morestin avait terre tenue, 
.1. castel orgeillox sor Tége de Gorsue. 
Por oc avoit li Saisnes sa grant broigne vestue, 
Mais li fers al baron Ta faussée et rompue, 
Si que del sanc vennel est la hanste empolue, 
Que mort l'a trebuchié al travers d'une rue. 
Li chevaliers al chisne regarde vers sa drue. 
Qui fu al chief d'un renc d'un siglaton vestue, 
Sor une mule ambiant espaignole et quernue. 
Ele voit son ami, tos li sans li remue : 
« Sire propisses Dex, qui fesis Ciel et nue, 
Garissiés hui celui qui m'onor m'a rendue! 



» 



Li oroisons fina delà franche moillier; 
Por tel baron le flst qui li ot grant mestier; 
Car grant paine soffri à s'onor desraisnier; 
Et Testors recommenche as brans forbis d'achier. 
Li chevaliers le chisne, qui moult fist à proisier, 
A s'ensaigne livrée à .i. son esquier, 
Puis mist la main al brant dont li pons fu d'ormier; 
Venus est à l'estor por ces adamager 
Qui embuischié estoient por lui à detrenchier. 
Si a fera .i. Saisne de l'espée d'achier, 
Que Telme li fendi el plus maistre quartier. 
La coiffe de Tauberc ne pot mie Irenchier; 



nS LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYONË [4843-4871] 

Mais li cox al baron fist le test embarrier 
Et la toie desrompre et le chervel widier; 
Ne Teûst mie mex Iné à an levier. 
A cel estor morarent tel v. c. chevalier, 
Dont onques nul ne vit en atre, n*en mostier. 
Mais cil de Covelenche, serjant et esquier, 
Et li riche borjois et li bons almosnier, 
Après lagrant bataille i flrent un carnicr. 
Tos les mors i ont fait verser et trebachier, 
Puis i ont fait .i. comble à caus et à mortier, 
Puis i firent après une crois estachier : 
Encor la voit-on bien el chemin droiturier. 

La bataille fu grans et li estor félon ; 
Li chevaliers le chisne en apela Ponchon. 
Avoc celui arestent si .iiii. compaignon : 
C'est Elinans de Mes et JoifTrois de Mascon, 
Et Tierris de Lovain et de Monchi Dreon ; 
Puis escrient « Nimaie de par le roi Oton \ » 
A Tensaigne escrîer vinrent . v. c. baron, 
Et ocient ces Sâisnes, à force et à bandon ; 
Des trai tors parjurés font grantocision, 
Que li cheval se baignent de si que al feslon. 
De Teschiele Segart, où ot maint mal félon. 
N'en escaperent mais que .xxx. compaignon, 
Et cil sont si bailli, com dire vos doit-on, 
Li plus sains a colpé le nés ou le menton, 
Ou le poing, ou le brach, le pié et le talon. 
Il ne s'enfuient mie por peur de prison : 
Ains volent à la mort avoir confession. 



[48Î2-4900] BT DE OODEFROID DE BOUILLON. il9 

Seignor, ce fa en mai, la première semaine, 
Que li pré sont flori et on les erbes faine, 
Le chevalier le chisne avint moult bêle cstraine; 
De la bataille a prise Teschiele premerainOé 
Sa moilliers Beatris ne fu mie vilaine, 
Ains vint à lui ambiant par mileu d'une raime, 
Et fu assés plus bêle que fée ne seraine. 
a Sire, que faites vos? est vo chars tote saine? » 

— Oïl, madolce dame, mais moult avons grant peine.» 

— Sire ne t'esmaier, honor auras cherlaine; 
Chil Sires t'aidera qui flst la Quarentaine. 
Ja fist-il le pardon Marie Hadalaine 

Et si salva Jonas el ventre à la balaiHe ; 

Por vos conmencherai Torison Karlemaine 

Qu'il disoit em bataille^ quant on lachoit s'ensaignc; 

Puis ne dotoit-il home en bataille prochaine; 

Saint Selvestres la fist en cele Quarantaine 

Que Jhesus jeûna quant il sist à la chaîne; 

Et puis en converti si la roïne Elaine 

La mère Gostentin dont Tame devint saine. 

S'a Buillon vos tenoie en ma cambre demaine, 

Miex Tameroie qu'estre roïne, ne duchaine. v 

Li chevaliers le chisne descendi de Ferrant, 
Le destrier de Nimaie, que il paramoit tant^ 
Trestot environ lui ses chevalier vaillant, 
Isnelement deslace son vert elme luisant. 
Et sa coiffe abaissa sor s'espauUe gisant, 
Par la dolchor del vent qui le vait refroidant. 
Beatris descendi jus del mulet ambiant, 



180 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [41)01-4929] 

Son cors ot bien taillé et si fa de bel grani, 

Ja de plus bêle dame nus joglerres ne chant. 

Li chevaliers le chisne la vait moult regardant; 

De ses .11. bras Tacole dolcement maintenant, 

Plus dolcement la baise que mère son eiTant. 

Es lor Yos Galien, à esperon brochant, 

Et sa riche bataille vint après lui poignant, 

Le chevalier le chisne apela en oiant. 

€ Comment vos est,biax sire, dites mol vo samblant. » 

Et il li respondi : « Moult i somes perdant ; 

De tote no bataillen'ai plus de remanant« 

Li lor sont si bailli, par le mien esciant, 

Ne s*en sont escapé ne mais ^xxx. fuiant. 

ITes fera hui mais liés nus joglerres qui chant. » 

Galiens fu armé, s'ot Tensaigne lachie ; 
Après lui vint poignant la bataille rengie. 
Li chevaliers le chisne ot pensée aatie, 
Car il avoit sa mie acolée et baisie. 
Assés li venist miex c adonc reûstlaissie! 
Galien apela de parole envoisie : 

ce Sire, ceste bataille m'est avoc vos jugie ; 
Por nostre cors garder irai en Taramie 
Mes gens remanront ci que molt est affcblie» 
Lors monta sor Ferrant s'apela sa maisnie. 
« Seignor, reposés-vos en ceste praerie ; 
Conduirai Galien et sagrant chevalchie 
Desore en celé angarde en la voie enhermie ; 
Des mors et des navrés est la voie jonchie 
Ils ont en som Tangarde mainte ensaigne lacie. » 



[493(M9S7] ET DE 60DEFR0ID DE BOUILLON. 48i 

Or aproche bataille dotée et resoignie 

Dont mainte bêle dame fu dolente et irie. 

Et mainte orfe pucele de marier targie. 

Dès or fa Galiens en la garde montés, 

Tos garnis de bataille et moult bien conréés. 

Lî chevaliers le chisne les en a apelés: 

c Seignor, franc chevalier, ne vos desconfortés: 

Li Saisne ont plus grant gent que nos n'avons assés; 

Mais Dex nos secorra par les soies bontés ; 

Car li drois en est noslre, de verte le savés. 

Cil qui son droit deffent doit estre asseûrés; 

En Deu ai ma ciéance, se vos les requières, 

Qu'el desus en venrés, ja mar le doterés. 

Gardés c'onor i ait nostre drois avoés, 

Li niés Temperéor, qui nos a amenés ; 

Qui vis si laira prendre, jamais n'ert honcrés, 

Ne por lui ne sera ors ne argens donés : 

Et se nus des lor chiet, à mort lues le metés 

Et esroment li soit li chiés del bu sevrés; 

Et se Dex no3 en jeté, que li camp soit fines, 

Et que li camps soit nostre, ja mar en doterés, 

Tos li gaains vos soit partis et devises; 

Ja n*en ruis retenir .11. deners monéés ! » 

Cil li ont respondu : « Ja mar en parlerés ; 

Ne vos en fauroit .1. por estre des membres, 

Et cil qui s'enfura soit recréans clamés. » 

Li chevaliers le chisne les en a merchiés. 

AIsi flst Galiens, li vassax adurés. 



182 LA CHANSON DU CHEVAUBB AD CYGNE [4958^978] 



XXXIV 



Bspaalan de Gorroaite recommence le combat. Il tue Galien ; «et cheTaliert 
se précipitent sur les Saisoes pour le tenger. 



OR VOS reconterai des glotons parjurés ; 
Ghil Sires les confonde qui en crois fu penés! 
Espaullars de Gormaise, li traîtres provés, 
A .II. mil chevaliers est des autres sevrés; 
Il n'i a cex d'aus tos ne soit entalentés 
Del bien faire en Testor^ puis qu'il sera montés. 
Là peussieç véoir tans fors escus listés 
Et mainte grosse hanste, dont li fers fu quarrés. 

Or approche bataille, s'entendre la volés, 
Jamais de tant de gent si fiere n'en orrés. 

Or chevalche Espaullars à la chère grifaigne, 
Et fu moult bien armés d'auberc et d'entresaigne, 
Et d'escu et de lance et d'elme de Sardaigne; 
S'ot une espée chainte, qui fu faite en Bretaigne ; 
Li fevres qui la fist en la terre sobraigne 
Ot à non Dionés, l'escriture Tensaigne. 
XXX. fois l'esmera por ce qu'il ne refraigne, 
Et tempra xxx.ii., qiie nus hom qui la chaigne 
En soit plus conquerans et qui en guerre maigne. 
Malarars, .i. marchans, qui fu nés en Bretaigne, 
La vendi .c. mars d'or et par droite bargaigne. 



[4979-5007] BT DE OODBPROID DE BOUILLON. i83 

Et .XX. pailes de pris et j. cheyal d'Espaigne. 
César li emperere Tôt maint jor en domaine; 
Englelerre conquist, Anjou et Alemaigne, 
Et France et Normendie et Borgoigne et Quilaigne, 
Et Puille et Bogerie, Saisone et Moriaigne. 
Or en est cil saisis qui nulai non adaigne ; 
Por sa grant crualté en sancsovent la baigne. 
Et issirent d'un Tal s'entrent en une plaigne 
Et voient Galion et sa riche compaigne^ 
Qu'il avoit amené de la cort d'Àlemaigne. 
Espaullars de Gormaise a escrié s'ensaigne; 
Et Galions la seue, qui hardemens engraigne. 
Li chevaliers le cbisne li proie qu'il destraigne 
Les barons deseschieles, que nus d'ax ne s'i faigne 
Et voisent tôt serré contre la gent gritfaigne. 
Plus de .c. graisle sonnent contreval la campaigne. 
Ne remanra hui mais que aucuns ne s'en plaigne; 
Comme qu'il en aviegne de perte ou de gaaigne. 

Puis que cil des eschieles se sont entr'encontré, 
Espaullars de Gormaise a son cheval hurté ; 
De ses armes estoit richement achesmé; 
Devant cex des eschieles a premiers randoné 
Et Galions laist corre, ne l'a pas refusé. 
Une bende ot de fer en son escu listé ; 
La feri Espaullars, ne l'a mie troé ; 
Li fers glacba à mont, en l'oil l'a assené. 
Droit parmi la chervele li a outre passé. 
Puis Tempaint par vertu, si Ta mort cravcnté. 
Quant Ife vit Espaullars, grant joie en a mené: 



i84 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [5008-5036] 

Pais escrie sa gent : « Sciés asseûré ; 

De cestni avons pais ; mar iert hui mais doté 

L^autre gent que il a avoc lui amené. 

L'emperere ert ses oncles ; n'ot mie cuer séné. 

Quant celui li bailla que il set que moult hé. 

Gomment qu'il en aviegne, il l'a cher acaté. » 

Li chevaliers le chisne al corage aduré 

A entendu le cri; moult a son cuer iré; 

Puis broche le cheval, s'a Tescu acolé; 

Vait ferir Espaullart, le quivert parjuré. 

Par desore la bocle Tescu li a troé. 

Diables le gari qu'en char ne l'a navré. 

Et lui et le cheval a el camp soviné. 

Dont brochent d'ambes pars, n'i ot plus demoré. 

Li chevaliers le chisne a son vis retorné; 

Et vint à Galien, nen a mie oublié; 

Grant dol en ot al cuer, quant ne l'voit relevé; 

II a mis pié à terre et puis Ta apelé : 

a Sire, car remontés, por sainte cari té ! 

Ja se sont tôt vostre home as traïtor meslé. » 

Cil ne pot dire mot, qui gisoit ens el pré. 

Li chevaliers al chisne a moult grant dol mené ; 

Par grant amistié Ta et plaint et regreté : 

€ He! Galions, biax sire, commal vos ai gardé! 

Frans chevaliers cortois, et plains de grand bonté» 

Cil Sire qui por nos ot le son cors pené 

Ait merchi de vostre arme, par la soie bonté ! 

Puis Ta de son escu molt bien acoveté. 
Et monta el cheval c'a estrief n'en sot gré. 



[SO37-&066] ET DE OODBFROID DE BOUILLON. i85 

Li chevaliers le chisne remonta sor Ferrant, 
Le cheval de Nimaie, que il parama tant, 
Et vient en la bataille, moult tost esperonant, 
Et vait ferir .i. Saisne sor son esco devant ; 
Onqnes par armeure ne pot avoir garant; 
Tôt droit parmi le pis li mit le fer trenchant ; 
Del cheval Tabat mort; puis si a trait le brant, 
Et vait ferir .i. autre sor son elme luisant. 
Aine coiffe ne aubers ne li furent garant. 
Puis escrie « Monjoie! Baron, poigniés avant, 
Vengiés votre seignor, le hardi combatanl, 
Galien le cortois« qui nos paramoit tant ! 
Jamais ne le verres sain ne sauf, ne vivant! » 
Quant cil Ton entendu» moult furent dolosanl ; 
Là peiissiés eîr une dolor si grant, 
Sor les chevax se pasment plus de .c. maintenant, 
Li chevaliers le chisne les vait reconfortant; 
« Seignor, fail-il à els, entendes mon samblant; 
Li cris, ne li plorers ne vos volt mie .i. gant; 
Se vos onques Tamastes, or soit aparissant, 
Qui or ne vait ferir ne le pris mie .i. gant. » 
A cel mot laissent corre Bavier et Alemant; 
Ens esSaisnes se flerent, n'es vont mie espargnant. 
A ceste pointe furent li traïtor perdant 
Tel .1111 .G. en quiéent, par le mien esciant, 
Qui jamais ne verront ne fème ne enfant. 
Li Saisne s'esmaierent, si s'en tornent fuiant ; 
Plus d'une arbalestée les enmaine Ferrant. 
EspauUars de Gormaise ot recovré sa jant ; 
Quant il fu remontés, ne vait mie atendant, 



i86 LA CHANSON DU CHEVALIER AD CYGNE [S067.509«] 

Ains a traite l'espée al pont d'or relaisant; 
Qui il coDseat à colp, il n'a de mort garant. 
Hui mais orrés canebon s'il est qui la vos chant. 

Puis que li Saisne virent lor seignor à cheval, 
Tost revienent arrière, tôt le pendant d'un val. 
EspauUars de Gormaise tint l'espée poignaU 
Et vait ferir Gontastre, .i. chevalier loial; 
Aine elmes ne ventails ne li fist retenal ; 
Trestot l'a porfendu enfresi qu'el coral. 
Cil cox fist esmaier maint chevalier loial 
Et Saisne s'eslaissierent, li traïtor mortal. 
Li chevaliers le chisne, al cuer emperial, 
A saisi il méismes s'ensaigne de cendal, 
Que Galiens portoit en bataille campai ; 
Vait ferir Espaullart, le quivert desloial. 
L'escu li a perchie par desos le boclal, 
Droit par mileu del pis li mist le fer roial , 
Et Tensaigne de paile et la hanste poignal; 
Del cheval Tabat mort, puis escrie roial 
L'ensaigne Galien, lor seignor natural. 
Là peûssies véoir .i. mortel batestal. 

Puis c'Alemant oïrent Tensaigne lor seignor, 
Galien qui fu niés le bon emperéor, 
Là véissiés poins tordre et mener grantdolor. 
He! Dex, tant jentiex hom plora por lui le jor. 
Li chevaliers le chisne lor a dit par amor ; 
« Venés ferir sor cex qui ont mort vo seignor! » 
Puis vait ferir .i. Saisne en l'escu de color; 



;^S096-Sn3] ET DE GODBPROID DE BOUILLON. i87 

Parmi Tescu 11 mist, Tensaigne painte à flor; 
De) cheval Tabat mort; pnis si a fait son tor. 
Et escria s'ensaigne : c Ferés franc poignéor, 
Car tuit i seront mort li malvais traïtor! • 
Dont s'eslaissent sor els Alemant par fieror. 
Qui donc véist les Saisnes morir à grant dolor, 
Adont tornent en fuies li grant et li menor. 

Or s'enfuient li Saisne, qui damleDex maldiet 
Li plus hardis d*ax tos a péor de sa vie ; 
Ne torneront hui mais, se il n'ont; autre aïe; 
Lor seignor laissent mort enmi le praerie, 
Ci) les sevent al dos, qui n'es espargnent mie. 
Maint pié et mainte teste i ont le jor trenchie ; 
Des mors et des navrés est la terre jonchie, 
Tant cheval Téissiés de Gascogne et de Frise, 
Fuir totestraier, dont la sele est widie, 
Li chevaliers le chisne Qt une grant voisdie; 
Ne volt mais encalchier sa genl en apercie 
Car s*il mais les sevist il eûst fait folie. 
Car Enors de la Perre à la chère hardie 
Est ja issus del bos à sa grant compaignie 
Et Josserans li fel o s'eschiele bastie. 
.n. mile chevaliers ot chascuns en baillie. 
Quant les fuians encontrenu n'i a nul qui en rie; 
Del chevalier le chisne li content Taramie, 
Qui lor seignor a mort par sa chevalerie. 
Quant li Saisne l'oïrent, chascuns en brait et crie. 
Li cheyaliers le chisne, qui Dex soit en aïe, 
Retorna en Fangarde o ses homes qu'il gie ; 



188 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [&124-.S15)] 

Espaullar a trové, qui moult ot félonie ; 

Isnelemeot descent, trait Tespée forbie; 

Bien sot qu'ele estoit bone et de grant seignorie. 

Il la dona Ponchon qui puis Tôt em baillie. 

Galien a trové sor l'erbe qui verdie, 

Li chevaliers le chisne qui Jhesus benéie, 

De son escu l'avoit covert par cortoisie. 

Sor .1. cheval le lievent entre lui et Elie, 

Doi chevalier le tienent, qui ne peut, ne ne plie;| 

Tant chevalcenl ensamble que lor gentont choisie; 

Galien descendirent qui la force est falie; 
De sanc et de suor avoit la bouche emplie. 
Beatris la cortoise, qui tant fu eschévie, 
Ses mains bat et detort et si plore et lermie, 
Oïr puet-on la noise de près d'une traitie. 
Li chevaliers le chisne les destraint et castie: 
« Seignor, laissiés vo plor, car ne valt une alie; 
Si pensés del bien faire contre la gent haïe ; 
Car n'i a nul d'ax tos qui no mort n'ait plevie. » 

Seignor, or escotés que la canchon devise : 
Li chevaliers le chisne tote Tost asserise, 
Qu'il n'i ot plor, ne cri mené en nule gise. 
De bien faire les proie et semont et atise ; 
Et il ontrespondu : « Jà n'i aura fainlise; 
Miex volons tôt morir que faire coardise. » 
Li chevaliers le chisne a une cnsaigne prise, 
Huon apele o soi, qui tenoil Roche-Bise; 
L'ensaigne qu'il tenoit li a en sa main mise ; 
De Tune des eschieles li a fait commandise; . i 



I 



(^àlS3-&18l] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 189 

Puis apela Guion, qui justice Falise, 
.1. chastel orgeillox sor l'iaue de Tamise ; 
L'autre li a livrée en Tonor S'. Denise. 
Onques n'i ot bataille que moult bien n'ait assise. 
Josserans li traîtres a Tamgarde porprise, 
Et Enoi-s de la Perre qui en amors se fie : 
N'en a .11. si félons dus qu'el règne de Frise, 
.u. mile chevaliers ot chascuns en justise; 
N*i a cil qui ne soit bien armés à sa guise ; 
El jurent damleDeu et le cors S^ Morisse, 
Li pires, ne li meudres n'i aura garandise. 

Hui mais orrés bataille s'il est qui la vos die ; 
Onques par nis .1. home ne fu si bone oïe. 

Enors et Josserans ont Tangarde montée, 
N'avoit .11. plus félons dusqu'à la mer betée. 
Moult par ont grant compaigne avoc els amenée, 
.ini. mil chevalier; moult sont de grant posnée. 
Il n'i avoit celui n'eusl la teste armée, 
Et Tescu à son col et la lanche planée, 
Et chaint son brant d'achier et la broigne endossée. 
Là peûssies véoir tante ensaigne fremée ; 
Des escus et des armes luist tôle la contrée. 
Li chevaliers le chisne ot sa gent acesmée : 
Huges conduist Teschiele qui hardement agrée; 
Et Josserans lail corre, s'a s*ensaigne escriée ; 
Et Huges son cheval la règne abandonnée, 
Vait ferir Josserant sor la large roée ; 
Desos la bocle d'or li a fraite ei Iroée 
Et la broigne del dos desrote et dcssaiïrée ; 



190 LA CHANSON OU GHBYALIBR AU CYONE [SI83-&204] 

Parmi le cors li mist Tensaigne à or lislée^ 
Del cheval l'abat mort; puis a traite Tespëe^ 
Quant si home le voient, n'i otjeu, ne risée, 
Et brochent d'ambes pars, sans nule demorée; 
Là peûssiés véoir tante broigne faussée, 
Et maint pié et maint poing, mainte teste colpée, 
El maint riche cheval dont la sele est tornce, 
Dont li seignor sont mort et gisent en la préc. 
A Enor fu molt tost la novele contée 
Que Josserans est mort, Tarme s'en est alée. 
Quant Enors Tentendi la color a moée^ 
.1111. fois se pasma en la sele dorée. 
Là ôt por Josseran mainte lerme plorée. 
Et Enor ol sa gent moult bien entalentée, 
Et escria s'ensaigne et vint à la meslée. 
Et vait férir Hagon qui Tensaigme a portée. 
Le pis li a trenchié, le cuer et la corée; 
Puis Fempaint par vertu ; cil caït en la prée. 
Puis vait ferir .i. autre del trenchant deTcspée; 
Mort l'abat del destrier envers en mi la prée, 
Onques puis celé eschiele ne pot avoir durée; 
Tote fu desconflte, morte et desbaretée, 
Qui fuir ne s'en pot, moult ot maie vesprée. 



[5205-5226] BT DE OODEFROIO DE BOUILLON. ItH 



XXXV 



Combats contre Enor de la Pierre, Hirabei, Pouchara et Garnier. 
Béatrix tombe entre leurs mains. 



QUANT sont mis à la faite li home Galien, 
Et Gais qui tint Fulise ne s'atarge de rien ; 
\ins broche le cheval, va ferir Marsien, 
Del cheval l'abat mort, dont cria Si Aigoien; 
Et tôt cil de s'eschiele le refirent moult bien. 
Es-vos par la bataille apoignant Lucien 
Et Enor de la Perre etMasselin le Chien : 
N'a plus foi en nul d*ax qu'il a en .i. païen. 
Les ctievaus laissent corre, chascuns abat le sien. 
Et Guis cries'ensaigne, vait ferir Abien, 
.1. félon traïtor chenu et anchien; 
De Tescu li trencha les ais et le mairien ; 
Parmi le cuer li mist le fer galacien , 
Del cheval l'abat mort, voiant Espérien, 
Et Guis relaisse corre, vait ferir Urien, 
.1. novel chevalier; flex fu Eufemien. 
.1. frère avoit o lui, c'on claime Clarien, 
Et Guis le vait ferir sor Tescu bellissen ; 
Ne li valut l'iiauberc le montant d*un sarmen ; 
Ne Veûst mie miex tué à i mairien. 
Adont s^escria Gais : « Or i ferés, li mien, 
En Tonor damleDeu, le roi celestien ! » 



192 LÀ CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [5227-5256] 

SeigDor, or escotés canchon de grant barnage, 
Enors crie s'ensaigoe et broche son aurage; 
El fiert .1. chevalier sor Telme de cartage; 
Mort Tavoit abaiu très en mi le praage. 
Si home laissent corre, n'i font long areslage; 
Des homes Galien i font moll grant damage; 
A cel poindre en caïrent plus de .c. en Perbage. 
Guis, ne si compaignon ne fesissent estage, 
Quant lor saut .i. eschiele, qui a bon guionage, 
Li chevalier le chisne a Taduré corage. 
Et vait ferir Enor en la florie large. 
Onques li blans haubers ne li fist retenage; 
Autres! li derontcom ce fust une sarge, 
Parmi le cors li met Tanste et Tensaigne large; 
Puis Tempaint par vertu et cil prent trebucage. 
Dont escrie Monjoie par molt grant vasselage : 
« Ferés, franc chevalier, si vengiés vo hontage, 
De cex qui nos ont mort nostre droit seignoraget » 
Quant cil oent parler de Galien le sage, 
Lor chevax laissent corre, plus n'i ot demorage. 
Là peûssies oïr tel noise et tel criage, 
Li traïlor i muèrent à dolor çt à rage. 
Josserans et Enors sont mort par lor olrage; 
Tel dol maine chascuns, à poique il n'esrage. 
En fuies sont torné parmi .i. val ombrage. 
EtMirabiax chevalche o son riche barnage, 
Et Fouchars li traîtres le seut, qu'il ne se large, 
Et Garniers avoit là trespassé le boscage ; 
.11. mil. chevaliers ot chascuns en guionage, 
Et sont moll bien armé, sus bons chevax d'arage. 



[S2S7-S284] ET DE QODEPROIDDE BOUILLON. 193 

S'or n'en pense Jhesus et la saintisme ymage, 
Del chevalier le chisne nos i feront damage, 
La teste i laissera, se il poent, en gage. 
Beatris li tolront, qu'il prist en mariage; 
Ja, jo quit, ne tenra Buillon en iretage. 

Mirabiax de Tabor et Fouchars de Riviers 
Orent en lor compaigne .un. mil chevaliers, 
El Garniers les sevoit, qui venoit par deriers ; 
Cil en avoit .11. mil, armés sor les destriers; 
Ghascuns estoit traîtres et fels et reneiers 
L'ariere garde fait des qui vers aversiers. 
Li chevaliers le chisne, qui tant fut prox et fiers, 
Ken avoit mie lui entretot .111. milliers, 
Et .v.G. en avoit avec les esquiers. 
Ghil gardoient lor dame et mules et somiers. 
Li Saisne gisent mort par ces amples sentiers; 
Ansi fait Galions, qui tant fu bons guerriers ; 
vu. mil contre .111. c. n'est pas camps droituriers. 
A cel estor en iert moult grans li emcombriers. 
S'or n*en pense Jhesus, li pères droituriers, 
Li chevaliers le chisne aura tex destorbiers 
Ja ne verra Buillon, nen en iert ireliers. 

Mirabiax et Fouchars chevalcent fièrement; 
Et Garniers vient après, le pas moult bêlement. 
En sa compaigne avoit maint dansel de jovent 
Et lor arrière garde les seut moult ficremenl. 
N*estoitmie en sus d'ax .11. traities d'arpent. 
Li chevaliers le chisne et sa gens les entent, 

43 



194 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CTONE [5385-5314] 

De tos sens les voil sordre, moult par i ot grant jent. 

Jhesu Crist reclama de cuer escordement, 

Dont plora de ses iex moult angoissosement; 

Dont broche et esperone, Tescu en canlel lent. 

Et fiert .1. chevalier sor Tescu à argent ; 

Droit par mileu det cuer le bon espié li rent, 

Del cheval l'abat mort à la terre sanglant, 

Et sa gent vient poignant après lui fièrement. 

Li Saisne lor revienent maint et communalment, 

Car moult orent grant force, si n'es dotent noient. 

De lances et d'espées i fièrent durement; 

Plus de .G. en ont mort à cel cnvaiement ; 

Del camp les ont fors mis par lor eiïorcement. 

Li chevaliers le chisne guencist premièrement, 

DamleDeu en jura et le cors S' Climent, 

Que s'uns sens s'en fuit mais^ il le fera dolent. 

Quant il Forent oï parler si cointeraent, 

Aine n'en i ot .i. sol qui ne s'en ospoent. 

As Saisnes sont guenchi adont iriement. 

Li chevaliers le chisne esperone forment 

Et vait ferir Fouchart, qui li cors Deu cravent! 

L'escu li a perchié et Tauberc li desment, 

Par selonc le costé le bon espi6 li rent. 

Diable l'ont gari, quant en char ne le prent; 

Ou il volsist ou non, del cheval le dcsconl. 

Chil resali en pies moult effrér^ement. 

Li clievaliers le chisne li revient fiercmonl, 

Isnelemcnt s'abaisse, parle nasel le prent, 

A .iiii. chevaliers fu livrés voiremenl; 

Onques ne pot avoir .r. sol secorement. . 



[5315-5343] ET DE OODEFROID DE BOUILLON. 195 

Li chevaliers au chisne n'ot nul reposemenl; 

Il escria s'ensaigne moult eiïorciemcnt. 

Puis se fièrent es Saisnes, n'es espargnent noient; 

Maint en i ont ocis abandonéement ; 

En fuies sont torné, dam le Dex les cravenl! 

Aine de si à Garnier n'i ot arestement. 

Quant il les voit fuir, moult ot le cuer dolent. 

Il escria s'ensaigne à sa vois clerement, 

Et broche son cheval, qui ne cort mie lent, 

Et Sert .1. soldoier qui fu nés à Clarvent, 

Que Tescu li percha et Tauberc li desmenl; 

Tant com hanste li dure del cheval le descent, 

Et tôt cil de s*eschicle refirent ensement. 

Là peûssiés véoir .i. si fort caplement 

Et tel plor et tel cri et tel dolosement; 

Et Tuns crie son frère et l'autre son parent, 

Plus de mil chevaliers i furenl mort sanglent. 

Qui aine n'orent confesse, ne benéissement. 

Li chevaliers le chisne abaisse durement; 

De tote sa maisnie ne sont remés que cent, 

Qui tôt ne soient mort à dol et à tormenl. 

Quant il virent la force, grans péors les enprent ; 

En fuies sont torné, corechox et dolent. 

Li chevaliers le chisne treslornc moult sovenl. 

Plus de .X. en a mort par son cors solement; 

Mais or li ait cil qui fist le flrmament, 

Que poi puet faire .i. home encontre tant de gent. 

Or chevacenl li Saisne, qui Dex doinst encombrier ! 
Mirabiax de Tabor chevalche el chief premier 



496 LA CHANSON DU CHEVALIER .AU CYONE [5344-5373] 

Et escrie ses homes : <k Ferés, franc chevalier, 
Mar en i lairés .i., serjant, ne esquier. 
Li chevaliers le chisne trestorne le destrier ; 
Vait ferir Mirabel sor l'escu de quartier ; 
Outre li mist le fer et l'anste de pomier ; 
Là broigne fu tant fors ne la pot empirier; 
Tôt estordi Tabat sor le col del destrier. 
Anchois qu'il s'en peiist arrière repairier, 
Ot Saisnes entor lui assez plus d'un millier. 
Sor l'escu le ferirent là .iiii. chevalier : 
Et .111. sor son hauberc, qui l'quident trebuchier. 
Chil s'aflche es eslricrs, qui le corage ot fier; 
Aine ne Y porent movoir ne plus que .1. mostier; 
Puis a traite l'espée, qui moult fist à proisier. 
Le premier a féru, ne l'volt mie espargner, 
Que l'elme li colpa à tôt le hanepier. 
Le sanc et la chervele li fist as pies raier. 
Puis referi .1. autre de l'espée d'acliier; 
Trestot Ta porfendu enfresi qu'el braier. 
Qui véist le baron les Saisnes martirier, 
Por noient ramentust RoUant, ne Olivier. 
Ausi com li aloe fuit devant l'esprevier, 
Fuient cil devant lui; ne Tosent aprochier. 
Tel voie fait li bers al brant forbi d'acliier. 
Que moult bien .1. grans car s'i peiist carier. 
Il s'esl d'ax départis, qui que s'en doie irier. 
Et vint droit à sa gent où il n'a qu'esmaier. 
Quant il l'orent choisi sain et sauf et entier, 
Ne l'fesist-on si lié por Tor de Montpeslier. 
Et Mirabiax estoit montés desus Templier, 



[6374-5403] ET DB OODBFROID DE BOUILLON. 197 

.1. moult riche cheval et corsu et plenier ; 
Puis est venus as Saisnes, n'i volt plus detriier, 
Et escrie ses homes par le cors S' Richier : 
« Mar en lairés aler le gloton paltonier, 
Qui mon oncle m*a mort, que tant avoie chier! » 
Chil laissent corre après, ne volent detriier. 
Làpeûssiés véoir maint cheval estraier, 
Et tant vassal à terre ocirre et detrenchier ; 
Ja d'autre raenchon n'i lairontostagier. 
Lors furent si espars c'on n'en pot nul baillier ; 
Dusc'à l'arriére garde ne finent de cachier. 
liuec quident avoir Alemant recovrier; 
Mais que feront .lu.c. encontre tant millier? 
S'or n'en pense cil Sires, qui lot a à jugier, 
Li chevaliers le chisne a perdu sa moillier. 

Li chevaliers le chisne est h sa gent venus; 
V. G. chevaliers furent as blans haubers vestus, 
De .VII. mil que il ot avoc lui esmeûs; 
Tôt sontli autre mort, ne l'en est remésplus. 
Li chevaliers le chisne a apelé ses drus : 
« Seignor, secorés moi, por Deu qui maint là sus! 
Se jo pert ci ma feme, dont sui mors et confus. » 
A icest mol s'eslaissent es Saisnes mescreus ; 
À tôt le premier poindre en ont .c. abatus. 
Là ot maint hauberc frait et perchiés tans escus; 
Et tans elmes froissiés, tans clavains descosus, 
Li Saisne s'esmaierent, si se traistrent en sus ; 
Dusqu'en Tarière garde, là les ont embalus. 
Chil laissent corre à els les bons chevax crenus; 



198 LA CHANSON DU CHEVALTER AU CYGNE [6403-5431] 

Âdonl fu li cstors moull ruistcment férus, 

E Dex f tant cox i ot donés et recheus ! 

Garniers et Mirabiax s'escrient à vertus : 

« Ferés, franc chevalier, mar en ira jus nus : 

Ochiés tôt à fait et joules et chenus! » 

Li Saisne s'csbaudissenl, lor efforsest queûs; 

A cel poindre qu'il firent en ont .c. abalus. 

Là peûssiés oïr et tex cris et tex hus; 

S'or n'en pense cil Sires, qui el ciel fait vertus, 

Perdue iert Beatris; ja n'en aura refus : 

Hais cil en pensera qui maint el ciel lassus. 

Quant li Saisne orgeillox, qui li cors Deu maldie, 
Orent Tarière garde rompue et départie, 
Li chevaliers le chisne vint poignant à s'amic, 
Et escria s'ensaigne, sa compaigne ralie; 
Encor ot .iii.c. homes de moult grant seignorie, 
Armés sor les chevax d'Espaigne ou de Kossîe ; 
Mais moult ont poi d'efTors contre la gent haïe; 
Car Mirabiax chevaice à sa grant ost banie, 
Et Garniers li traîtres qui les chaele et gie. 
Cist doi conte orgeillox sont plain de félonie; 
.VII. mile chevaliers ont en lor compaignie. 
Mirabiax de Tabor lor commanda et prie : 
« Seignor, or del bien faire, ne vos atargiés mie f » 
Puis brochent les chevax aval la praerie; 
Al chevalier le chisne ont fait une envaïe 
Et li bers vint encontre Tensaigne desploïe, 
Et vait ferir .i. Saisne sor la large florie, 
Par desore la bocle li a frai le et croissie; 



[S432-54G1] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 199 

El cors li met la lanche el Tensaigne polie, 

Del cheval l'abat mort; Tarme s'en est partie. 

Pais mist le main al brant, qui luist et reflambie, 

Et fiert .1. soldoier sor l'elme de Pavle, 

Trestot l'a porfendu enfresi qu'en Toïe, 

Pals se fiert en la presse, comme beste csragic ; 

Qui il ataint à colp il n'a mestier de mire. 

Par là où il s'en vait li rens en aclarie ; 

Et si home relièrent qui n'es espargnent mie ; 

Des homes Hirabel est la place jonchie; 

Quant dans Garniers lor saut et sa chevalerie. 

.ini. mil sont et plus; moult ot grant compaignic. 

Del bon cheval corant a la règne lasquie, 

Et fiert .1. soldoier qui fu nés d'Ionie. 

Le fer li mist el cors et la hanste fraisnie. 

Puis cscrie s'ensaigne : « Ferés, bone maisnici 

Li chevaliers le chisne n'emportera la vie. > 

Li Saisne laissent corre tôt à une bondie; 

Cil de Buillon s'esmaienl que lor force est falie. 

Li chevaliers le chisne en plora et lermie; 

Ou il le voille ou non, sa feme i a gerpie. 

Hirabiax laisse corre, pai' le frain Ta saisie ; 

Ne fust mie si liés por tôt l'or de Hongrie ; 

Et Garniers les encalce dtisc'à Roche- Barn le. 

llaeqoes a trové tote l'esquierie; 

Ghil gardent les somiers et les muls de Surie; 

Li Saisne i gaaignerent moult plus que jo ne die. 

Onques puis n'es cachèrent ne leue, ne demie. 

Garniers et sa compaigne est ariere vertie, 

A Mirabel assamblent qui Beatris en guie. 



200 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [5462-5487] 

Ele detort ses mains, forment se plaint et crie, 

Regrete son seignor et sa grant corloisie : 

ce Ahit tant mar 1 fusles, frans hom de sainte vie, 

Com petit ai eu de vos la druerie I » 

DamleDé reclama le fil sainte Marie; 

Puis dist une orison à haute vois série : 

Par ces .u. nons Tapele Eloï et Elye : 

« Sire, qui suscitas S' Ladre en Betanie, 

Qui lote avoit la char coverte et sepelie, 

(Tant avoit jut en terre, moult près estoit porrie) 

Et Daniel Tenfant qui, par grant desverie, 

Fu getés as lions en la fosse enhermie ; 

.VII. jors fu avoc els, ce disl la prophesie; 

Sains et saufs en issi, c'ainc n'i ot char blaismie; 

Puis fu sainte Susane par son grant sens garie, 

Qui li faus jugéor volrent tolir la vie, 

Por tant que ne voloil soffrir lor legerie. 

Sains Daniax, li enfes, i flt moult grant voisdie; 

La dame délivra qu'à tort orent saisie. 

Ainsi com ce fu voirs, Pater Azonaïe, 

Si me salves celui qui j'ai m'amor plevie. 

Et garissiés mon cors que n*i soie honie ! » 

Mirabiat et Garniers li tornent à folie; 

Tôt ce que va disant ne prisent une alie. 

Mais ja ains ne verra li ore de Compile, 

Li plus hardis d'ax tos volroit estre à Pavie. 



[SiS8-SS09] ET DE OODEFROID DE BOUILLON. 201 



XXXVI 

Une hiroadelle Tient m poser sur le caïque du chcTalier au Cygne. Elle lui 
promet le secourt de Dieu. Il est Taioquenr. Retour chez l'empereur Othon. 
OlMèques de Gallen. 

OR s'en yait Mirabiax, s'enmaine la danselc, 
Et ele crie et plore et se claime mesele ; 
Moalt demaine grant dol, sa main à sa maissele. 
Li chevaliers le chisne, et sa gent qu'il chaelc, 
Se furent arresté ens el val de praele 
S'esgardent Mirabel et sa maisnie isnele, 
Qui s'en vont chevalchant, s'emmainent la pucele. 
Li chevaliers Je chisne et sa maismie bêle 
Regretent sa moillier, por poi chascuns ne derve. 
« Ahi I tant mar i fastes, amie dolce et bêle ! » 
Et tant fort li destraint li caers sos la mamele, 
Qne d'angoisse se pasme sor Tarchon de la sele. 
Si s'aflche es estriers qu'il ne chiet, ne ne verse. 

Atant es vos venu une blanche arondele; 
El pomel de son elme ot une parressele ; 
Là s'asist li aronde, de ses eles ventele; 
Oiant trestos, li dist une vraie novelle : 
« Ses tu, va, que te mande la veraie pucele, 
Qui roïne est des angles, et des rois damoisele? 
Que tu retornes tost; va secorre t'ancele. 
Ghil te verra aidier qui tos li mons apele. » 
Quant Tentent li vassax, tos li cuers li sautele ; 



202 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYONË [5S10-S5;t8l 

Ne fust mie si liés por tôt Tor de Suieic. 

Il saisi .1. espié, dont trenche la lemele ; 

Li chisnes l'amena o lui dans la nacele, 

Tôt conlreval le Ring desi en la gravele : 

Ne rdonast por tôt Tor qui'sl à Ais-la-Chapele. 

En Tansle ol une ensaigne, qui luist et eslincole; 

Sa bataille restraint contreval la praelc. 

A tant es vos poignant Milon de la Tornele, 

Et Ponchon de Buillon et Yvon deSuiele. 

Onques n'iot parlé de son, ne de viele. 

Li chevaliers le chisne lor dist tele novelc 

Dont mainte grosse lance vola puis en astele. 

Li chevaliers le chisne ot sa gent acesmée 
Et distmex velt avoir l'arme del cors sevrée, 
Quensi en laist mener Bealris s'esposée. 
Puis lait core Ferrant, la règne abandonéc, 
Et si home le sevent, chascuns lance levée. 
Âinc dusc'as traîtors n'i ot fait àrestée. 
Li chevaliers le chisne a sa gent escriée, 
Etvait ferir .i. Saisnesorsa tàrge florée; 
Par desore la bogie li a fraite et troée; 
El cors li mist le fer de la lanche planée; 
Tant com hanste li dure l'abat nlorl en la prée; 
Et si home i reflerent, sans nule demorée. 
Là ot maint colp féru et de lanche et d'espée. 
Li chevaliers le chisne n'i eûst ja durée, 
Se Dex ne li aidast et sa vertu nomée. 

Selgnor, or escotés miracle enluminée, 
Que Dex fist por celdi qui Beatris agrée. 



[SS39-S568] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 203 

Entre les traîtors avale une naée ; 

De celé nue issoit une neulle enarsée, 

Qui si a les Telons la veue troblée 

Que il ne se conurent, si fu None passée, 

Ains ocist li .1. Tautre de la gent forsenée. 

Là rechurcnl li pere des flex mainte celée, 

Et li fll de lor pere; c'est vérités provéc. 

Li chevaliers le chisne a sa gent apelée : 

< Gardés ne vos dotés, france gent honeréc; 

Ghe fait Jhesus por nos, en qui j'ai ma pensée I » 

Quant si home Toirent, grant joie en ont menée. 

Onques n'en i ot nul sa forche n'ait doblée : 

Des traîtors parjures i fu grans la meslée, 

Et no gent laissent corre à els de randonée. 

Là peûssiés oïr tel noise et tel criée, 

Mainte teste et maint poing i ot le jor colpée. 

Beatris fut rescosse à icele assamblée. 

Li chevaliers le chisne Ta Ponchon commandée 

Sor les iex de son chief, que moult bien soit gardée. 

Puis laist corre Ferrant s'a s'ensaigne escriée; 

Vait ferir Hirabel sor la large roée : 

Desos labocle d*or li a fraite et troée. 

La broigne fu tant fort ne fu pas entamée, 

Tôt estendu l'abat par dejoste une arée; 

Nient plus que s'il fast mors n'a parole donée, 

Pris fu et retenus à sa maie eûrée. 

Garniers torna en fuies, qui Tensaigne a portée, 

Et li Saisne après lui tote une randonée. 

Chil lessevent al dos, qui li ferirs agrée. 

Là lor convint soffrir une maie jornée; 



204 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYQNB [5569-&596] 

Tote lor gent i fu morte et desbaretée. 
Li cheyaliers le chisne et sa gent honorée 
En ont .0. retenus de la gregnor posnée. 

Dès or s'enfuit Garniers corechox et pensis, 
Et si home après lui, dolent et entrepris. 
Li cheyaliers le chisne fu moult prox et hardis; 
Fièrement les encaiche, o lui .c. ferveslis. 
S'auqucs durastli jors, ja n*en alast .i. vis; 
Mais la nuis les aproche et li jors est finis. 
Li chevaliers le chisne est arrier reverlis 
Et si home avoc lui, qui le champ ont conquis. 
Ensamble o elsamainent de chevaliers c. pris; 
Moult fu grant li avoirs qui iluec fu conquis. 
L'estoire le raconte, si le dist li escris. 
Des .vu. comtes félons dont Tagais fu bastis, 
N'en eschapa qu*uns sols ne fust ou mors, ou pris; 
Ghest Garniers qui s'enfuit arrière en son païs. 
De .XV. mile Saisne, dont il estoit servis. 
N'en romaine avec lui ne mais que .xxx.vi. 
Forment vait regretant les mors et lor amis. 

Or lairons des félons qui li tors a bonis, 
Si dirons de celui à qui Dex est amis, 

Li jors est defenis, la nuis est parvenue ; 
* Li chevaliers le chisne repaira o sa drue; 
Ses prisons en amaine, sa bataille a vencue. 
Quant Beatris le voit, granl joie en a eue; 
Quant li bers fu à pié, lés lui est descendue. 
Son elme deslacha, sa coiffe a abatue; 



IS597-562S] ET DE OODEFROID DE BOUILLON. 205 

Beatris sa moillier o sa manche Tessue, 
Pais le baise .c. fois, que n*en est relenae. 
Aine la nait ne menja de poivre, ne de grue. 
Ne de pain en ferine, ne d'autre créature, 
Dasc*à la matinée, que Taube est apparue. 
Lors pristrent Galien, dont dolorslor argue; 
Si le cors ont lavé et covert qu*il ne pue ; 
Dedans .i. dras de soie ont la char encosue. 
•II. perches ont colpées d'une espée molue 
S'en firent une bière et d'erbe et de lichue; 
Puis .1. mistrent celui dont la vie est issue.J 
Hé dexl le jor i ot mainte lerme espandue; 
Tant chevol, tante barbe et sachie et rompue. 

Seignor, or escotés gloriose canchon : 
Quant tant orent parlé ensamble li baron, 
Li chevaliers le chisne, qui cuer ot de lion, 
A fait laisser le cri et la dementison. 
L'or eschec départirent sans noise et sans tenchon ; 
Les prisons envoierent Temperéor Oton ; 
Tôt si com li plaira en pregne venjoison. 
A Nimaie repairent Alemant et Frison ; 
Galien i portèrent, le fil au duc Milon. 
Li chevaliers le chisne s'en ala à Buillon^ 
S'a le caslel saisi et Tonor environ; 
Etchil de Covelenche, et serjant et guiton. 
Firent faire un carnier, que de fi le set-on, 
Ens portèrent le cors par bone enlension, 
Que n'es menjucent leu, ne serpent, ne gripon. 
Puis la comblirent tôt desus comme maison ; 



206 hk CHANSON DU CHEVALIER AU CYONE [5626-5655] 

Ghe tesmoigne la gent de cele région : 

Encore est sas la crois par faire mostroison. 

Et Aleman chevalchent à force et à banâon ; 

Aine desi à Nimaie n'i ot arestoison. 

L'emperéor troverent là sas en sa maison ; 

Son domage H content et sa perdision. 

Quant il les entendi, si baissa le menton ; 

Lors est coru al cors et il et si baron, 

Pais le flst descovrir, por véir sa fachon. 

Quant il choisi la plaie, plus fa noirs d*un charbon, 

Li cuers li est falis, si vait en pasmoison. 

Si home le sostienent entor et environ; 

Puis emportent le corsel palais Lucion. 

Hé Dex ! cel jor i ot si grant procession. 

Tant moine, tant abé de grant religion. 

Avoc els fu li vesques c'on apeloit Simon. 

Vigille i fu canlée et Commendassion, 

Entre lui et les clers de sa sugeption. 

Et li prinche ploroient entor et environ : 

Galien regretoient coiement à bas son, 

Et prient cel Seignor , qui soffri passion, 

Que il li fâche à l'arme et merchi et pardon. 

Tote nuit Tonl gailié dusc'à Tesclairoison , 

C'a saint Martin l'emportent li prince cl li baron, 

Li vesques canla messe par grant devoscion ; 

Et puis Tont enfoï al moslier S* Sanson, 

En .1. sarcus de marbre, qui fu de grant ronon ; 

La lame fu taillie en Tovre salemon, 

Sur lor dos le sostienent .un. petit gaignon; 

Onques n1 ot le jor ne prestre, ne clerchon, 



[&6&6-S684] ET DE OODEFROID DE BOUILLON. 207 

Qa*on ne donast besan, ou or fin, ou mangon. 

Dont forent en la sale amené li prison. 

Hirabel ont livré Temperéor Oton, 

Et Gontarl le traître et Fochart le félon ; 

Pais se laissent caoir à ses pies à bandon. 

L'emperéor offrirent moult bêle raenchon; 

Mais il en a juré le cors. S' Lasaron, 

N*en prendroit Orliens, ne Chartres, ne Soisson. 

Otes li emperere demande as mesaigiers 
Comment fu commenchiés li grans estors plenlers, 
Où Galiens fu mors, li prox et li legiers. 
Et Girars li raconte et Heues et Rainiers, 
Que Saisne les gaiterentes vax des oliviers. 
« vil. contes i avoit et orgueiilox et fiers; 
Asselins li prevos (qui dex doinst encombriers!) 
Nos avoit los Iraïs li quivers pautonniers, 
Tuit fuissons mort et pris, se ne fust .i. destriers, 
Par qui Dex nos gari, li verais juslichiers. 
Li chevaliers au chisne desconfi les premiers. 
En l'autre Teschele après nos vint nos encombriers; 
Galiens i fu mors, nostre gonfanoniers; 
Al chevalier le chisne fu puis nos recovriers; 
Onqucs ne fu veûs .i. si fais carpentiers; 
Ausi les detrenchoit comme fait li fauquiers 
Les espis en aoust, que on doit enmoihier. 
A lui ne valut riens Rollans, ne Oliviers, 
Ne Guillaumes d'Orenge, Sanses,ne Engcliers; 
Aine de tos les .vu. contes n'escapa que Garniers. 
Amené vos avons plus de .c. prisoniers, 



208 LA CHANSON DU CHEVALIER AU GYONE [S68S-S70S] 

£t si i a avec .11. des plus hauts princhiers. 
Hirabiax de Tabor et Fouchars de Riviers. 
Vés leschi devant vos, faites en vos quidiers. » 
Devant Temperéor furent agenoilliés 
Et li crient merchi, que il ait d*ax pitiés; 
Offrent lui raenchon d'avoir et de deniers, 
D'or quit et de mangons et de bruns pailes chiers, 
Et si seront si home à tos jors volontiers. 
Mais il en jure Deu, qui'st verais justichiers, 
N'en prendroit Orliens, ne Chartres, ne Poiliers. 
Mirabiax fu destrais à coes de destriers 
Et Fouchars joste lui qui fu crues çt fîers; 
Et les autres flst pendre al mont des oliviers : 
Selonc le lor servige lor rendi lor loiers. 



XXXVII 



Le chevalier au Cygne ta i Bouillon, reçoit l'hommage de «et taïaaui. 
Bealrix met au monde une fille, la belle Ydaiu. Un songe leur aonouce 
de nouveaux malbeura. 

SEiGNOR, de cest affaire le lairai ore ester : 
Qui Iraïson porcache bien le doit comperer. 
Tex quide bien autrui hônir et vergonder. 
Qui tresparmi son cors le convient trespasser. 
Del chevalier le chisne vos voil huimais conter, 
Qui Buillon a saisi comme jentiex et ber. 
Des princes de s*onor se fist aseiirer, 



[&706-573S] ET DE OODEPROID DE BOUILLON. 209 

Les pers et les fiévés le fist moult bien jurer 

De loiallé tenir et de foi agarder 

A lui et à son oir, se Dex li velt doner. 

Volentiers li otroient, sans noise et sans crier. 

Tôt devinrent si home, ne s*en puet mais doter 

Qu'il li doivent falir, tant con pourront durer. 

Il les maintint en pais, n'en volt .i. adamer ; 

A major, n'àprevost n'es laissa aine grever; 

Onques à veve feme ne volt taille rover , 

M'a orphelin enfant sa terre relever , 

Ne malvaise costume ne volt aine alever; 

Anchois les abati , s'il en oï parler. 

Aine ne volt autrui terre ne ardoir, ne préer, 

ïfonques ne volt aucun à tort desireier, 

Abeîe destruire, ardoir, ne violer; 

Anchois les honepoit et faisoit alever. 

Ne messe, ne mâtine ne lui puet escaper. 

Sovent vait en rivière por son cors deporler, 

Et en ces grans forés et cachier et berser. 

Dex ! en sa cort avoit tant vaillant bachelier. 

Qui servoient por armes avoir et conquester. 

A fesle S^ Johan, que on doit aourer, 

En a fait li jentiex xx. et v. adober, 

Por efTorchier sa cort et por lui honerer ; 

Es prés defors Buillon alerenl beliorder. 

Beatris la duchoise, sa moillier al vis cler, 

Sor une mule ambiant s'i est faite guier. 

Les noviax chevaliers véoir et esgarder. 

La quintaine ont drechie, por lor cors esprovor , 

Tôt le jor s'csbanlent des! à Tavesprer. 

44 



210 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [5736-5764] 

• 

Li chevaliers le chisne, qui tant fait à loer. 
Les renmaine à Bâillon, si les fait osteler. 
Quant li mengiers fu près, si sont aie soper ; 
Aine n*i ot cantéor, jogléor, menestrier, 
C'on ne donast mantel, ou bliaut, ou cender. 
Palefroi, ou ronchi, si bien les fist loer; 
Cil vont as autres cors, n'ont cure d'arester ; 
Si content son barnage, ne le volent celer ; 
Totparolent de lui, dusqu'en la roge mer. 

Et la franche duchoise commencha à peser ; 
Ses termes est venus que devoit enfanter. 
Or la puist Jhesu Cris à joie délivrer! 

Moult par fu la duchoise de son mal adoléc, 
Anchois que ele fust de son mal délivrée, 
Le jor i ot por lui mainte larme plorée. 
Li chevaliers le chisne en prie, à recelée, 
DamleDeu et sa mère, par veraie pensée. 
Qu'il delirt à honor Beatris s'esposée. 
Tant traveilla la dame et tant se fu penée. 
Que la sainte ore vint que Dex ot commandt'e : 
La dame se délivre, par bone destinée. 
D'une joule pucele, qui moult fu honerée. 
Quant la novelle vint, grant joie fu menée; 
L'abes de saint Droon Ta tenue el levée 
Et uns sains archevesques, ce fu vertes provée, 
Par non de saint Baptesme l'ont YDAIN apelée. 
Puis l'a-on à grant joie arrière raportée. 
^ He Dex I ele fu puis de si grant renommée ! 

Moult fut seignorilment el norrie et gardée. 



[S76S-&79t] ET DB OODBFROID DE BOUILLON. 211 

Et la dacboise jat eo sa chambre payée, 
De sandax et de porpres moalt bien encortinée. 
Li cbeyaliers le cbisne en est en grant pensée, 
De boivre et de mengier Ta souvent regardée ; 
Dosc'à son terme jat, pois si est relevée. 
He Dex! com ele fu richement achesmée ! 
 moalt riche compaigne est al mostier alée. 
De sor Taatel a mise une porpre fresée, 
Pais s'en rêvait arrière, quant messe fu cantée. 
Des barons de la terre i ot grant assemblée, 
Riches furent les noces en la sale pavée ; 
Ce samble qa*ele f ust de novel mariée. 
Moult menèrent grant joie desi à Tavesprée. 
Quant il orent mengié, la sale ont délivrée, 
A lor ostex s'en vont, sans nule demorée. 



Quant la nuit fut venue et ils orent mengié, 
En lor ostex en vont, haut et joiant et lié, 
Dusc'à la matinée que il fu esclairié ; 
AI mostier sont aie moult bien appareillié. 
Quant messe fut cantée, si demandent congié, 
A lor maisons repairent, ne s*i sont detrié. 
Li chevaliers le chisne, qui Dex a essauchié. 
Repaire en son palais de fin marbre entaillé, 
Et la duchoise o lui, qui le cors ot deugié. 
Moult mostre li .i. l'autre grant samblanl d*amislié, 
Et font Ydain norrir par amor, sans faintié ; 
Moult a bien son aage et son tans emploie. 
Quant Tenfes ot .iiii. ans, moult ot sens encarchié, 
Plus c'antres n'a en .vn. Dex li a enseignié, 



212 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [â794-&ft23] 

El li sains Esperis li avoit encarchié. 
Dras ot à sa mesure d'un samit deliié 
Et soliers entaillis à forme de son pié. 
Ses père en a forment damIeDeu deproié 
Qu'il li en voit honor par la soie pitié : 
Si aura ele voir; Dex li a otroié. 

Seignor, or faites pais, por Deu le vos requier : 
D'Ydain la demoiselle le voirai ci laissier; 
Quant lex y erra del dire, bien saurai repairier. 
Li chevalier le chisne, qui moult fist à proisier, 
Une nuit se seoit dejoste sa moillier; 
Si a songié .1. songe mirabillox et fier, 
Que tôt entor Buillon croissoient bois plenier. 
De l'un des bois issoient .iiii. lion corsier, 
Et d'autre part .m. ors» dressé com aversjer, 
Et doi dragon volant, qui les font esmaier. 
En après lui venoient et viautre et lévrier ! 
Che li saînble qu'il fussent plus de .xxx. millier. 
Ses chastiax et ses viles voloient eschillier ; 
A Buillon repairoient, por la vile assegier; 
N'i laissent à ardoir ne glise, ne mostier. 
11 s*en issoit armés sor .i. corant destrier : 
En sa compaigne estoient plus de .xxx. millier. 
•I. des lions feroit de l'espée d'achier ; 
La teste en fist voler, c'ainc n'i ot recovrier ; 
Li autre troi lion, l'aloient embrachier, 
N'i valoit sa deffense le montant d'un denier ; 
Del cheval le faisoient à force trebuchier. 
Moult i vit de ses homes ocirre et detrenchier. 



[S833-S851] BT DB OODEFROID DB BOUILLON. 213 

Li ors et li lion le voloient mengier. 

Et li dragon volant les iex dél chief sachier ; 

De la péor qu'il ot li convint esveiller. 

La dnchoise Tembrache, si l'a pris à baisier : 

« Sire que avés-vos ? ne l'me devés noier. » 

— Dame, je Tdi à Deu, qui me puist conseiller 

Et gart par sa dolchor de mort et d'encombrier. » 

« Dame, ce dist li dus ; entendes mon semblant. 
Jo ai songiè .i. songe moult merveillox et grant, 
Que entor cest caslel estoient bos croissant ; 
De Tun des bos issoient .iiii. lion coranl 
Et en après m ors et doi dragon volant ; 
Et viautre et liemier les aloient sevant 
Plus de .XXX. milliers, par le mien escient 
Tôt cest païs aloient par force conquérant ; 
Chest castel assaloient entor moult aigrement. 
Jo m'en issoie fors sor mon cheval corant. 
En ma compaigne estoient .c. chevalier vaillant ; 
.1. des lions feroie de m'espée tranchant, 
Que la teste en voloit sus Terbe verdoiant ; 
Li antre troi lion m'aloient si coi tant, 
N'i valoit ma deffense le montant d*un besant ; 
Par forche m'abatoient de mon cheval corant ; 
Tôt mi home i estoient ocis et recréant : 
De .M. n'en escapoient ne mais que c. vivant; 
Et cil s'en repairoient à espérons brochant. 
Desi que al castel nos aloient sevant, 
Et li lion m'aloient si forment engoissanl, 
Por poi que tôt mon cors n'aloient decolant. » 



214 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [5852-5875] 

Quant la dame Toï, forment vait sosplrant, 
Et puis a respondu : « Par Deu le raamant! 
Ghe sont Saisne félon, li quivert mescréanl, 
Qui passeront cha outre à nef et à chalant ; 
Si conquerront cesl règne s'il n'a de vos garant. » 
Elle dit vérité et tôt le convenant: 
Saisne ierent en la terre anchois .i. mois passant ; 
Garniers ot assamblé son barnage poissant, 
Et s*ot fait adober son nevou Malpriant, 
Qui fu frère Espaullart de Gormaisc la grant. 
De son père vengier a le cuer desirrant ; 
.VII. conte sont ensamble félon et sonduiant, 
Et li dus de Saissone qu'on apeloit Morant : 
Fiex fu le duc Rainier, dont vous ai conté tant; 
Mirabiax de Tabor i avoit .i. enfant. 
Le premier jor de mai, par son Taube aparanl. 
Se sont tôt esmeii, ce trovons nos lisant : 
Le chevalier le chisne vont forment manechant; 
Or le secore cil que quierent penéant I 



XXX VI II 

Espaulari et Garnier reeomnenoeal It guerre. lU aMÎégenl BouUtoB. L«Uc 
inégale loukeuue par le cbeTalier au Cygne. 

LE premier jor de mai, quant Taube est esclairie, 
Le Ring ont trespassé,àmoult grant compaignie; 
Puis sont issu des nés, si ont l'iaue gerpie, 
Et montent es chevax de Gascongne et de Brie. 
Lor coréors apreslent, s'ont lor voie acoillie : 



'SS7C-SM4: ET DE fr??EF«OTD DE WUÎLLOS. 515 

Senreneat cheTalcent, ne trooTenl qaî de:$die ; 
Yi laîsseot à ardoîr mostier, ne abeîe ; 
.1. mes s'en est tornés, qni Jhesas benéîe ; 
Aine desî à Bnîllon n'i ot règne lai^nie ; 
Et monta en la sale, que nos ne li dévie ; 
Le doc trova joant à Gantier de Pavie. 
.1. moolt bon eheralier et de grant corloisie. 
Qnant le Toît li mesages, à hante Tois li crie : 
« Sire, laîssîés ?o gen ! grant guerre tos afle : 
Saisne son^en vo terre, ne Ihnescréés vos mie. 
Qae Yostre, qne antrni en ont ja agastie 
Pins qn*en .i. jor nMroit .i. malés de Surie. 
Demain par matin iert ceste vile asegie ; 
Deseriter vos qnident la pnte gent haïe ; 
Onqnes mais nen eûstes si grant mestier d'ale ! » 
Quant Tentendi li dus, n'a talent qu'il en rie. 

Li chevalier le chisne, qui tant fit à loer, 
Âpela le message, qui moult fit à amer : 
« Amis, fait-il à lui, ne Tme devës celer : 
Son) li Saisne en ma terre venu pour la gasler ? » 
— 011, fait-il, biax sire, par le cors S' Orner ! 
Et s'il vos plaisoit là sus en celé ter monter, 
Ja i porriés maint fu véoir et esgarder ; 
Plus de .Lx. viles ont ja fait alumer ; 
NM remaint abeïe, ne mosliers à rober. 
Bien sont .xxx. millier, tant les oi esmer, 
Sans les autres serjans, que on ne puet conter. 
Cest chastel asserront demain ains Tavesprer : 
Bien le quident par force et prendre et conquestcr. v> 



216 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [5905-5933] 

Qaant H bers Tentendi, si commence à penser, 

Et quant il se redreche, sa gent à fait armer, 

Et test viegnent à lui si demaine et s^ per ; 

Car molt a grant besoing ; si velt à els parler. 

Li mesaige s*entornent, n'ont cure d'arester ; 

Anchois que jors venist, en fist .m. c. joster. 

Lor chevax et lor armes font devant els porter ; 

Desi que à Buillon n'i volrent arester. 

Li dus lors va encontre, si les fait osteler ; 

La nuit les fit venir trestos à lui parler. 

Quand il orent mengié, s'es prent à apeler. 

« Seignor, entendes moi, que je vos voil conter. 

Savés por quel affaire vos ai fait assambler ; 

Saisne sont en ma terre, que Dex puist craventer ! 

Si destruient mon règne, ardent et font gaster ; 

Ni a cel ne me hachent de la teste colper : 

Cest chastel quident prendre et moi desireter. » 

— Sire, font li baron, laissiés le dementer; 

Nos somes tôt vostre home, ne vos devons fauser : 

Ains se lairoit chascuns ocirre et desmembrer 

Que il ja vos fausist, tant com peûst durer, n 

Quant li bers les entent, s'es prent à mercier. 

.XL. chevaliers fist la nuit adober» 

As portes les envoie, por la vile garder. 

Que Saisne n'es sorpraignent, qui Dex puist mal doner . 

Li autre sont aies as ostex reposer, 

Desi à lendemain qu'il virent l'ajorner. 

Al matin par son l'aube, quant li jors esclairchi. 
Sont li baron levé et calchié et vesti. 



[&934-&962] ET DE OODSPROID DE BOUILLON. 217 

Al mostier sont aie, le senrige ont oî. 

Si com Prime sonoit. Es vos levé le cri 

Que Saisne aToient ja le forsborc assali. 

Et les maisons esprises et l'avoir acoilli. 

Quant li dus de Bnillon la parole enlendi. 

Il commande à ses homes que tost soient garni : 

Il méisme s'arma esranment, sans detri ; 

Pais monta sor Ferrant, son épée a saisi. 

Devant la tor s'arresle, sos .i. arbre foilli. 

Tôt entor lui s'arrestent si home et si ami ; 

Bien furent .un. c. armé et fervesti. 

Le chevaliers le chisne, qui le cuer ot hardi. 

En a fait .11. eschieles ; bien furent establi. 

L'une en a commandée son senescal Tierri : 

a Amis, dist-il à lui, vos remanrés ichi. 

Et jo istrai là fors, el non S' Esperi : 

Se nos avons mestier, de secorre vos pri. » 

— Volontiers, biax dois sire, » li vaslès respondi. 

Li bers bailla s'ensaigne Ponchon le fil Tierri; 

Puis brochent les chevax ; dllnec s'en sont parti. 

Issu sont del castel et il et si ami ; 

m rentreront jamais, s'ièrent Saisne envai. 

Or les consaut cil Sires qui onques ne menti ! 

Li chevaliers le chisne s'en issi del castel, 
A sa riche bataille, où il ot maint dansel : 
Chascuns fu bien armés sor .1. cheval isnel ; 
Onques ne s'aresterent, si vinrent al chembel. 
Li chevaliers le chisne portoit .1. penoncel : 
Entaillié i avoit .1. vermel lioncel ; 



I 



218 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYONE [6963-5991] 

Et a veû ces Saisnes, où mainent granl revel, 
Et broce son cheval et vail ferir Abel; 
.11. pies li mist de l'anste très parmi le forcel ; 
Tant corn hansle li dure Tabat mort del potrel. 
Quant si home le virent, sachiés moult Ten fu bel : 
Alsi hardiement com li leus prent Taignel, 
Se fièrent ens es Saisnes li vicl et )i danscl. 
Le jor i ot perdu maint fort escu novel 
Et maint haubere derot, tresjeté à clavel. 
Li chevaliers le chisne prent l'escu en cantel, 
Puis a traite Tespée forbie de novel, 
Vail ferir Acarin, qui fut flex Mirabel. 
Li elmes, ne la coiffe ne li valt .i. capel ; 
Autresi li colpa com ce fust .i. mantel. 
Puisa estort son colp, mon Tabat cl pratel. 
La peûssiës vëoir .i. dolerox maisel. 

Quant li Saisne félon virent mort Acarin, 
Qui fu fiex Mirabel , .i. conte de haut ling, 
C'on prist en la bataille al port S^ Florentin, 
Il le plaignent et plorent com lor germain cosin. 
Là peûssiés Tëoir moult dolerox hustin. 
Li chevaliers le chisne tint le brant acherin, 
Et vait ferir .i. Saisne sor l'elme poitevin; 
La coiffe, ne li chercles n'i valt .i. poitevin, 
Totausi li trencha com che fust .i. sapin; 
Tant com hanste li dure Tabat mort el chemin . 
Li Saisne s'esmaierent, k fuite tornent brin. 
Tex .II. G. en i laissent ariere en lor traïn, 
Li plus vaillans ne valt le montant d'un ferdin. 



[5992-6020] ET DE OODEPROID DE BOUILLON. 219 

Ghil de Buillon lessevent, moult lor sont près voisin; 
Tos desconfis les mainent dusc'al mont de Cassin. 
llueques ont trové Galeran de Monbrin : 
En son païs le tiennent à comte palasin. 
Moult estoit bien armés sor .i. amoravin. 
Qui tos estoit covers d'un riche alexandrin. 
Sa connissance estoit d'un fres coe hennin, 
Et Tensaigne que porte, d'un vermeil osterin. 
Li escu de son col fut d'un poisson marin ; 
L'escriture le mostre c'on Tapele delfln : 
L'espée qu'il ot chainte fu le roi Malaquin ; 
Moult avoit grant compaigne de Saisnes de put lin. 
.iiii. mil sont et plus, chascuns sos l'elme enclin. 
S'or n'en pense cil Sires, qui flst de l'ège vin, 
Le jor qu'il fu as noches de S*-Archedeclin, 
Li chevaliers le chisne est venus à sa fin. 

Galerans de Mohtbrin chevauche et sa compaigne 
Et fu moult bien armés sor le destrier d'Espaigne, 
Et portoit en son brach une moult riche ndanche. 
Les fuians demanda : « Quex est no contenanche ? » 
— Sire, desconflt somes, ce sachiés sans dotanche, 
Et mort est vos cosins, n'i a mais recovranche. » 
Quant li cuens l'entendi, al cuer en ot pesance; 
Il brpche le destrier, si a brandi la lanche. 
Et flert .1. chevalier, qui fus nés à Plaisanche; 
Ses armes ne li valent .i. cotel à blanc manche ; 
Mort l'abat del cheval et son poindre en avanche ; 
Puis escrie s'ensaigne par flere contenanche ; 
Si home laissent corre sans nulle detrianche. 



220 LA CHANSON DU CHBVALIBR AU CYGNE [6021^6049] 

Ghil de Bâillon s'esmaient et farent en dotanche; 
Li plus hardis d*ax tos n'est mie à seûrance, 
Si lor livrent le dos, car de mort ont dotance. 
Moalt est mal conréés qui ses chevax estancbe ; 
Lues a perdu le chief, sans nule demoranche; 
Tos premiers les encauche Galerans par quidanche. 
Li chevaliers le chisne en a moult grant pesanche, 
Et trestorne Ferrant, où moult a grant fianclie, 
Vait ferir Galeran en sa reconnissanche. 
L'escu li a perchié et l'auberc li detranche, 
Son espié li passa par dedelès la hansche. 
Diable Ton gari, quant mort ne Tacravanche ; 
Par tel vertu Tempainl que il fist trebusquanchc. 
Quant si home le voient, s'en ont grant esmaianche. 

Quant li cuens de Monbrin fu à terre versés, 
Il resaut sus em pies, moult fu grains et irés ; 
Si home le secorent, dont il i ot assés. 
Li chevaliers le chisne n'est mie asseûrés^ 
Ains a guenchi son frain, s'est arrier retornés; 
Mais ne s'en pot issir, si fu avironës. 
Li Saisne le requièrent environ et en lés, 
A terre Tabatirent, par vive poestés. 
Et li chevax s'enfuit, qui moult fu eiïiéés. 
Onques por els trestos ne pot estre atrapés, 
Enfresi c'a Buillon n'iert-il mais arestés. 
Li chevaliers le chisne ne fu mie empruntés : 
Il est salis em pies, iriés comme senglers; 
Et a traite Tespée qui li pendoit al lés; 
Qui il consent à colp, ses jors est affinés. 



[6050-6079] ET DE 60DEFR0ID DE BOUILLON. 221 

Quant si borne ont choisi que il esl desmontés, 
Il retoment as Saines: estes les vos meslés. 
Le jor i fu mains cox recheûs et donés ; 
Mais trop i ot grant forche des quivers deffués. 
Seignor, or faites pais : .i. petit m'entendes. 
Ferrans qui escapa en Bouillon est entrés : 
Quant Tierris Ta veû, li dansiax aloses, 
Il en maine tel dol, à poi qu'il n'est desvés. 
A haute Tois escrie : « Baron, quel le ferés ? 
Vostre sire est qu eus; de Tsecorre pensés! » 
Et cil ont respondu : € Por noient em parlés ! 
Ne vos en fauroit nus, por estre desmembrés. » 
Tierris li senescax les en a merchiés; 
Puis a dit as borjois : « Seignor, or nos sevés! » 
Dont issi del castel, à .11. c. bien armés; 
Desi à la bataille n*i fu règnes tirés; 
N'a borjois el chastel ne soit le jor montés, 
Lonc che que chascuns est, fu moult bien achesmés. 
Li prevos les conduist et rengiés et serrés ; 
Après le seneschal est chascuns arotés. 
Li chevaliers le chisoe estoit si apressés, 
De tos ses compagnons n'en sont .xxx. remés, 
Qai pris ou mort ne soient et il estoit navrés. 
Tant s'estoit combalus que moult estoit lassés, 
Por poi que li deffendres n'i estoit oubliés. 
Es vos son senescal qui els s'est meslés; 
Vait ferir Galeran qui estoit remontés, 
Que Tescu li percha; li haubers est faussés; 
De joste le costé li est li fers passés. 
Tant comme hanste li dare, Tabati ens es prés. 



222 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYONB [6080-6108] 

£t saisi le cheval par les règnes dorés, 

Et vint à son seignor et dist : « Sire, montés. » 

Ghil H saut en la sele, qui moult fut^alosés, 

Ne fust mie si liés por mil mars d*or pesés; 

Puis broche le cheval par.ans au les costés. 

Yait .1. Saisne ferir, qui ot non Ysorés, 

Que li chiés à lot Telme li est el camp volés ; 

Puis escrie à ses homes : a Franc chevaliers, ferésl n 

Et il si firent tôt volentiers et de grés ; 

Tos desconfis les ont .i. grant arpent menés. 

 tant es vos Garnies o mïu mil d'armés; 
Les fuians retorna, quant les vit desrolés. 
Li borjois de Buillon furent as encontrers, 
Qui lor traient sajetes et quarrax empenés, 
Et homes et chevaus i ont moult aiïolës. 
Li chevaliers le chisne fu moult prox et sénés; 
Vit bien que li sejors n'ert mie à sauvetés ; 
Sa gent en fist partir, puis s'est acheminés. 
Fièrement les encauche Galcrans li desvés. 
Li dus vint a Buillon, où moult fu desirrés; 
Les portes ont fermées et les verox serrés. 
Es tors et es breteches, as murs et as fossés 
Montèrent li borjois et rengiés et serrés. 

Or commenche H sièges moult fort et adurés 
Et canchons merveillose (jà meillor n'en orrés), 
Si comli empereres qui Otes fu només 
Del chevalier le chisne fu al secors mandés. 
L' estoire le raconte, et si est vérités. 
Que il li amena, si com oïr porrés. 



[610^131] ET DB aODEFROIO DE BOUILLON. 223 



XXXIX 

* 

Galeraot île Monhrin, MalprtaDt et Garnier eonduiient ranaul. Sortie dirigét 
par le eheralier aa Cygne. Malpriant eit tué. 

GALERANs de Monbrin, li qaivers desloiaus, 
A fait ses gens retraire sos BailloQ, ens es va\, 
Ne demora pais gaires qu'i vint li senecax, 
Qui condaist sa compaigne des Saisnes desloiaus. 
Après vint Malprians et liquens de Fondax, 
El Garniers li traîtres, qui avoit fait tant max, 
Et li dus de Saissone, qui fa fel et cruaus : 
Bien furent .xy. mil armés sor les chevax, 
Estre cex qui avoient fait les premiers encax. 
Les mors trovent gisant par amples les terrax» 
Por le conte Akarin fu li dels communax; 
Si ami le regretent; c Mar fustes, frans vassax! » 
Puis parolent entre ax et fu pris li consax 
Qu'il assauront Buillon, ains qu'abaist li solax. 
As fossés sont venu; moult fu grans li assax. 
Là peûssiés ve!r uns si fiers batestax ; 
Chil dedens vont as murs de mortier et de caus : 
As tors et as bretesques et desor les portax. 
Si lors traient sajetes et piles et carriax 
Et gietent pex agus et grans caillox poignax; 
Par forche sont aie desi que as murs haus. 
S*or n'en pense Jhesus, li Père espirilaus, 
Cex de Buillon sera moult pesmes cis jornax. 



224 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [6132-6161] 

Moult par fu fors et ruisles l'asaus al commencher : 
Là oîst-on tel noise, tel cri et tel tempier. 
Li bqrjois sont as murs et li arbalestiers ; 
Si lor traient sajetes et bons quarrax d'achier. 
£t pères et grans piex, qu'il ont fait aguisier ; 
Tex .VII. c. en ont fait verser et trébucher; 
Li plus sains qui i fu n'a de mire mestier. 
Galerans de Monbrin a apelé Garnier 
Et le duc de Saissone et Malpriant le fier. 
« Seignor, à coi faisomes nos homes empirier? 
Laissons Tassant à tant, que ne valt .i. denier : 
Ja i sont affolé plus de .c. chevalier : 
C'est li mex que jo voie que la vile assegier. 
Et par nuit et par jor faisons eschergaitier, 
C'on ne lor port vitaille à car, ne à somier. » 
— Moult avés bien parlé, ce dist li flex Renier : 
Ensi sera-il fait par le cors S* Ligierl » 
Les mors en ont portés, quant vint al reparier, 
Les ont fait enfoïr à un gaste mostier. 
Tôt entor le castel font les tentes drechier; 
El 1res et paveillons i ont fait estachier. 
Mil Saisnes font armer, quant vint à Tanuilier. 
La nuit eschergaiterent de si à Tesclairier. 

Or lairai des félons, qui Dex doinst encombrier! 
Si vos dirai de cex qui Dex puist conseiller. 
En Buillon font grant dol serjant et esquier 
De& barons qui mort furent el grant eslor plenier. 
De .11. c. s^escapërent ne mais que .x. entier. 
Li chevaliers le chisne, qui tant fist àproisier, 
Fu d'un espié navrés en son flanc senestrier, 



[6162-CI90] ET DE OODBFROID DE BOUILLON. 225 

£a .XV. jors tes plains ne pot puis chevalcher; 
Mires avoit o lui por sa plaie saignier ; 
De conseil et d'aïde a li bers grant mestier. 
Or le secore cil qui tôt puet justichier ! 

Pais que li traïtop orent assis Buillon, 
Al matin sont armé .vu. mil Saisne félon; 
Galerans de Mbnbrin porte le gonfanon ; 
Ensemble o lui mena le conte Bagenon. 
Enlré sont en la terre Temperéor Oton; 
Par le pais chevalcent à force et à bandon; 
N'i laissent à ardoir ne vile, ne maison; 
Mostier, ne abeïe, ne chastel, ne donjon. 
Plus d'une grant jornée livrèrent en charbon, 
Qui en Buillon s'est mis par tel division^ 
Que on n'i puet entrer par nis une acoison. 
Li chevaliers le chisne, qui cuer ot de lion, 
Et qui navrés estoit ens et cors à bandon, 
Fu dedens. xv. jors tomes à garison. 
.1. matin apela Elinant et Ponchon : 
« Seignor, fait-il à els, entendes ma raison : 
Chisl pais est tomes à grant destrucion ; 
Sopris nos ontli Saisne par lor grant traïson, 
Moult par ontamené grant génération. 
S'il nos prenent par forcbe, ja n'aurons râienchon. » 
Ensi com il parloient, es poignant .i. garchon; 
Où que il voit le duc, si li crie à haut ton : 
«ï Sire, Saisne vos viennent à force el à bandon; 
Ja en sont plus de mil descendu el sablon ; 
Anqui aurés l'assaut pesrae, ruisto ol félon ! » 

45 



226 LÀ CHAN80N DU CHEVAI^IISR AU ÇYONE [6191-0219] 

Quant li bers Tenteodi, si apela Guion ; 
« Faites soner .i, graisle là jus à cel perron. » 
Et cil li respondi : « A Deu benéichon! » 
Il a fait son commant, sans nule aresloison : 
As armes sont corut; grans i fu Y ireson, 
Tôt contreval la vile, entor et environ. 
Là véissiés vestir tant hausberc fremillon, 
Et chaindre tant espée à senestre giron, 
Et mener tant cheval alferrant et gascon, 
Et porter tante hî^nste et tant doré blason. 
S'or n'em pense li Sirçs, qui vint à passion, 
Anchois que li solaus tort à declinoison, 
Aura li plus hardis grantpeùr de prison ! 

Cil de Buillon s'armèrent, qui furent en sopois ; 
Et montent es chevax, quant ont pris les conrois. 
Li chevaliers le chisne, qui prox fu et adrois. 
On li amena tost .i. cheval espaignois. 
Li bers saut es archons, qui fu de bones fois. 
Et saisi son escu par laguige d'orfrois; 
Sa lanche fist porter Auberi le cortois; 
El bore vint à ses homes, qui furent en sopois. 
Li borjoissont as murs de père et de Uhois, 
Et li arbalestier et cil as ars turcois. 
Li Saisnesont defors; moult mainent grant bofTois; 
De cors et de buisines fu moult grans li tambois ; 
Soner en font ensamble plus de .lx. trois. 
Li chevalier le chisne fistcel jor grant sordois. 
La porte rove ovrir dant Guillaume de Blois; 
Chil est là fors issus, el non de sainte crois; 



[6220-6348] ET DE OODEFROID DE BOUILLON. 227 

.G. chevaliers le sevent sor bons chevax norois; 
Portent escus et lanches et aubers maginois. 
Ja fa devant la porte moult riches li tornois, 
Quant li quens Malprians s*escrie à haute vois 
Et commande à ses homes que chascuns soit tos cois; 
« Âl chevalier al chisne voil joster une fois. » 
Et broche le cheval qui fu blans comme nois; 
L'escu tint embrachié par les bendes d'orfrois; 
Contre son pis le serre, por lui eslre defois. 
Les adox avoit pris en méisme le mois : 
Aine ne fu mex armés ne amirax, ne rois : 
Ja en sera la joste, qui qu'en tort li sordois. 

Quant li dus de Buillon entendi la novele 
Que li quens de joster le semont et apele, 
Des espérons à or point le bai de Tudele, 
Et trait Tescu avant où li ors estincele, 
Et a brandi Tespié dont trenche lalcmele. 
Quant le voit Malpriant, tos li cuers li saltele, 
Et regarde son brant, qui li peut sos Taissele. 
Bien en quide le duc espandre la chervele. 
Puis broche le cheval, qui fu nés à Tudele 
Et a brandie Tansle où Tensaigne ventele; 
Plus tost se sont venu que ne vole arondele. 
Li quens feri le duc sor Tescu de nivelé; 
La lanche vole en pioches, fait en a mainte astele, 
El li dus refiert lui, n'i sait autre novele, 
Que Tescu li percha, l'auberc li desclavele ; 
.11. pies li mist de Fanste droit parmi la forcele : 
Jus del cheval Tem porte envers sus la praeje. 



228 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [6249-6277] 

Quant li Saisne le voient, nM ot jeu, ne favele ; 
Ains laissent treslos corre les destriers de Gastele. 
Mais tote lor rescosse n'i valt une cenele, 
Car cil est si baillis, qui gist sor la gravele, 
Jamais ne baisera ne dame, ne pucele, 
Ne n'en aura secors cil qui lor ost chaele ; 
Car li polmons li saut, li foie et la boele. 

Quant li Saisne troverent lor seignor mort gisant. 
Sus les chevax se pasment plus de .g. maintenant. 
Là peûssiés véoir maint chevalier plorant. 
Es le conte Garnier à espérons brochant, 
Et le duc de Saissone, c'on apele Morant, 
Et là fu Galerans qui le paramoit tant; 
Tel dol mainent ensamble, n'en puis dire semblant. 
Desus le cors se pasment plus 'de .c. maintenant. 
Li chevaliers le chisne, qui a le cuer vaillant, 
Repaira à ses homes; moult les vait confortant: 
Le cheval qu'il enmaine livra .i. Alemant; 
El castel en entrèrent ariere maintenant. 
S'on les trovast de fors, ja i fussent perdant; 
Car Saisne les encaucent à Tire qu'il ont grant. 
Es portes en entrèrent avec lui ne sai quant. 
Li chevaliers le chisne trestorna Tauferrant 
El vait ferir .i. Saisne sor son elme luisant; 
Enfresi qu'es espauUes li fait coler le brant. 
Puisescrie s*ensaigne : «Baron, poignes avant! » 
Et si home retornent, n'es vont mie espargnanl; 
Laidement les emmainent fors del caslel ferant, 
Puis font fremer les portes, car moult furent dotant. 



[6278-6301] ET DE GODEPRaiD DE BOUILLON. 229 

Le jor i ci assaut monlt raiste et monlt pesant ; 

Contremont le fossé en véissiés montant 

Pins de mil et .vii .c. à .un. pies rampant; 

Par forche sont aie dnsc*as mars li auquant. 

Li borjois sont desore et li noble serjant 

Et li albalestrier, qui les vont maaignant. 

As cretiax sont grant baos en pluisors lex pendant; 

Quant il colpent les cordes et li bauch vont caant, 

Tôt froissent et débrisent quant qu'il vont ataignant 

Par che furent le jor lex .yii. c. trébuchant. 

Qui jamais n*en verront ne feme, ne enfant. 

Es le conte Garnier où sist sor Ataignant ; 

Les homes demanda : c Com vos est convenant? » 

— Sire, cil de laiens nos vont moult damajant, 

Ne prisent nostre assaut le montant d'un besant ; 

S'il ne sont afamé, ou traï en dormant, 

Ja n'ierent pris par forche en tôt nostre vivant. 

Li quens mist à sa bouche .i. moult riche olifant; 

S'a le retrait soné .11. fois en .1. tenant. 

Dont ont laissié Tassant li Saisne maintenant. 

Sor .1. escu emportent le conte Malpriant; 

Si ami vontpor lui moult grant dolor menant, 

Et prient damleDeu, le père raamant, 

Qu'il ait merchi de s'arme par son disne commant. 



■i30 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYONE [6302-6324] 



XL 



Le chevalier au Cygne envoie demander du secours à rempvrcur. 

ES Loges et as 1res sont Saisne reverti ; 
S'ont le cors del baron richement sepeli ; 
Piws l'ont accovelé d'un moult riche tapi. 
Tote jor Tont gaitié desi qu'à l'enseri ; 
Biax fu li luminaires c'on por lui establi. 
La nuit i ot por lui fait maint plor et maint cri : 
L'endemain en droit Prime, quant li solax luisi, 
A .1. gaste mostier ont le conte enfoï. 
Aine n'i ot canté messe, ne nul servise oï; 
Puis revinrent as loges, si ont le cors gerpi. 

Or vos dirai del duc, qui Dex tint à ami, 
Li chevaliers le chisne, qui le cuer ot hardi, 
A fait à soi venir son senescal Tierri : 
a Amis, fait-il à lui, oies que jo vo di : 
Conmandés à mes homes, en qui jo plus me fi, 
C'a moi viegnent parler sempres puis mïedi. » 
— Volentiers, biax dois sire », li vassax respondi. 
Devant la tors'asistrent sos .1. arbre foilli ; 
Là troverent le duc, soi quart, à escari. 
Entor lui s'assemblèrent, volontiers l'ont oï. 
Li chevaliers le chisne adont as pies sali : 
« Seignor, savés por coi jo vos ai mandés ci? 
Que vos me conscilliés par la vostre merchi. 



[6335-6353] ET DB OODEFROID DE BOUILLON. 231 

Sorpris nos ont li Saisne; ne somes point garni; 
Vitaille nos fanra ains .i. mois acompli : 
Se li mengier nos faut, dont somes nos Iraï. 
Se vos le me loés, par verte le vos di, 
L'emperéor Oton manderai, ains tier di. 
Qu'il me face secors vers cex que il het si. » 
— Sire, dienl si home, por Deu qui ne menti, 
Che deustestre fait .i. mois a et demi. » 
Li dus flst faire .i. brief .t. sage clerc Heudri, 
S'ont la nuit quis mesage cortois et eschevi. 
Al matin par son Taube, quant li jors csclarchi, 
Li mesaiges s'en torne; s'a le chastel gerpi. 

Al matin par son l'aube s'en est li mes tornés; 
N'ala mie à cheval, ains est atapinés ; 
Del castel est issus et es loges entrés. 
Tex miracles i flst Jhesus de majestés 
Que oncques de nului n'i fu araisonés. 
Moult par fu liés li mes, quant de Tost fu sevrés ; 
Plus tost s'en vait les saus, quant il fu acorsés. 
Que nus mules amblans , tant par soit abrievés. 
Enfresi à Coloigne n'i est mie arestés; 
L'emperéor demande qui fu Otes només; 
Le quint jor de devant fu à Maienche aies. 
Quant li mes l'entendi, moult fu grains et irés. 
Celé nuit herberja chiés Gautier de Vismés ; 
Por l'amistié del duc fu moult bien ostelés. 
Al matin s'en torna, si est acheminés; 
Enfresi à Maienche nen est ; li mes flnés. 
L'emperéor demande qui Otes est només. 



232 LA CHANSON DU CHBVALIBR AU CYGNE [6354-6382] 

.1. borjois li demande : « Amis, et que volés? 
11 ala en rivière hui mais quant fu disnés. » 
— Sire, dist li mesages, Dex en soit aourés ! 
Or sera mes travaus, se Deu plaist, affinés. 
Al vespre retorna Temperere honerés; 
Al perron descendi sos .11. arbres rames, 
Et monta el palais les marberins degrés. 
Li mes li vint devant, qui prox fu et sénés; 
Devant lui s'agenoille, as pies li est aies. 
« Sire, Drois emperere, fait-il, or m'entendes : 
Li chevaliers al chisne, qui'st vos liges clamés. 
Vos envoie unes letres par moi, c'est vérités, ' 
Si com cil qui moult est maltraitiés et menés. » 
Les letres tent le roi, qui fu vers lui tomes. 
L'emperere les prent, à .1. clerc fa livrés; 
En une loge entrèrent où ot moult grans biautés. 
Là s*asist Temperere avoc de ses privés ; 
Iluec fu li briés lus, ensi com vos orrés. 

Li clers qui lut le brief ot à non Daniel. 
Par le congié al roi a froissié le séel ; 
Puis a overt la charlre et vit Tescrit novel : 
c( Seignor or faites pais, li vieil et li tosel. 
Li chevaliers le chisne vos salue moult bel. 
Ce me dist li escris, que voi en ceste pel, 
Que Saisne l'ont assis à force en son castel ; 
Si n'a de fors sa porte vaillissant .1. mantel ; 
Sa terre li ont arse et livrée à moisel ; 
Et si ont de la voslre destrait, par lor revel. 
Plus d'une grant jornée à .1. cheval isnel. 



[6383-6410] ET DE OODEFROID DE BOUILLON. 233 

Chascan jor font aa duc oa assaut, ou chembel. 
Or vos mande secors por Deu qui fist Abel ! » 
Qnant Tentent l'emperere, ne li fu mie bel; 
Li bers en a jaré le cors S^ Daniiel : 
c Jo lor vendrai la mort Galien le dansell 
Onqnes mais n'acointerent .i. si vilain cembel. » 

Li vaillans emperere pas ne s'aseûra ; 
Par briés et par escris tos ses barons manda, 
Qne tôt viegnent à lui, que grant mestier en a; 
A Coloigne s assamblent : iluec les atendra. 
Li mes s'en sont torné qui il le commanda, 
Et vont par la contrée et de cha et de la; 
Si content lor mesaige que on lor encarcha. 
Quant li baron Tentendent, chascuns si s'atorna, 
Et li bons emperere à Coloigne en ala. 
Che trovons en Testoire que Tos i assambla; 
En mains de .xv. jors .xxx. mil en josta; 
A chevax çt as armes moult bêle gent i a. 
Le duc de Loherraine s'oriflambe livra, 
Qu'il soit Gonfanoniers et s'ost li conduira. 

Othes li empereres, qui sire est d'Alemaigne, 
Al duc de Loherraine a commandé s'ensaigne, 
Qu'il li conduie s'ost par mons et par praaigne. 
Chil le fist volentiers, ne quit pas qu'il s'en faigne. 
De confondre les Saisnes, la pute gent grifaigne. 
L'emperere chevalche à moult ûere compaigne. 
Là peussiés véoir tant alferrant d*Espaigne, 
Maint escu, mainte lanche et mainte connissance. 



234 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [G4i 1-6439] 

Al lier jor herbergcrent en une granl campaigne, 
Desore une rivière, oij ot .1. pont de laigne. 
Or s'i gardent li Saisne,'la pute gent grifaignef^ 
Texsordens lor est crus, qui gaires n es adaigne. 
Dex! por cel plait fu puis perchie tant entraigne, 
Si com dist li estoires, qui nos mostre et ensaigne. 
Comment que mais aviegne de perle ou de gaaigne, 
Jamais ne remanra que mains hom ne s'en plaigne. 

Ghele nuit est li os desor Tëge ostelée, 
Desi ens el demain que Taube fu crevée. 
Li jentiex emperere, qui honors soit privée, 
Quémanda à sa gent moult tost Tust acesmée. 
.iiii. eschelles en fist, quant eie fu armée. 
La premeraine eschiele conduist li quens de Grée; 
Le duc de Loherraine fu l'autre commandée, 
Etal duc de Lemborc fu la lierche livrée; 
Il conduira la quarte; moult sera bien guiée, 
Desi à Tost des Saisnes qui tant est redotée. 
Puis apela ses homes, si lor dist sa pensée : 
« Seignor, or del bien faire, franche gent honorée! 
Chevauchons durement, sans noise et saTis criée. 
Que nos viegnons al siège, ains la Prime sonée; 
Et gardés que lor os soit moult bien escriée. 
Querés les en .ïiî. sens, s'iert Tos moult effrcéc. 
Onques nul n*en prenés n'ait la teste colpée. 
La mors de Galien, qui m'est al cuer serrée, 
Et ma terre qu'il ont eschillie et gastée, 
Lor iert moult cher vendue, ains que past lavesprée. » 
Dont s'entomcnt li princhc, si ont l'cge passée, 



{64)0-6463] ET DE OODBPROID DE BOUILLON. 235 

Li qaens de Grée avant, qui hardemens agrée, 
Et li dus de Lemborc le seut aval la prée. 
S'or ne s'i gardent Saisne, la pute gent desvéc, 
Anqui lor covenra soffrir pesme jornée. 

Quant Vos remperéor ot passé la rivière. 
Et li prox quens Garniers à la hardie chère, 
Chevalche fièrement o sa gent de Baiviere. 
Li dus de Loherraine les sevoit par derrière, 
Desi h Test as Saisnes n'avoit pas leue entere. 
Li jors fu biax et clers, qui lor dona lumière ; 
Seréement chevalchent, moult mainent grant tempère. 
Là veist-on tant armé de diverse manière, 
Tant hauberc et tant elme et tante genoillere, 
Et tante grosse lanche, tante ensaigne légère, 
Et tant riche destrier esrer sor la podriere; 
Et jurent damleDeu et le baron S^ Perre 
Anqui trairont mal jor celé gent paltonere! 
Galerans de Monbrin, qui fu fel et boiserre, 
Ot esté cele nuit de Tost eschergaitere. 
A tant est parvenue nostre eschiele premere. 
Quant Galerans les vit chevalcher à roliere, 
Forment s'en merveilla, si com moi est à vierre. 
Ja n*en remanra mais, por sort ne por proiere ; 
Si i aura des nos et des lor mainte bière. 



23« LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [6464-648S] 



XLl 



X'année de Tempereur arrive ; «près on combat aeharné, les Sawnes sont m if 

en fuite. 



GALEltAifs de Monbrin se vait moult merveillant, 
Quant il vit devant lui Teschiele aparissant. 
D'autre part regarda; vit Tautre chevalchant; 
Li dus de Loherraine vait la terche guiant; 
De mal talent et d*ire vait forment frémissant; 
Car bien sot que ce furent Baivieret Alemant. 
.1. graisle fist soner .vu. fois en .i. tenant, 
Dont se frémissent Saisne li quivert soduiant; 
Et corurent as armes, n'i vont plus delaiant; 
Et no baron chevalcheni à Tire qu'il ont grant; 
De si à l'ost des Saisnes ne s'i vont atarjant ; 
Puis les ont envaïs et deriere et devant. 
Li quens Garniers de Grée a brochié l'auferrant; 
Galerans de Monbrin r'a brochié Âtaignant : 
Grans cox se vont ferir sor les escus devant 
Et SOS les bocles d'or en vont les ais perchant. 
Li hauberc les garirent, qui sont fort et tenant. 
A l'effors de chevax et à Tire c'ont grant, 
Andoi s'entr'abatirent sor Terbe verdoiant. 
Mais tost furent em pies, que preu sont et poissant. 
Li quens Garniers de Grée a trait tôt nu le brant ; 
Vait ferir Galeran sor son elme luisant, 



[6486*6514] ^T DE GODBFROID DE BOUILLON. 237 

Qui les flors et les pères en vait jus avalant; 
Sor la senestre espaulle vait 11 cox descendant, 
c. mailles li trencha de Tauberc jaserant; 
Le brach efist perdu, mais il torna en cant. 
Et Saisne et Alemant se vont bien requérant; 
û*espées et de lanches se vont grans cox donant. 
Tex. Y. .0. en i gisent contre (erre pasmant; 
Li plus sains des .v. .c. ne vait mie .i. besant. 
Et Ansiax li Baivers lait corre Gapoant, 
Si vait ferir .i. Saisne sor son escu devant; 
Il Vempaint par vertu, jus Tabat del ferrant. 
Et saisist par le règne le bon cheval corant; 
Vint al conte de Grée, qui son cuer ot dolant ; 
Si li fait sus monter, qui qu'en plort, ne qui chanl. 
Es le duc de Saissone h esperon brochant; 
Bien sont en sa compaigne. vu. mile combalanl. 
Wimais orrés bataille, s'il est qui la vos chant. 

Seignor, oies canchon de bien enluminée. 
Li solaus fu levés, bêle est la matinée ; 
Gante li losinnox et Taloe coupée. 
Moult fu grant la bataille et dure la mesiée 
Et li dus de Saissone a s'ensaigne escrime» 
Et Tiert .i. Alemant sur la tage roée; 
Desos la bocle d'or li a fraite et troée ; 
La broigne c'bt vestu a rompue et falsée, 
El cors li mist Tensaigne et la lance planée ; 
Il l'empaint par vertu, mort Tabat en la prée. 
Et Saisne laissent corre tôt à une hiée. 
Là ot maint colp féru et de lanche et d'espée, 



23S LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [6515-G&44] 

Par vive forche en sont nostre gent délivrée. 
Li hus est enforchiés et la noise est levée, 
Si qae cil de Buillon ont oï la criée. 
Le dac le vont noncher en sa chambre pavée : 
« Sire, li os des Saisnes est forment escriée 
Et si nos est avis, moult i a grant meslée ! » 
Quant li dus Tentendi, s'a la chere levée, 
Et commande sa gent que moult tost fust armée. 
Il méismes s'arma sans nule demorée ; 
Son hauberc a vestu, sa ventaile fremée, 
Et lâcha .i. vert elme, dont li ovre est dorée. 
.1. cheval li amainent à la crupe teulée, 
Et li bers i monta, sa jent a ajostée; 
La porte del chastel ont moult tost deffremée. 
Li bers s'en est issus, la targe enchantelée, 
Et sa gent avoc lui rengie et ordenée, 
Et virent la bataille qui fu en la valée. 
Enfresi qu'as herberges n'i ot règne tirée. 
Li dus de Loherraine, à la chere membrée, 
Vait poignant par Teslor o sa gent bien armée. 
Moult ont sa compaignie li Saisne redotée : 
Le duc Morant encontre ; moult menoit grant posnéc ; 
La premeraine eschiele avoit forment grevée, 
Li bers a al cheval la règne abandonée 
Et a brandi la lanche, s'a s'ensaigne escriée, 
Fiert le duc de Saissone sor la targe listée, 
Desos la bocle d'or li a enchantelée. 
La broigne fu si fors ne Ta mie entamée : 
Il l'empainl par vertu, jus l'abat en la prée. 
Huimais orrés bataille Uere et desmesurée. 



[6545-6573] ET DE G0DEFR01D DE BOUILLON. 239 

Li com 11 OS des Saisnes fu le jor destravée ; 
Tote fu descoQfite, morte et desbaretée, 
Com orrés chi avant» se l'estoire est contée. 

Seignor, or faites pais, que Dex vos beneïe; 
Si orrés la canchon qui bien doit estre oïe ; 
Moult fu grans la bataille et flere Taatip ; 
Li dus qui fu a pié, tint Tespée forbie; 
Qui il consent à colp, il n'a meslier de mire. 
Alemant et Baivier poignent à une hie , 
Et Saisne les rechoivent, la pute gent haïe; 
Le duc quident rescorre, qui mestier a d'aïe. 
Es-vos Temperéor et sa grant compaignie ; 
Son dragon fait porter, moult a grant seignorie. 
Deselmes, des escus li païs reflambie, 
Fait soner ses araines, moult en fu grans Toïe; 
Une leue environ est la terre bondie. 
Quant le virent li Saisne, lor orgex assoplie : 
lllor tornent les dos, s'ont la place gerpie. 
Li dus fu retenus, qui qu'en plort, ne qui rie. 
Et li autre s'enfuient por garantir lor vie ; 
Chil les sevent as dos qui n'es espargnent mie. 
Li dus de Loherraine fu en Tune partie, 
Et li dus de Lenborc d'autre part les en gie. 
Li chevaliers le chisne, à la chère hardie, 
Refu devers Buillon ensamble o sa maisnie ; 
Si fu li quens de Grée o sa chevalerie. 
Là ot tant hanste frainte, tante large (lorie, 
Et tante riche broigne rompue et desartie. 
Li Saisne Iraïtor, qui tant ont félonie, 



240 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [6S74-669S] 

Ne rporent mais sofTrir ; la bataille ont gerpie. 
Chil qai bon cheval et ses espérons n'oblie; 
Alemant les encauchent desi que à Compile. 
Tant en ont decolpë n'est hom qui nombre en die ; 
Des .VII. contes félons n'en ala .i. en vie. 
Iluec fu mors Garniers, qui cel ost ot guiie. 
Et si ont rétenu le duc en lor baillie. 
L'emperere retorne o sa grant compaignie ; 
Aias qu'il venist as tentes fu la nuit asserie. 
Assés i ont trové avoir et manantie, 
Et bons chendax et tires, et pailes d*Aumarie : 
Sol li 1res et les lentes valent l'or d'Aumarie. 
Iluec jutTemperere dusc'à l'aube esclairie. 

La nuit jut l'emperere as loges et as très, 
Desi ens el demain que solaus fu levés. 
Li ors et li argens fu ansamble aporlës, 
Et li riches esches, qui là fu conqucslés. 
Olhes li empereres en fist ses volentés; 
Tant en dona chascun que il en ot assés; 
Puis prisl congié al duc, si s'en est relornés. 
Li sires de Saissone en fu o lui menés, 
Et cil de la contrée ont les mors enterrés. 



[6S»«46n] ET DE OODBFROID DE BOUILLON. 241 



XLIl 

Béatrix Tiola la promette faite k son époui. Son bonheur est détruit. 
Le eheralier au Cygne la quitte désolée. Elle ne le reterra plus. 

1CHI lairai des Saisnes et de lor craaltés. 
Li chevaliers al chisne refait ses fremetés, 
Ses viles, ses maisons, ses hors a reslorés ; 
Tos refa ses paîs dedans .vu. ans poplés. 
Hai mais dirai d'Ydain, dont vo^ oï avés. 
Tant a esté norrie qae .v. ans ot passés ; 
N'avoit plus bel enfant en .lx. contés. 
Ses pères la conjot; mqult la tient en chertés. 
Et la franche duchoise en est en grans penscrs, 
La pacele est norrie en moult grans amislés. 
Tant que li sistes ans fu venus et entrés. 
La jentiex damoiseie fu de moult grans bontés, ' 
Plus ot sens et procche que n'afiert ses aés; 
Puis vint de lui grans biens, si com oïr porrés, 
Se la canchon vos di et vos bien Tescolés. 

Tant fu Ydain norrie que .vi. ans ot d'aage : 
Moult par fu devenue, prox et cortoise et sage, 
Bien fu faite de cors et moult ot cler visage; 
D'un bliaut fu vestuc, qui fu fais en Cartage 
A bestes et à flors; nis li poisson marage 
I furent entessu et li oisel volage; 
De son grant n'ot tant bêle dusqu'en Ynde la large, 

46 



t42 LA CHAN80N DU CHSVALIBR AU CTONE [6618-tte46] 

Ne plus franche de cuer, ne de plus haut parage. 

Puis li fu olroié Boloigne en mariage ; 

Mère fu Godefroi, à Taduré corage, 

£t le conle Witasse qui tant ot vasselage, 

Et le roi Bauduin, qui tant ot seignorage; 

Puis pristrenl Antyoche par lor grant vasselage ; 

Sarrasin et paien i orent grant damage. 

Onques ne resoignerent el siècle tant lignage. 

Ses père en fait grant joie et grant damiselage, 

Si la baise et acole par moult grant amistage. 

La jenliex damoisele, fu de grant doctrinage ; 

Por sa grande bonté Tarooient fol et sage ; 

Sa mère en a tel joie n'en puis faire acontage. 

Mais ains que past li ans, aura moult grant damage, 

Dont plus viex iert tenue en trestol son aage; 

Car son ami perdi par son tres-grant outrage. 

Quand Yde la cortoise el setisme an entra, 
Ele crut en biauté et moult fort amenda ; 
Sage ert et enparlée et bêle raison a. 
Li chevaliers le chisne moult durement Tama, 
Et la franche duchoise moult grande feste en a. 
Mais ains que past li ans, celi porcachera 
Dont moult sera dolente tos les jors que vivra. 

Seignor, or escotés com pechié Tencombra, 
Et par quele manere diable Tengigna. 
Une nuit jut la dame, oies qu'ele dira ; 
Que ce dut et por coi se sires li véa 
Conques fust tant hardie qu ele demandas! ja 
Dont est et de quel terre et com fait non il a. 



[6647-607&] BT DE GODEPROID DB BOUILLON. 243 

Moult s'est bien afichîe que mais ne s'en tenrn ; 

Que qu'en doie avenir, tôt li demandera, 

Dont est, et de quel terre, et com fait non il a ; 

Onques ne fa la nuit eure qu'el ne pensa. 

Ains que l'aube aparust, mainte fois s'en torna. 

Li chevaliers le Ghisne, moult matin se leva ; 

Quant fu apareilliés, al mostier en ala, 

Hoult très benignement le servige escota; 

Moult fu grande l'offrande que sus l'autel posa. 

Quant messe fut chantée, ariere repaira; 

Sa fille vint encontre et li dus Tacola, 

Il li baise la bouche, en ses bras la cobra ; 

Volentiers la norri, tant com i conversa. 

La dame vint après, qui la rage pensa. 

Gel jor ot droit .vu. ans que li bers l'esposa, 

Et le Saisne conquisl qui la desireta, 

L'onor c'avoit perdue tote li recovra. 

Or aproisme li termes que il desseverra ; 

Par sa grant legerie la dame le perdra 1 

Seignor, or escolés» se Dex vos beneïe. 
Li chevaliers le chisne, qui tant ot baronie, 
A moult Ydain sa fille acolée et baisïe. 
Quant miedi sona, .i. serjans l'ëve crie. 
Li dus ala laver, à la chiere hardie. 
Gel jor ot avec lui moult grant chevalerie ; 
Quant ont assés mengié, s'ont la table gerpie ; 
Li pluisor sont aie joer à l'escremie. 
As taules, as esches en va l'autre partie. 
Tôt le jor s'en dednient, à moult grant seignorie. 



244 LÀ CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [«676-C70S] 

Qaant il orent sopë, s*ont la maison widie. 
Li cheyaliers al chisne s'est cochiés lés s'amie ; 
Mais ele ne dormist por tôt Tor de Pavie ; 
Ains se torne et tressant, comme feme esmarie ; 
Son seignor esveilla par sa grant diablie. 
Li bers Ta embrachie, acolée et baisie ; 
Mais il ne quidoit mie que pensast tel folie. 
Ne se pot mais tenir. Or oies qu'eie prie : 
« Sire, ce dist la dame, por Deu le fil Marie, 
Gomment avés-vos non 7 ne Tme celer vos mie. 
El où vos fastes nés et en quele partie, 
Et de quel gent vos estes, et de quelc lignie? » 
Quant li bers Tentendi, la color a noirchie; 
Trestos tressant d'angoisse, la colors li rogie ; 
II otaucuer tel dol moult plus que jo ne die. 
« Dame, ce dist li dus, ci faut no druerie : 
Demain départira la nostre compagnie. 
N'i seroie .x. jors por tôt l'or de Hongrie ! » 
La dame quida bien que ce fust diablie. 
Tant parlèrent ensamble que Taube est esclarcie ; 
Chil sali sus em pies, qui moult fort se gramie. 
Gauchies est et vestis d'un paile d'Aumarie; 
Puis ala al mostier, si a la messe oïe. 
Quant il fu revenus, .i.point ne s'i detrie, 
Ains fait mètre sa sele el destrier de Surie; 
Puis a pris son espié et s'espée forbie : 
c Biax sire, où irés vos? » ce li dist sa maisnie. 
— Seignor, jo m'en irai, se Dex me beneïe ; 
Car li chisnes revient à tote la galie, 
Qui très parmi le mer m'amena à navie. 



[6706-6734] ET DB GOOBFROID DE BOUILLON. 245 

Se mais i demoroie, je perdroie la vie ! » 
Quant sa maisnie Tôt, moult en est esmarle, 
Et la franche duchoise moult en plore et lermie ; 
As pies li est queue, dolcement merci crie ; 
Mais tote sa proiere ne li valt une alie. 

A tant es vos Ydain, qui tant fu escheyie, 
N'avoit plus bêle feme desi en Romanie : 
Quant ses pères la voit, li cuers li atenrie. 

Li chevaliers le chisne en apela Ydain ; 
Ele est à lui venue, si la prist par la main, 
Puis li baise la bouche et les iex et le sain. 
« Bêle fille fait-iU. por vos ai le cuer vain ; 
Hui vos convenra perdre vostre ami* plus prochain ; 
Ja jor que vos vives n'en orrés mais reclain. 
Gho a fait vostre mère, qui le corage a vain ; 
Autresi est de lui comme il fu d'Evain, 
Quant Jhesus nostre Sire li dona cors umain ; 
Si li véa le fruit d'un sol pomier altain ; 
Maint en i avoit d'autres, et meillors et plus sain : 
Ce c'on li deffendi convoita soir et main ; 
Adan en fist mengier, qui pas n'en avoit fain. 
Par ce fu fors jetés de paradis sovrain ; 
Si li convint pener et gaaigner son pain. 
Ausi disrjo vo mère .i.mien conseil cherlain, 
Quant avec lui colchai en son lit premerain, 
Devant le m'a remis par le cors St-Germain ! 
Or m'en estuet râler en mon paîs lointain ; 
Ne puis mie arester desi que à demain. » 
Là plorent vavasor et prinche et castelain, 



246 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [6715-6763] 

Et dames et pnceles et cortois et vilain^ 
Moult demaîDent dolor sus el palais altain 
Que n'ot onques à Blavies demeDë par Audain. 

Moult par fu grans H dels en la sale perrine ; 
Là veist-on plorer maint fil de palasine, 
El tant bon chevalier, qui fu de franche orine, 
Et tante noble dame» tante bêle mescbine. 
Par le castel esloit la dolors entérine ; 
Por le baron ploroient nis la gent poverine, 
Et la franche duchoise qui'st blanche com serine. 
Bêle avait la maissele et la color rosine ; 
N'estoit mie mains gente d'Eiaine la roïne ; 
Por Tamor son sefgnor se claime miserine. 
ciÀhi! lasse, fait ele, ma grans dolors define, 
Quant jo pert mon ami, à qui j*estoie acline I » 
Deschire son bliaut et débat sa poitrine, 
a He ! Yde, bêle fille, or serés orpheline ! 
Por vos m'atornerai com autre miserine ; 
Jamais ne vestirai vair, ne gris, ne hermine, 
N'afublerai mantel forré de sebeline. 
Ne cocherai en lit, covert de marlerine, 
Qui soit encortinée de bort, ne de corline : 
Ains vestirai la haire qui'st poingnans com espinc; 
S'aurai une gonele noire com esclavine, 
Fuirai m'ent en un bos, ou en une gaudine : 
Iluec converserai avoc la salvechine, 
Menjerai herbes crues et vivrai de rachine. 
Bien doi mendians eslre, dolente et miserine : 
Qui bien fait, il le trovc, ce dist sainte Eufronie. 



[6764-6792] BT DE GODfiFROlD DE BOUILLON. 247 

Essample nos en done la pacele Marine ! » 
La dame vient al Duc et devant lai s*acline : 
€ Sire, por Deu, fait ele, n'aies si grant corine, 
Se vos me gerpissés, tôt ira à gasline ; 
Saisne metront mon règne à dol et à ravine. » 
— Dame, ce dist li das, por Deu qui toi destine, 
Quant ovoc vos colchai en vo cambre perrine, 
Et j'oi de vostre cors premièrement saisine, 
Je vos deffendi moult par amor, sans haïue, 
El proiai dolcement comme m'amie fine, 
Ne me demandissiés mon non, ne mon covine : 
Fait avés si com Eve, vos estes de s'orine. 
Or m'en estuet r'aler, près sui de mon termine. 
Car 11 chisnes revient droit parmi la marine ; 
Ne seroie.Tx.jors, par Sainte Caterine, 
Qui me donroit lot Tor qui est en sarrasine ! » 
Quant la dame l'entent, verde fu com savine ; 
Li cuers li est Mis, pasmée chiet sovine ; 
La fâche li devint noire comme fordine. 
.II. puceles la tienent, Mahaus et Aeline, 
Por amor à la dame et por Ydain la fine, 
Font dol petit et grant par la sale marbrine. 
Le jor i ot ploré de larme plaine lyne. 

El palais à Bâillon fu grans la consonanche ; 
Del chevalier le chisne estoient en esranche. 
La dame se drecha, qui de })lorer n'eslanche, 
Desor trestos les autres en ol dol et pesance, 
De ce que li a dit a moult grant repentanchc ; 
Che nos dist li estoires, puis en fist penilanche. 



248 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [6793-6814] 

Puis est venue al Duc, qui moult fut en balanche 
Que il ne demort trop, moult en a grant pesance. 
La dame Tapela si le prist par la manche : 
« Biax sire, où lairés vos Ydain qui'st en enfanche? 
Se la deguerpissiés, queue est en viltanche. 
Tex ne donroit de lui.i.cotel à blanc manche, 
Qui por vos li portoit honor et reveranche. 
Or ira la novele par Saissone et par Franche 
Calés en est li dus, qui est de tel poissanche. 
Lasse! com ai grant dol de ceste desevranche ! 
Sire, car me laissiés aucune connisanche, 
Ou escu, ou espié, vostre cor, ou vo lanche ; 
Por vos le garderai, s'en aurai ramcmbranche. » 
— Dame, mon cor d*ivoire lairai Ydain la blanche ; 
Trois bendes a entor, la première en est blanche ; 
Pierres i a assises de grant senefianche. 
Se vos ne la gardés à moult grant honeranche, 
Sachiés vos en aurés et anui et pesanche. » 
La dame le rechur, s'en ot al cuer joianche, 
Ghe nos dist li estoire qui nos fail demostranche, 
Puis avint de cel cor merveillose samblanche, 
Ensi com vos orf es, se vos faites oianche. 



[6815-6836] ET DE 60DEPROID DE BOUILLON. 2i9 



XLIIl 

Le cbevalier an Cygne fait ses adieui à sa famille, à ses gens et à l'empereur. 
Ils 1^ condiuaent au lieu où l'attend le cjgne, son frère. Il moule dans le 
bateau que eelninsi conduit, et disparut pour ne plus revenir. 

SEiGNOR, or escotés por Den omnipotent. 
Li chevaliers le chisne à trestos congié prent ; 
D'Ydain a moult gi*ant dol, la bêle o le cors genl. 
La petite pucele ploroit moult tenrement, 
Por la pitié de lui en ploroient.iii. cent. 
Ses pères la baisa assés moult dolcement. 
Puis monta el cheval tost et isnelement; 
Congié print à ses bomes moult amiablement. 
Ses armes fait porter devant lui en présent; 
Par le castel avoit moult grant dolosement ; 
Li borjois et les dames ploroient tenrement : 
Onques nus hom n'oï si fort dolosement. 
Li bers les commanda à Deu moult bonement; 
Del castel est issus à trestote sa gent; 
Avoc lui la duchoise, qui son cuer ot dolent, 
Et Yde la jentiex, qui Dex ama forment. 
Li chevaliers le chisne ne s'atarja noient; 
Aine de si à Nimaie n'i ot arestement; 
Pois descent al perron soef et bêlement, 
Puis monta el palais sans nul devéement. 
L*emperéor trova el plus haut mandement; 
Li dus Ta salué bel et cortoisement; 



250 LA CHANSON DO CHEVALIER AU CYGNE [6837-08051 

Othes li emperere le^on salut li rent, 

Puis l'est aies baisier moult amiablemcnt. 

Delés lui la assis moult honorablement ; 

Apres vint la duchoise qu'ist de bon escient, 

Et Yde la gentiex et ses gens ensement; 

Tantost furent assis aval le pavement. 

Li chevaliers le chisne parla premièrement, 

Si que tos li barnages Toï plenierement : 

« Empereres jentiex, tenës-moi covenent; 

Vos me donastes feme par tel devisement 

Que r'aler m'en porroie sans nul devéement, 

Se li nés et li chisnes revenoit en présent. 

Gardés, biax très dois sire, que n'i ait fausement. » 

L'emperere respont : « Si fu-il voiremenl. 

Que que Tuns envers Tautre de parole content. » 

Li chisnes jeté .i. brait, moult effrééement 
Si que par le palais Toent communalment. 
As fenestres corurent par devers Orient; 
Il ont veii le chisne qui le baron atent. 

Quant li baron choisirent al rivage Toisel, 
Assés i ot de cex qui il ne fu pas bel ; 
Moult en eu grand merveille li viel et li toscK 
Li Emperere i vaiti affublés d'un mantel; 
As fenestres s'apuie par dessus .i. quarrel 
Et a veu le chisne où conduit son batel 
D'une caaine d'or, où avoit .i. anel ; 
Ens el col li estoit desi al haterel. 
Moult em parolent tuit et mainent grant revel. 
Moine, prestre et abé, dames et jovencel. 



[686G-6893] ET DE OODEPROID DE BOUILLON. 251 

L^emperere en jara le cors S' Daniel 
Qu'il ne fast si dolens el cuer ses le forcel, 
Que li eust tola toi son meillor castel. 
L'emperere lenoit en sa main .i. vergel; 
A cbascun cor avoit d*or fin .1. bel noiel; 
En Tun ot entaillie .1. moult bel lioncel. 
Le chevalier le chisne apela gent et bel ; 
Li dus va devant lui, si osta son manteL 
L'emperere s'asist lés Guion le Mansel ; 
Si li mostre le chisne où maine son navel. 

Li chevaliers le chisne s'asist à la fenestre; 
L'emperere li mist sor le col son brach destre» 
Si li a demandé s'il porroit por riens estre 
Que il ja remansist, por nul home terrestre. 
« Naic, fait-il, biax sire, par le cors S* Sevestre! 
Qui me donroit Paris et Londres et Wincestre, 
Ne Coloigne la grant, qui fu à vostre ancestre! 
Mais donés moi congié por Deu le roi celestro 
Bien veés que por moi en envoie mes mestre. » 
Dont plorent chevalier» moine et abé et prestre, 
Et li frans emperere qui li fu à senestre; 
Si fait l'empereris qui le cors ot honeste; 
Âinc ne fu fait tes dels por nul home terrestre. 

Beatris la duchoise, qui fu de grant valor, 
Prist Ydain par la main devant Temperéor; 
Devant lui s'agenoille, si li dist par docfaor : 
€ Biax sire, que ferai, se jo pert mon seignor? 
Jamais n'aurai jor joie, ains vivrai i dolor. u 



252 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [6894*6922] 

Li vaillans emperere respondi sans cremor : 
« Dame je vos en jure le cors S* Salvéor, 
Se il velt remanoir, jo li croistrai s'onor 
De .11. riches chastiax, tôt par la vostre amor, 
Et de .1111. plaisciés, n'i a cel où n'ait tor. n 
— Sire, ce dist li dus, par Deu le crîator, 
Qui me donroit Goloigne, qui fu vostre anchisor, 
Et trestote la terre qui soit dusc'à Monflor, 
N*i estroie encor la montanche d'un jor. 
Mais donés moi congié, moull i fas lonc sejor. 
Moult me crieg que me Sires ne me tort à folor. » 
Quant Toï Temperere, moult en ot grant iror. 
La dame chiet pasmée, à la fresse color» 
Là plorent chevalier» duc et prince et contor, 
Et dames et puceles, borjois et vavasor : 
Onques nus hom ne vit démener tel dolor, 
En cest siècle vivant, por .i. sol poignëor. 

Puis que li chisnes fu ariere repairiés, 
Moult en fu li barnages dolens et corechiés. 
L'emperere méismes en plore de pitiés. 
Et vesques et abé et trestos li clergiés; 
Àdonques fu li dels durement efforchiës. 
Li chisnes gete .i. cri» qui fu grant et pleniers. 
Quant li vassax Toï, si demande congiës. 
a Sire, laissiés m'aler, car trop sui atargiés, 
Se vos mais me tenés, de verte le sachiés, 
Ja me verres morir ichi entre vos pies. 
Mais moult vos proi d'Ydain que vos la conseilliés. 
Ghi li rent devant vos mes terres et mes fiés; 



[6923-6951] ET DE OODEFROID DE BOUILLON. 2^3 

Biax sire, moult vos proi que vos li otroiés , 

Pais le dechef sa mère qu'ele en soit dame et chiës. » 

— Chertés, dist l'emperere, ja n'i aura déniés, t 

Li chisnes recria, qui moult fu airiés : 

Li bers saut el cheval, qui fu apareillés. 

De la chité s'en ist, poignant tos eslaissiés, 

Aine desi al rivage n'i fu li frain sachiés. 

Après vait li barnages et serrés et rengiés; 

L'emperere méismes i vint moult corochiés, 

Et descent del cheval, esroment fu laissiés; 

Puis saisist son espié et Tescu qui fu vies ; 

Des cox c'avoit eus moult estoit empiriés ; 

La bone espée.ot chainte, dont li brans^est forgiés; 

Moult tost fu li bliaus ostés et destachiés, 

Et enira el batel; .nu. fois s'est seigniés; 

Tôt droit à l'un des cors fu ses escus cochiés ; 

a Seignor, fait-il, à Deu! 9 à tant s'est acoisiés. 

Li chisnes s'en repaire, baus el joians et liés, 

S'enmaine le vassal, qui tant fu essauchiés. 

Sempres Forent perdu, aussi com fust plongiés : 

Onques ne sot nus hom où il fu repairiés. 

Des or s'en vait li chisnes parmi la mer à nage, 
S'enmaine le vassal à l'aduré corage. 
Là peûssiés véir grand dol sor le rivage; 
Tôt ploroient por lui, et li fol et li sage. 
Sa feme en a tel dol à poi vive n'esrage ; 
Si deront son bliaul et degrate sa face ; 
Si se pasme sovent n'en puis faire acointage ; 
Et l'emperere i vint, qui tant ot vasselage ; 



256 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [7003-7031] 

Laiens remest H cors qui le duc ci eslé« 

Quand li borjois perchurent le donjon alumé, 

Por rescorre le fu i sont tôt assamblé ; 

Mais ne valt lor rescosse .1. denier monéé ; 

Car la sale est esprise et en lonc et en 1er 

A tant es vos fu .1. oisel a volé, 

En samblanche d'un chisne plus blanc que flor de pré. 

Quant fut venus al fu, si Ta avironé, 

Trois fois vola entor, puis si Ta sormonlé, 

Voiant els tos, sali ens el fu alumé. 

Mais moult tost en r'issi, n'i a pas demoré; 

Aine n'i ot riens sor lui ne blesmi, ne brusié. 

Le cor d'yvoire blanc en a del fu oslé, 

Voiant tos cex qui furent, l'en a lui porté. 

Tant con véir le porent ont après lui gardé. 

Bealris la duchoise a en son cuer pensé 

Que c'est par son meffet ; des iex à moult ploré ; 

Forment s'en esmerveillent li viel home d*aé; 

Quant on sot l'aventure, comment il fu aie, 

Moult en fu grant parole par trestot le régné; 

Moult ot entor le fu assamblée grant gent, 
Por le palais rescorre, mais ne valut noient ; 
Onques ne pot avoir nis .1. rescoement : 
Ensi fu la sale arse et tôt li mandement. 
Onques n'en osla-on ne lit, ne garnement, 
Covertoir, ne mantel, ne autre veslement. 
Plus en valut la perte de .vu. c. mars d'argent. 
Beatris la duchoise set bien chertainement 
Qu'ele a par son mefTait tôt cest encombrement. 



[7032-7060] ET DE 60DEFR0ID DE BOUILLON. 257 

Car ses sires en ot bien fait demostrement, 
Se ne gardoit le cor moult lionorablement, 
C'ains qae li ans passast, auroit encombrement : 
Moult tost ottrespassé le son commandement. 
Or s'en repent la dame moult engoissosement ; 
Del cor qu'ele a perdu a moult son cuer dolent, 
Et quant le voit la dame n'i a recovrement. 
Son plor laissa ester et son dolosement; 
Ovriers commande querre tost et isnelemenl ; 
Si flst mairien doler sans nul detriement, 
Et quant il orent quis tôt l'apareillement, 
La sale fist refaire et son herbergement. 
Ensi avint la dame , se Testoire ne ment 
Qui tos jors duerra dusc'al definement. 

La dame de Buillon fu moult et prox et sage 
Et fist apareiller moult bien son herbergage. 
Et la sale refaire et son plus haut estage. 
En l'autre qui fu ars ot eu grant damage ; 
Por .II. mil mars d'argent n'en auroit restorage ; 
Mais ele set moult bien et pense en son corage 
Qu'ele par son meffait a efi le damage. 
Et son seignor perdu qui tant ot vasselage. 
Car quant li fu donés primes en mariage, 
Et ele jut lui en sa tente la large, 
Li bers li deffendi, par moult grant amistage, 
Que ne li demandas! son non, ne son parage. 
Sor sa deffension li enquist par folage. 
Et si li dist moult bien, quant vint al dessevrage, 
Se ne gardoit son cor à moult grant saignorage, 

47 



258 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [70G1-7089] 

Ains que H ans passast, en averoit damage. 
Le blanc cor vit porter le blanc oisel volage ; 
Bien sol qu'civoit perdu lot ce par son outrage : 
Tel dol en a au cuer, à poi qù'ele n'esrage. 
Moult fu puis bone dame tos jors en son aage: 
Ële portoit la haire nu à nu son corsage^ 
Taul com ele vesqui maintint puis cel usage. 

Moult devint bone dame puis celé de Buiilon ; 
Onques puis icele ore que perdi son baron, 
Le chevalier le chisne, qui fu de grant renon, 
Nen ot joie en son cuer par nule devison ; 
Si ne menja le jor se une fie non ; 
Ains puis ne vesli lange, par nule asentison. 
La haire avoit veslue sos Termin pelichon 
Et par desor avoit .i. verrael siglaton ; 
Moûlt portoit grant honor gent de religion. 
Ydain a commandée al maistre Salemon. 
Ses chapelains estoit, si mest en sa maison. 
Chil aprist la pucele à la clere fachon 
Son sautier et ses eures par bone entcnsion ; 
Ele fu preus et sage, si ot dolce raison. 
Tant la norri sa mère, qui Dex face pardon, 
Qu'ele ot .xiii. ans et plus, que de fi le set-on ; 
N'ot plus gentil pucele dusqu* en Cafarnaon. 
Assés l'ont moult requise conte, prince et baron. 
Ële n'en volt a4nc faire nului otroi, ne don ; 
Car bien li ramembroit de celé anoncion 
Que li angles li dist dedens le paveillon^ 
Quant gisoit el palais Temperéor Oton. 



[7090-7110] ET DE QODBFROID DE BOUILLON. 

Se ele eût tenu bien sa deffensioD, 
Encor eûst o lui son vaDIant compaignon. 

Qaant Yde la cortoise ol passé .xiiii. ans. 
Si fa tote formée et parcreûe et grans. 
Le visage ot rooQt et les iex vairs, rians, 
Bouche brief et petite , les dens clers et rians, 
Les bras réons et plains, espaulles avenans. 
Et les rains ot espesses et moult ot graisles flans ; 
N'ot plus jentil pucele el roialme <l«s Frans. 
DamIeDex l'ama tant, li pères roiamans, 
Qu'amors qu'il ot à lui li fa aparissans. 
Car tel fruit li doua qui moult par fu vaillans. 
Ce conte li estoire, qui voir en esl disans. 
GODEFROIS fu ses fiex et WITASSES li frans, 
Et li rois BAUDUINS qui moult fu conquerrans. 
Chil Iroi furent si fil, par les miens escians, 
Et coiiquislrent par forche, as espëes Iranchans ; 
Et Nyque et Antioche, s'en firent lor commans. 
Moult furent redoté de Turs et de Persans ; 
Onques si mal voisins n'orent aine h nul tans. 
Ne qui lanL lor fesisseni ne paines, ne ahans. 




TABLE DES MATIÈRES 



IlTTBODUCTlOII •••.•• ,*•• ftéf Vtm 

I. — Préambule de Ttuteor. Il ti neooter lliliKHre d« Gheralier iti 
Cygne et de lei fièrei. Ce B*ett poiak on roman de la TaMe ronde : 
e'eet oae liiatotrc Téritable » • . • • • 1 

II. ^ Orient, roi de TUe de Mer, étant ane a renme Béairtt, 
aperçoit une mendiante ayant devi beau enfanta i « Dfen a donné, 
diU4l, dans enfanti à nnc panne femme, et nona n'aTOoa ni fila ni 
fiUe I » Béatim loutient qn'nne femme ne pemt mettre an monde dem 
enfants à la fob, à moins de a'ètre livrée à dew hommes.. 3 

ni. — Béatrii aoconelw, pendant rabeenee de son mari, de sept en- 
flttta portant ebaenn un collier d'or à son eon. Matabmne, mère 
du roi, prend la résolution de faire périr les sept enfanta. Déses- 
poir de Béatrix • • ...•.....• 5 

IT. -> BUe ordonne à llarkes, nn de ses hommes, de prendre les en« 
fants et de les noyer. Elle montre à son 61s sept petits chiens, dont 
elle lui dit <(oe sa femme tient d'fc^ncher. Le roi fait jeter Béatrix 
au fond d'un cachot , • 7 

Y. — llarkes prend pitié des enfants. Il les expœa an bord d'onAri** 
Tière. Un ermite trouTc les enfants. Cne cbèTrc les allaitait. Il les 
emmène chex lui et en prend soin. •...« tS 

VI. — Un forestier, en l'ahieoce de i'emile, entra dana sa maison, 
voit les enfants, et coort le dire à Matalmine. Par ses ordies, il ta 
cbex l'ermite, enlève les colliers aux six des enfants qu'il troofo^ et 
aosiitôt ils sont changés en cygnes : ils s'envolent et s'arrêtent dana le 
vivier du roi leur père • , 10 

VU. — Le sepliènie enfant resté ches remile va chercher les vivres 
que le roi fait distril»ucr aux pauvres du voiuoage. Il passe et re- 
passe le long du vivier où se trouvent ses six frères changés en cygnes. 20 

vni. — Matabmne donne un des colliers à son orfèvre, qui le fait 
fondre et en façonne deux coupes d'argent S3 



26-2 TABLE DES MATIERES. 

IX. — Unaogc apprend à Termite que l'enfant est un des Gis du roi. 
C'est lui qui défendra sa mère faussement accusée ** 

X. — r/ermite raconte tout à Tenfant. Il sera baptisé, sera nommé 
Élyu, et ira à la ville servir de champion à sa mère 28 

XI. . Étyas arrive à la ville au moment ou sa mère va être jetée dans 
les flammes : il va droit au roi. Il s'étonne de tout ce qu'il voit. 
U déclare qu'il veut combattre pour prouver l'innocence de la reine 
injustement accusée * '^ 

XII. La vieille reine, furieuse, appelle un traître renégat, MaU 

quarré, qui devra s« battre avec Élyas ; elle le fait chevalier 37 

XIII. — Le roi fait apporter des armes pour Élyas. Celui-ci veut d'a- 
bord être baptisé, puis armé chevalier. Il ignore tout, mais un cousin 
du roi lui explique dans tous les détails comment il s'y prendra pour 
combattre *^ 

XIV. «.- Le combat commence. Récit détaillé des nombreuses péripé- 
ties de cette lutte inégale. A la fin Élyas est vainqueur. Il tue Mal- 
quarré et lui eonpe la tète •• ^^ 

XT. — Élyas fait chercher Marques qui lui avait sauvé la vie, & lui et 
à ses frères. U explique au roi comment ceux-ci, changés en cy- 
gnes, sont dans son vivier. On leur met au cou leurs colliers d'or; ils 
reprennent leur première forme, à l'exception d'un seul 64 

XVI. — Le roi cède la couronne à son fils. Celui-ci songe à punir Mata- 
brune qui s'est renfermée dans son ch&teau. Il assemble ses che- 
valiers. Matabruno se défend. Ses gens sont vaincus 6 S 

XVII. — Matabrune propose à Élyas de se battre contre Heudré, un de 
ses chevaliers : Élyas accepte. Des traîtres apostés par la reine doi- 
vent l'attaquer : un ange l'en prévient '* 

XVIII. — Élyas choisit xr combattfiits, vn grands et vin petits, qui 
doivent le secourir, s'il en est besoin. Heudré est vaincu. Après une 
sanglante mêlée, le château de Matabrune est pris SO 

XIX. — Matabrune est forcée d'avouer tous ses crimes en présence 

des barons. Elle est jetée au feu ^^ 

XX. — Par l'ordre d'un ange^ Êlyas se rend avec son père et sa mère 
au vivier où son frère le cygne lui amène un bateau. U y monte, et 

le cygne part avec loi.. • 90 

XXt. — Us arrivent à une cité sarrazine. Combat du chevalier au 
cygne contre Agolant, frère de Matabrune. U est vaincu et jeté en 
prison. Un garçon va l'annoncer au roi Orient 93 

XXII. — Éiyu, secouru k temps par les gens de son père au momeut où 
il va être jeté dans un bûcher, prend les armes, tue Agolant, et de- 
vient maître de ses domaines. Il en investit Syroon, un des vassaux d*Ago- 



» 



TABLE DES MATIÈRES. 263 

Uni, et repart atec le eygne • 100 

ZXItl. — EUat appreod qm Rainier, dae dei SaUoci, l'eat emparé de 
la terre de la duchesse de Bouillon. 11 s* offre k l'empereur pour dé- 
fendre ses droits contre l'usurpateur 107 

XXIY.— Délibération des conseillers de l'empereur. Élyas est accepté 
comme champion de la duchesse de Bouillon ||6 

XXV. — Combat du chcTalier au cyçue et de Rainier Ito 

XXVI.— La duchesse et sa fille apprennent que leur champion est sur 
le point d'être vaincu. Elles adressent à Dieu de ferTcnles prièrcf., It7 

XXVIt. — Le combat recommence» et le due Rainier succombe. Ses 
otages sont mis à mort. Ses parents sont renvoyés dans leurs 

pay» 134 

XXVIII. — Les Saisnes s'emparent du château de la dame de Mil- 
senl. Ils «aisissent ses deux filles et les livrent à des écuyers. Elles 
parviennent à s'échapper • 141 

XXIX. — Le chevalier au cygne épouse la fille de la duchesse de 
Bouillon et devient seigneur de sa terre. Il lui fait promeltre de ne 
jamais lui demander son nom ni son origine. Elle le perdra sans 
retour si elle manque à sa parole • I4S 

XXX. — Un ange apparaît à Béalrix ; il lui annonce que sa <fille sera 
mère d*Bustaehe de Bologne, de Godefrui de Bouillon et de Bau- 
douin. Elle part avec Elyas pour la terre d'Ardenne, avec Galicn, 
neveu de l'empereur 153 

XXXI. — Le chevalier au cygne et sa femme partent pour aller visi- 
ter leur duché de Bouillon. Les chefs des. Saisnes, Rainier, le fils, et 
Espanlart de Gormalse, avertis de ce voyage par un espion, les 
attendent dans une embuscade on les conduit un autre traître, le 
provot AMelin 158 

XXXII. — ' Un miracle les sauve. À la faveur du bruit fait par un cheval 
sorti du camp des traîtres, le chevalier au cygne et Galien s'é- 
chappent. Asselin esf pris et pendu 1 05 

XXXIII. — Segart de Monbrin attaque le chevalier au Cygne. Grand 
combat. Segart est tué 171 

XXXIV. — Bspaulars de Gormaise recommence le combat. Il tue Galien } 

ses chevalieis se précipitent sur les Saisnes pour le venger 1 9S 

XXXV. — Combats contre Bnor de la Pierre, Hirabel, Fouchars et 
Gamier. Béatrix tombe entre leurs mains 194 

XXXV I. — > Une hirondelle vient se poser sur le casque du chevalier au 
cygne. Elle lui promet le secours de Dieu. Il est vainqueur; retour 
chex l'empereur Othon. Obsèques de Galien tOl 

XXXVII. — Le chevalier au cygne va à Bouillon, reçoit l'hommage de 



2fl* TABLE DES MATIÈRES. 

Hi luuui, Béalrii md lu noadr gu DU>, U belle Vdiin. Va MUiEe 

leur iniioii» de dodtudi milhcun 

XIXVlll. — Bipaulan tl Girnlci [teoDimenceDl li guerre. II> luItgeDl 

BoullloD. Lulle Istgile tuulcDur pir le cheiBlier lu c;pie 

IIXII. — Cdarant de HsiibrlB, Hilprlinl cl Giniler condulKul l'u- 

uut. Sortie dlrigia ptr le ehnaller au erene. Halpritol cil lut, . , . 
XL. — Le ehaiiller au cjgde earule deoiandcf du KCnun à l'empe- 

ILI. — L'armée de l'empereur irrlTO ; sprèi un conbal achinit Ici 

ILII. — Béilril tIoIc U proneue ftlle à wn jponi. Soa bosbeBr 
eu (KIniil. Le cheitlier au cygne U qullU déMiée. Elle ne le n- 
••rr«pl« 

ILltl. — Le cheialler au cjgDe fail wi adicui à u famille, à iti 
gCDi et k l'empereur. Ih le cnnduitenl au lieu où l'allcad lo crgne, 
ton Frère. H moule daei le btleiu que eelni-oi loiuluit, et diipirall 

ILIT. — 0<alri< gouieme MW dscli4 de Bouilloa. Klle <li>e lendre- 
mulM Bile Tdain. Elle «1011 CDleier, faute de KÙBe.uDeorner- 
•eilleui que lu aiall liiut wn miri 



COLLECTION 

DES POÈTES FRANÇAIS DU MOYEN AGE 



LA CHANSON 



DU CHEVALIER AU CYGNH 



ET DÉ GODEFROID DE BOUILLON 



1 . 



; l 



TIRE A 300 EXEMPLAIRES 

siir paptcr vélui. 









V w , r 









y ... 



rou.ç t/foi/« réserves. 



mpKiM 



i PIR Vl4vittB ET CAPIOMOKT, HUl DB8 POlTtTlOT, 6, A PARIS 



LA CHANSON 

CHEVALIER AU CYGNE 

GODEFROID DE BOUILLON 

l'UBLIÉE 

Par V. H 1 P I' E A U 

DEUXIÈME PARTIE 

GODEFROID DE BOUILLON 



CHEZ AUGUSTE AUBRY 

JBUAIRES DE LA SOCIËt£ DIS BIBLIOPHILES F*' 
BDE irioDIER ( SAINT- ATn>Kri-Dn-ABTfl). 



INTRODUCTION 



La légende du chevalier au Cygne^ îmagiaée par 
le poète pour rehausser la gloire du héros de la pre- 
mière Croisade, en donnant à la maison de Bouillon 
une origine merveilleuse se termine au moment où 
la fille du chevalier au Cygne et de Béatrix, dame de 
Bouillon, est en âge de prendre un mari. Celui que 
Dieu lui destinait est le comte Eustache deBoulogne, 
qui la rendra mère de trois héros : ëcstache, Gode- 
FROi et Baudouin. 

Quoiqu*il soit question, dans le poëme qui fait suite 
au chevalier au Cygne, des exploits guerriers du pre- 
mier, il est aisé de voir que son principal objet est 
la glorification du second . C*est donc avec raison 
qu'il a pour titre Gode froid de Bouillon , que nous 
lui avons conservé. 

Il s'agissait, en effet, de remonter à Torigine de 
cette Croisade, qui avait si vivement frappé Timagi- 
nation des peuples de TOrient et de TOccident, et 



a 



ît INTRODUCTION. 

Ton ne peut nier que le trouvère auquel est due cette 
partie du poème, dont Tensemble est un véritable 
monument élevé à Thonneur des guerriers français, 
n'ait été quelquefois assez heureusement inspiré» 

Le jour même, en effet, où Godefroi, après s'être 
signalé par sa haute valeur, prenait possession de 
V honneur de Bouillon, les Sarrasins célébraient à 
la Mecque une fête solennelle, et la mère de Corbaran 
d*01iferne, la vieille Calabre, apprenait, après avoir 
consulté les sorts, quel avenir était réservé aux 
enfants de Mahomet. 

Elle court tout effrayée faire savoir au Soudan 
qu'il existe en France trois princes destinés à prendre 
Nicée , Antioche et le Temple de Salomon. Puis la 
vieille reine raconte à son petit-fils Gornumaran, fils 
de Corbadas^ roi de Jérusalem, les événements qui 
auront lieU pendant la première Croisade. Elle sera 
heureuse pour les Chrétiens : mais il n'en sera pas 
ainsi des expéditions suivantes (celles de Louis YII 
et de Philippe-Auguste). Le trouvère ne pousse pas 
plus loin les prédictions de Calabre : ce qui peut ser- 
vir à fixer la date de la composition de son poème 
dans sa forme première. 

L'alarme se répand parmi les Infidèles. Il faut se 
préparer à lutter contre les ennemis dont on les 
menace : Le Soudan engage les Païens à assurer la 
défense de leur religion et de leur pays en épousant 
un grand nombre de femmes. Mais Cornumaran 



INTRODUCTION* Ifl 

ne se borne pas à ces préparatifs de guerre : il prend 
la résolution hardie de passer en Europe, d'en par- 
courir les principales contrées et surtout d*aller 
chercher et voir de près ce Godefroi de Bouillon 
qu'on lui a représenté comme si puissant. Il part 
avec un seul compagnon, déguisé comme lui en pèle-» 
rin. Tous deux visitent successivement la Sicile, 
l'Italie, la France. Cornumaran voit le Pape, Ray^ 
mond de Saint-Gilles, l'évéque du Puy, le roi Phi- 
lippe P'. Il traverse la Normandie, la Hollande, le 
Hainaut et arrive enGn à Tabbaye de Saint-Trond. 

L'abbé de. ce monastère, qui a fait le pèlerinage 
de Jérusalem, reconnaît sous son déguisement le fils 
du roi Corbadas, et celui-ci se voyant découvert veut 
le tuer. L'abbé échappe à sa fureur, le fait prison- 
nier et apprend de lui quel est le but de son voyage. 
11 veut voir le duc de Bouillon^ le redoutable Gode- 
froi. L'abbé de Saint-Trond lui donne le moyen de 
satisfaire ce désir. 

Avec un art qu'il serait injuste de méconnaître, 
le poète dispose tout pour que l'apparition de Gode- 
froi de Bouillon, habilement préparée par l'abbé de 
Saint-Trond, donne à Cornumaran la plus haute 
idée de sa puissance et de la brillante cour qui l'en- 
toure. 

Dans le chemin qu'il parcourt pour se rendre aux 
lieux où il rencontrera Godefroi , il voit successive- 
ment passer près de lui de magnifiques cortèges de 



IV 1NTB0DCCT10IC. 

chevaliers , richemenl annés, accompagnaot leurs 
seigneurs suzendos, Enguerrand de SainuPauI, le 
duc de Louvain, le duc de Lorraine, le comte de 
Flandre. A l'apparition de chacun de ces grands 
seigneurs, Cornumaran croit voir son futur vain- 
queur. H Taperçoit enfin. Son grand air, sa magni- 
ficence, le nombre des guerriers qui Tentourent, 
frappent de stupeur le fils du roi de Jérusalem. 

— c( Yoiià bien, dit-il à son compagnon de voyage, 
la justification des sinistres prédictioûs de la reine 
Calabre ! » 

Il veut être présenté à Godefroi. Celui-ci lui 
apprend que dans cinq ans il ira l'attaquer dans son 
royaume . 

— « D'ici là, répond Cornumaran, j'aurai tout 
préparé pour me défendre. » 

Il demande et obtient un sauf-conduit pour retour- 
ner à Jérusalem. 

Telle est la partie la plus intéressante du poème. 
Nous n'avons pas à nous arrêter sur les événements 
qui suivent le retour de Cornumaran, sur l'indigna- 
tion qu'éprouve le Soudan de Perse en apprenant son 
voyage. Les Sarrasins l'accusent de trahison, il est jeté 
dans un cachot et obtient à grand peine la permission 
de soutenir les armes à la main, contre un champion 
désigné par le Soudan , qu'il n'a pas trahi la cause 
de Mahomet en se rendant auprès de Godefroi de 
Bouillon. Il sort vainqueur de ce combat et se récon- 



INTRODUCTION. V 

cilié avec le Soudan, qui proclame la nécessité pour 
tous de s*auir plus étroitement que jamais afin de 
résister aux Chrétiens. 

Renaud, Fauteur de cette branche, annonce alors 
qu'il va raconter d'abord la première expédition, 
conduite par Pierre l'Ermite, puis celle de Godefroi 
de Bouillon. Celle-ci sera l'objet de deux grandes 
épopées, la Cfèanson (tAniioche et la Conquête de 
Jér usaient \ 

Quant aux tristes conséquences de l'expédition 
organisée par Pierre l'Ermite, elles sont exposées 
dans la première partie de la Chanson d'Antioche. A 
la suite de la bataille du Pui de Civelot, si fatale aux 
croisés, cinq guerriers devenus plus tard fameux, 
Richard deCaumont, Jean d'Alis, Harpin de Bourges, 
Baudouin de Beauvais et Foucher de Meulan, étaient 
tombés au pouvoir de Corbaran. 

Ils avaient été pendant un an exposés à toutes 
sortes d'humiliations et aux traitements les plus 
cruels. 

Pendant ce temps, la guerre entre les Chrétiens et 
les Sarrasins avait été soutenue des deux côtés avec 
une ardeur sans pareille. Lorsqu'enfin la ville d'An- 
tioche eut cédé aux efforts des Croisés, lorsque Bro- 
hadas, fils du Soudan de Perse, eut succombé, le 
roi Corbaran prit la fuite, emportant avec lui le corps 

1. La première a élé publiée en 1848 par M. Paulin-Paris, el 
i*ai donné moi-méiue une édition de la secomle eo 1 8G8. 



Yl INTRODUCTION. 

inammé du jeune prince. Il est accusé de trahison et 
de lâcheté par le Soudan, qui donne Tordre de s*em« 
parer de sa personne, de le pendre ou de le Jeter dans 
un bûcher. 

— a Si j'ai été vaincu, s'écrie le roi d'Olifeme, 
c'est que j'ai dû céder au courage irrésistible des 
Chrétiens ! Faites combattre un seul guerrier chré- 
tien contre deux Turcs, choisi parmi les plus 
forts et les plus redoutables de votre empire : si 
le chrétien est vaincu, je consens à subir le dernier 
supplice, si au contraire les deux Turcs succombent, 
ou sont recréants, promettez-moi de me renvoyer 
absous, et rendez- moi votre amitié et vos bonnes 
grâces. » 

La proposition est agréée, et Corbaran, conseillé 
par sa mère, se fait amener les cinq chevaliers fran- 
çais qu'il tient en captivité depuis la défaite du Pui 
de Civetot. C'est Richard de Caumont qu'il choisit 
pour soutenir la lutte contre les deux Turcs désignés 
par le Soudan. La victoire de Richard constate de la 
manière la plus éclatante la supériorité des Chrétiens 
et justifie Corbaran. C'est ainsi que s'ouvre le célèbre 
épisode des Chétifs. 

Les récils qui suivent offrent un autre genre d'in^ 
térét. Plein d'admiration et de reconnaissance pour 
les prisonniers auxquels il doit sa délivrance, Cor«- 
baran les fait conduire avec une nombreuse escorte 
sous les murs de Jérusalem. Mais avant d'arriver au 



INTRODUCTION. Vif 

terme de leur voyage, ilsr auront à vaiacre bien des 
obstacles. Au passage du mont de Tygris, un énorme 
serpent dévore Ernoul de Beauvais presque sous les 
yeux de Baudouin son frère, qui ne parvient qu'avec 
des efforts surhumains à triompher du monstre. Un 
neveu de Gorbaran a été enlevé par le loup Papion, 
Harpin de Bourges, un des Chétifs^ s'élance aus- 
sitôt pour délivrer Tenfant, dont s'est emparé un 
singe ; quatre lions accourent ensuite, prêts à déchirer 
Tintrépide guerrier, qui fait avec son épée autour de 
lui un cercle, devenu pour tous les animaux infran- 
chissable. Quand ils ont disparu, des brigands atta- 
quent Harpin de Bourges, qui triomphe d'eux avec 
l'aide de Gorbaran venu à son secours. 

Les Chéiifs alors peuvent continuer leur route et 
rejoindre l'armée de Godefroi de Bouillon. 

À la suite de la Chanson de Jérusalem, qui com- 
mence au moment de l'arrivée des Chétifs, les trou- 
vères du quatorzième siècle ont imaginé des récits 
plus ou moins fantastiques : celui des amours de 
Godefroi de Bouillon pour la belle Florie, fille de Ca- 
labre et sœur de Gorbaran d'Oliferne ; celui des Aven- 
tures de Baudouin de Sebourg, long poème de plus de 
25,000 vers, et enfin celui qui a pour héros le Bâtard 
de Bouillon^. Si ces compositions, dont le mérite et 

1. On peut Toir dans le tome ?ingt-cinq de V Histoire littéraire 
de la France^ la savante analyse que M. Paaiin-Paris a faite de 
ces diTcraes eompositions. 



nu INTRODUCTION. 

riûtérét ne sauraient approcher de celui que nou8 
avons pu reconnaître dans les poèmes précédents 
sont livrées à Timpression, la littérature du Moyen 
Age possédera en son entier le grand cycle épique 
qui embrasse notre glorieuse première Croisade. 

C. HIPPEAU. 




LA CHANSON 



DU 



CHEVALIER AU CYGNE 



BT DE 



GODEFROID DE BOUILLON 



I 



Le eomte Boitache de Boulogne vient à la conr de Tempereor Othon. Il toU 
Tdûn, fille da chevalier au Cygne et de Béatrix, dame de Bouillon, la de- 
mande en mariage et l'obtient; Béatrix le retire dans un monutère. 



SEiGNOR, oies canchon dont li mot sont verai ; 
Si com dit li estoires, ne vos en mentirai. 
D'Ydain la damoisele .i. petit vos dirai, 
S*entendre le volés, bien vos deviserai, 
Gomment fa mariée, la vérité en sai. 

Li jentiex emperere, dont tant conté vos ai, 
Sires ert d*Âlemaigne, de Goloingne et d'Ânsai ; 
A une pentecoste tint sa cort à Cambrai. 

II. 4 



2 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [9 37] 

Li tans fu biax el clers, si corn el tans de mai. 
Kl remest quens, ne prinche dusc'al bore de Doai, 
Ne dusc'à Saint -Orner, ne dusque à Biaumais, 
Qui ne fast à la feste dont tant conté vos ai. 
Et la franche dachoise, dont jo or vos laissai, 

I amena Ydain, qui le cuer ot moult vrai. 

Si vint .1. jentiex princes, que jo vos nomerai : 
Quens estoit de Boloigne, en estoire (rovai. 
Ensamble o lui amaine dant Girart de Gornai 
Et le bon castelain qui sire ert de Cortrai. 
Tant chevalchent ensamble qu*il vinrent à Doai ; 
Ghiés dant Gautier herbergent, qui fu nés & Tornai. 
El demain par matin remontent sans délai. 

Al matin remonta li cuens et sa compaigne ; 
.Lx. chevalers avoit en son demaigne, 
Et sont moult bien vestu de dras de bone ovraigne. 
Li esquier amainent les bons chevax d'Espaigne ; 
Del taint de lor escu reluisoit la campaigne ; 
Enfresi c*à Cambrai n'i ot fait demoraignc, 
Où ert li emperere qui sire ert d'Alemaigne. 
El bore sont herbergié chiés Guion à Tensaigne ; 

II font le conte honor, ne quit pas qu'il s'en plaigne. 
Gel jor fu Pentecoste, Tescriture Tensaigne : 

Otes li emperere, à la chiere grifaigne, 
Fu aies al mostier, o lui duc et châtaigne. 
Assés i ot barons d* Anjou et d*Alemaigne : 
Poitevins et Mansiax et de cex de Bretaigne, 
Et de plus autres terres qui moult furent loigtaine; 
Et avec fu Witasses qui hardemens engraigne. 



[38-06] ET DB OODEFROID DB BOUILLON. ) 

Yestus fu d*an bliaut, moult fa bone rorraigne* 
Por sa biauté resgardenl et privé et estraigne; 
La haute messe dist uns vesques d'Aquitaigne. 

Quant la seignoris messe fu al mostier cantée» 
L'emperere revint en sa sale pavée, 
Et sa riche compaigne qu'il ot o lui menée. 

Quant li mengiers fu près, s'a-on Tiave cornée; 
Li baron vont laver, quant ele est aprestée; 
Puis s'asislrent as tables, sans nule demorée. 
.XV. contes servirent qui sont de grant posnée. 
Witasses de Boloigne, à la chiere membrée, 
Fu richement vestus d'une porpre roée ; 
N'ot si bel damoisel en tote Tasamblée; 
Devant Temperéor tint la cope dorée ; 
Si assist devant lui la char et la pevrée 
Et tailla d'un cotel dont Talemele est lée. 
Tant gentilment le sert que moull bien li agrée. 
Quant ont assés mengié s'a-ou la table ostée. 
L'emperere Tapele, si li dist sa pensée : 
€ Amis, dont estes vos? et de quele contrée ? 
— Jo suis quens de Boloigne, qui siet sus mer salée; 
Por vos servir ving chà, à maisnie privée. » 
L'emperere respont, s'a la chère levée : 
« Guerredoné vos iert, par ma barbe meslée I 
Ja ne me querrës chose qui ja vos soit véée, 
Poroec que ma corono n'en soit desiretée. 
Li quens li va al pié, s'a la jambe acolée : 
tt Sire, vostre parole n'ert ja por moi fausée. 
Li chevaliers le chisne fu de grant renomée ; 



i LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYONB [C7-96} 

Une fille ot li bers; Ydain est apelée; 

Moull est prox et cortoise et de grant renomée : 

Sire, donës la moi, bien sera mariée. 

Jo la prendrai à feme, tant la m'a-on loée. 9 

Qaant l'emperere Tôt, s'a la dame mandée. 

Et ele i est venue, s'a Ydain amenée. 

L'empereres li a la parole contée, 

Que li quens de Boloigne a sa file rovée. 

La dame si s'estut, .1. poi s'est porpensée ; 

De la nuit li membra, quant el fu engenrée, 

Que TÂngles li noncha en la sale pavée, 

Que sa fille seroit de Boloigne doée; 

Prist Ydain par la main, le roi l'a présentée : 

a Emperere jentiex^ por ce Tai tant gardée : 

Donés 11 la pucele par bone destinée. 

Dès la première nuit qu'ele fu engenrée, 

Seu-jo qu'ele seroit de Boloigne fievée; 

Ichi li rent Buillon et la terre honerée 

Et jo devenrai noneà .1. mostier velée. 9 

L'emperere se lieve, quant il Tôt escotée; 

Prist Ydain par la main, celui Ta présentée; 

N'ol plus bêle de li dusqu'en la mer salée. 

Voiant tôt son barnage, l'a au conte donée ; 

Et Tonor de Buillon li a abandonée, 

Et il Ta de Boloigne et saisie et fievée, 

Et si a la parole et dite et devisée, 

Lues c'on porra lois faire, ierl la dame esposée. 

Puis montent es chevax sans nule demorée; 

Esbanoier se vont sos Cambrai ens la prée> 

Et la franche duchoise est al mostier alée. 



[97-126] ET DE GODBFROID DE BOUILLON. 

Li borjois fa moult riches qui Tavoit ostelée 
La nuit à sa maison, moult bien encortinee. 
La chambre où Ydain jut fu moult bien acesmée, 
De chendax et de porpres fu bien encortinee. 
L'cmperere ert as chans et sa genthonerée; 
Li esquier avoient la quintaine levée; 
Le jor i ot maint hanste pechoïe et froée. 
Grant joie démenèrent desi à Tavesprée, 
Cal mostier Nostre-Dame est la cloche sonée. 

Contre le soir repaire nostre emperere ber, 
Al mostier Nostre-Dame se flst vespre chanter, 
Puis revint el palais, n'i volt plus arester; 
Quant li mengiers fu près, si sont aie soper. 
Moult furent miex servi que ne vos sai conter. 
Après mangier, vîelent et cantent li jogler. 
Quant li lit furent prest, si ala reposer 
Li vaillans emperere qui tant fait à loer, 
Et li autre baron se revont osteler, 
Enfresi c*al demain que il vint al jor cler. 
Al mostier sont aie le servise escoter, 
Et li quens de Boloigne ne sM volt oublier. 
.II. sons serjans apele, où moult se pot fier : 
c Seignor, aies moult tost vos chevax aprester. 
L*un de vos s'en ira tôt droit à S^ Omer ; 
Le castelain me dites que jo li voil mander, 
Qu'il soit ci sans ensoine samedi à disner; 
Et al conte de Gines, que jo moult puis amer, 
Redirës que il viegne ichi sans demorer, 
Et li autres s'en voist droit à Rue sor mer, 



« ' Ik CHANSON DU CHEVALIER AD CTONS [126-J5S1 

Le conte me dires que voil feme rover; 
Gbà me viegne o ses homes, se lui plail honerer. 
Chelui dites par non que voil feme esposer, 
Et mes autres amis que ne puis tos nomer 
Amenés avec vos quanque poés trover. 9 
Li mes ont congié pris, si sont aie monter ; 
De Cambrai sont issu, si prenent à esrer. 

Or s*en vont li message, qui n'ont soig de sejor» 
Et li quens est remés avec Temperéor, 
Qui tint sa cort pleniere sus el palais auchor, 
Et la franche duchoise, qui fu de grand valor, 
 fait Ydain baigner, à la fresche color, 
Et a fait aprester ses dras et son ator. 
Et li mes ne s'atargent, qui furent en cremori 
Onques ne s*aresterent, ne par nuit ne par jor» 
De si qu'il orent fait le commant lor seignor. 
Et li baron i vinrent volentiers, par amor. 
Ne puis mie conter de chascun la rimor. 
 Doai s'asamblerent li noble poignéor, 
Li samedi s'esmurent, aine n'i ot plus demor, 
Et s'ont en leur compaigne .iiii.mil jostéor. 
Les escus et les lances portèrent li pluisor, 
Li joule damoisel qui aiment par amor. 
Là peust-on véir maint destrier coréor. 
Li quens ala encontre, quant en sot la voiror : 
A Cambrai sont entré à joie et à baudor. 

Quant li quens de Boloigne ses barons encontra. 
Il les baise et acole, grant joie démena, 



[154-183] ET DS OODBFROID DE BOUILLON. 

De ce que venu furent forment les merchia. 
En Cambrai soni entrés, que nus ne leur véa, 
Mains borjois, mainte dame ; le roi les esgarda, 
Witasses li jentiex moult bien les herberja. 
El demain, en droit Prime, à la cort les mena. 
Quant le vit Temperere, & sa main Tachena. 
Li quens vint devant lui, moult parfont Tinclina. 
L'emperere demande : a Qui sont cil vassal là? » 
Quant li .quens Tentendi, esroment li conta 
Lor nous et lor richoise ; moult bien lor devisa. 
Li jentiex emperere avant les apela; 
Joste lui les assist, grant honor lor porta ; 
Por Tamistiô d'Uitasse que moult forment ama, 
.1. molt riche mantel à chascun d*ax dona. 
Âl mostier sont aie quant la cloche sona; 
Li vesques de Cambrai la messe lor canla. 
Quant ele fu fenie, el palais repaira, 
Ensamble son barnage, que il o lui mena. 
Quant li mengiers fu près, .i. sers l'iave corna; 
As tables sont assis et de chà et de là. 
Tant ont mes et daintié com chascuns demanda. 
Quant il orent mengié, chascuns d*ax se leva; 
Tote jor s'esbanient de si qu'il anuita. 
Quant ils orent soupe, la grans cors desevra, 
De si ens el demain que li jors esclaira. 

El demain par matin, quant on pot faire lois, 
Se leva Temperere, qui prox fu et cortois, 
Et li duc et li conte, qui plus sont de pooirs, 
Et li bons quens Witasses, qui moult fu en sopois, 



a LA CHANSON DU CHEVALIER AU GYONË [183-21 il 

Por Ydain sont aie .c. chevalier de prois, 
La duchoise sa mère, qui Taime en bones fois, 
L'ot fait apareiller de moult riches conrois. 
El dos li ont vestu .i. pelichon martrois, 
Et ot par de desore .i. bliaut sidonois, 
Et chainture moult riche tresjetée à orfrois. 
Enlailiié i estoient trestot les xii mois; 
Mantel ot affublé d*un drap sarrasinois; 
La pêne fu d'ermine, si blanche comme nois. 
•III. G. besans costa d'or fin arrabiois. 
Li baron l'ont levée sur .i. mul espagnois; 
•II. conte Tadestrerent; li .i. ot non Joiffrois 
Et Tautres ot non Hues; sires fu de Tornois. 
Quant il furent venu al mostier Ste Crois, 
Devant Temperéor l'ont mené par les dois. 
Là fu fait à Witasse de Buillon li otrois; 
Par .1. rain d'olivier l'a ensaisi li rois. 
Chil l'en alla au pié, qui prox fu et cortois, 
Puis esposa sa feme sans noise et sans gabois. 
La messe lor chanta .i. vesques benéois. 

Moult ot à Tesposer le jor grant baronie; 
Del moslier sont issu, quant la messe est fenie. 
La pucele ont montée sor .i. mul de Surie ; 
Puis montent es chevax d'Espaigne et de Hongrie. 
Witasses li jentiex, à la chère hardie, 
. Vint à Temperéor, moult bonement li prie, 
Que il li doinst congié, si enmenra s^amie. 
a Amis, dist Temperere, ce seroit vilenie; 
Mais demorés huimais, si ferés cortoisie» 



[21.2-240] ET DB GODEFROID DE BOUILLON. 9 

Si voâ ferai vos noches en ma sale Yollie, 

Et demain, par matin quant Taube iert esclairie, 

S'emporterés vo feme, el non sainte Marie. » 

Witasses li cortois moult à envis Tolrie. 

Li jentiex emperere en son palais Ten guie. 

Ydain ont descendue à moult grant seignorie, 

Et Fempereres Ta volentiers recoillie. 

Sa mère fu avoc, qui de pitié lermie. 

Et sospire de cuer qu'ele n'i soit oïe 

Por Tamor al baron qui Tôt enjenuie ; 

S'il fust à Tesposer, moult en fust esbaudie ; 

Mais jamais ne Tyerra à nul jor de sa vie. 

Moult fu grande la fesle sus el palais auchor. 
Quant li mengiers fu près, Tège portent pluisor. 
As tables sont assis devant l'emperéor, 
.XV. conte servirent, qui sont de grant valor. 
Ne sai que vos contasse les mes c'orént le jor. 
Moult furent bien servi li conte et li seignor. 
Apres mengier, vïelent li noble jogléor, 
Romans et aventures content li contéor» 
Sonent sauters et gigles, harpent cil harpëor ; 
Moult valt à Tescoter qui en ot la dolchor. 
De si àl'avesprer demainent grant baudor, 
Et li quens flst doner chascun, lonc son labor, 
Mantiaus, muls, palefrois, tant qu'il en a honor. 

En une chambre à volte, qui esloit painte à flor, 
Fu fais .1. riches lis, couvert d*un covertor. 
La nuit i vint li vesques el non nostre Seignor, 
Le lit a benéi et seigna tôt entor» 



10 LA CHANSON DD CHEVALIER AU CTONB [341-2631 

Puis se colcha li bers o sa gentil oissor; 
Li vasques les commande al cors St. Salvéor. 
Ses volontés consent la dame par amor, 
Ce nos dist li estoires, qui conte la veror» 
La nuit concbut la dame .i. vaillant poignëor : 
Witasses ot à non, à la fiere vigor, 
Qui tant fu redotés de la gent paienor. 



II 



Fètet à Bouillon. Dans un repat, Tdaln montre la science dirinatoire. Elle 
prédit à ton mari qu'elle lui donnera troii filf| à qoi Dieu rétcrve lea plat 
glorieniet deatinéei. 



WITASSES de Boloigne, qui prox fu et hardis, 
Dedans la cambre pain te à or et à vernis 
Jut Ydain sa feme, la bêle o le cler vis. 
La nuit i fu Witasses li bers engenuis, 
Li prox etli corlois, li bien amanevis. 
Quant li quens ot assés démené ses delis, 
Le parler ont laissié, es-les vos endormis. 
La nuit sonjala dame, si comdistli cscris, 
Que en Jhersalem, là où Dex fu traïs, 
Par devant le sépulcre, sor un perron massis, 
Estoit iluec portée; sore Tôt- on assis. 
Si esgardoit el temple qui*st de Deu benéis. 
Tos fu plains de cauetes et de calves-soris ; 
Parmi sa bouche issoient .n. aigles et .i. gris : 
Fors del temple jetoit et els et lor abis. 



[363-291] ET OB OODBFROID DE BOUILLON. il 

£1 saintisme sépulcre» oii Dex fa mors et vis, 
Huans, nitichorax, .i. oisax maléis, 
Desor le maistre autel ayoient fait lor nis; 
Li gripons i venoit volant tos ademis. 
Eatre lui et les aigles» dont jo ore vos dis, 
Trestos cachoient fors les grans et les petis ; 
Puis venoient à lui volant tos ademis. 
Tôt troi le saisissoient et li aigle et li gris, 
Sor la tor Temportoient que flst faire David. 
La chité sorvéoit et trestos le pais. 
Sor ses espaulles sont andoi li aigle assis, 
Une corone d'or» si com li fù à vis» 
Li meloient el cbief par desore son vis» 
Et li grif li pendoit par desore son pis, 
Sacboit lui la boele très parmi le nomblis ; 
Parmi les Portes-Oires que passa Jbesus Cbrist 
Issist de la chité volant tos ademis ; 
Les murs avironoit, qui sont de marbre bis» 
Tant que tos les avoit en la boiele mis, 
La dame s'esveilla, si a jeté .11. cris» 
De la péor qu'ele ot fu ses cors esbahis. 

Quant Witasses 11 quens entendi samoillieri 
Il a levé sa main, si se prist à seigner. 
c Bêle, que avés-vos, ne me devés noier I n 
— Sire, je V di à Deu, qui nous puist conseiller, 
Et giet par sa dolchor moi et vos d'encombrier. 
Son songe li conta, aine n'i volt riens noier. 
Quant li quens Tentendi, ne la volt esmaier : 
« Dame, ceste avison fait forment à proisier; 



a LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [i292-320] 

Encor aurés tel fruit qui porra justichier 
La chité où Jhesus se laissa traveiller, 
Et vos et son parage fera tos essauchier. » 
Quant le contesse Tôt, Deu prent à grassier. 
Witasses li gentiex la commenche à baisier : 
La nuit jurent ensamble de si à resclairier, 
Qu'il virent le soleil et luisir et raier, 
Li quens est sus levés, ne s'i volt atargier. 
Ses chamberlens se fist moult bien apareiller; 
Puis lui ont amené .i. bon corant destrier. 
L'emperere monta, si ala al mostier ; 
En sa compaigne furent plus de .c. chevalier. 
La messe font chanter le chapelain Richier 
Et l'empererris fist tôt son palais widier, 
Et les huis moult bien clorre, serrer et veroillier. 
Quant li bains fu calfés, puis ûst Ydain baigner» 
Apres la fist moult bien et vestir et cauchier, 
Lui et les autres dames a fait assés mengier 
Dedens la riche chambre, qui fu painte à or mier. 

Quant messe fu chantée à l'autel St Simon, 
L'empereres l'oï par grant devocion; 
Puis revint el palais et il et si baron. 
On a l'iauge criée contreval le donjon. 
As taules sont assis sans noise et sans tenchon; 
Assés i ot daintiés et autres venoison, 
Et de tans autres mes que je n'en sai le non. 
Chantent chil jogléor, vïelent cil Breton. 
Witasses li jenliex, qui cuer ot de baron, 
Fist Ydain achesmer, à la clere fachon; 



[321-349] ET DE OODEFROID DE BOUILLON. 13 

Pais demande congié Temperéor Olon. 
A Boloigne Tenvoie par le conte Guion 
Et par le castelain c'on apele Huon ; 
Lors départi la cors entor et environ. 
De Cambrai sont issu Aleman et Frison. 
L'empereres enmâine Wiuisse le baron ; 
A la chapele à Aix, qui fu le roi Charlon, 
Fist li quens son homage, ensi corn nos quidbn. 
L*endemain s'en alaet a saisi Buillon; 
Ses fievés a mandés entor et environ , 
Et cex qui doivent estre de sa subdicion. 
Les sains fist apporter par desus .i. perron ; 
Sairement lor fist faire, par tel devision 
Que il ne H fauroient por nule asen tison. 
Ensi Tout otroié, qui qu'en plort, ne qui non. 
Puis conmanda la terre au castelain Yvon, 
Et assist tex prevos com il lui vint à bon. 
Ses homes li conmande à mener par raison, 
Qu'il n'es robe, ne toile par nule mesproison. 
•viii. jors a demoré en celé région. 

•Vin. Jors fu à Buillon Witasses li guerriers ; 
Bien mena avoc lui dusc*à .c. soldoiers, 
Estre cex de sa terre et sans ses chevaliers. 
Par le los que li quens ot à ses conseillers 
A mis es chastiax gardes, serjans et justichiers, 
Et par tote sa terre et prevos et voihiers. 
Sor .1. cor saint qui'st moult et precios et chiers 
Fist jurer et plevir tos les plus haus princhiers ; 
Et tos cex qui avoient baillies etmestiers, 



14 LA CHANSON DU CHEVALIER AU OYONE [SS0-S77] 

Qu'il maintenront à droit borjois et chevaliers : 
Et il Tont olroié de gré et volentiers. 
Li qaens s'ea est partis et fait as esquiers 
Devant porter les armes et mener les destriers. 
Si home le convoient dusc à Mons des Loriers. 
Là partirent de lui, si retornent arriers, 
El li quens s'en repaire, qui fu nobles et fiers. 
Tant vait par ses jornées les chemins droituriers^ 
Que il vintà Boloigne dont il fut iretiers : 
Là Tatendent si home et sa franche moilliers. 

Seignor, ce fu en mai que chante Taloele, 
Que verdoient cil pré etli ans renovelle, 
Li losignox domaine son chant en la ramele, 
El li malvis s*escrie, respont la torterele ; 
Âdonc demaine amors chevaliers vers dansele. 
Li quens fu revenus devers Ais-La-Chapele ; 
Quant il fu descendus del cheval de Ghastele, 
Il entra en la sale, n'i fait autre querele ; 
Sa feme vint encontre, qui fu jentiex et bêle; 
Ensamble o lui avait mainte noble pucele. 
Quant li quens la veûe, par grant amor l'apele, 
De la joie qu'il ot tos li cuers li sautele. 
Et celé vint à lui, qui fu sa vraie ancele, 
Et fu assés plus blanche que flors en la ramele. 
La color ot plus fine que rose en la brancele. 
Il li baise le boche, les iex et la maissele. 
Puis vinrent d'ax tel tex oirs, ne Ttenés à favele, 
Qui furent redoté de si que à Tudele. 



1378-406J ET DB OODEFROID DE BOUILLON. 15 

Quant li bons quens, Witasses fu venus deCoIoigne, 
Là où Tavoit mené li sires de Tremoigne, 
Por rechevoir Buillon, dont li dus de Saissone 
Fu ochis à Nymaie à honte et à vergoigne, 
Por ce qu'il le clamoit à honte et à cacoigne, 
Or en est cil saisis, qui sire est de Goloigne, 
la plus bêle dame qui soit dusqu'en Gascoigne. 
Quant il fut revenus, Tesloire le lesmoigne, 
Son senescal conmande esroment, sans aloigne^ 
Qu'il aparout ses noches, moult bien ce li besoigne. 
Chil le fist volentiers, onques n'i quist essoigne, 
Teles dont on parla en Franche et en Borgoigne : 
Car tele chose avint, ne Ttenés à menchoigne» 
Dont moult s'esmerveillerent prestre et abé et moigne, 
Chevalier et borjois et dames et ganoigne : 
Ja ne Tlairai por paine que la verte n'i joigne. 

Li senescax s'en tome, qui n'ot soing d'atargier ; 
Isnelement et tost monta sot .i. destrier ; 
Aine ne volt arester, si vint à Loncviler, 
Là où li quens Witasses avoit son moitoier, 
Que motons et berbis i avoit .i. millier. 
Li senescax ot haste, si dist al parchonier 
Qu'il li prest .xx. motons, qu'il en a grant mestier ; 
Et li prodons si fist, ne le volt delaier. 
.1. moton i ot noir, ce vos os acointier, 
Dont li quens ot l'espaulle devant lui à mengier. 
Une chose i avint, dont me puis merveiller, 
Car la contesse Ydain estut espauliier ; 
Ghe devisa la dame, qui moult fist à proisier, 



16 LÀ CHANSON DU CHEVALIER AU CYONB [407-435] 

Que ele fist tos cex qui Foirent seîgnier ; 
Si s'en esmerveillerent serjant et chevalier, 
Et borgois et vilain, et li clerc de mostier. 
Li senescax a fait ses motons escorchier. 
As queux les ont livrés, s*es font apareillier. 
Moult fu li mengiei-s riches que font li cuisinier. 
Quant il fu aprestés, si font Tiaue huchier. 

ÀBoloigne ot moult grant baronie assamblée, 
Que li quens i avoit et semonse et mandée, 
Por Tamor à la dame que il ot amenée. 
Or en fera les noches en sa sale pavée. 
Quant li mengiers fu près, s'a-on Tiaue cornée, 
Li baron vont laver, quant ele est aportée ; 
Les napes furent mises sans nisune posnée, 
Puis asistrent as tables sans nule demorée 
Cil servent de quislne à qui fu commandée. 
Très devant la contesse fu Tespaulle aportée 
Qui fu del noir moton, pai^bone destinée. 
Li quens en a mengié et la dame senée. 
Quant li espauUe fu d'une part dessevréc 
El cil qui sert le conte en a la char ostée, 
Le contesse la prent si l'en a sus levée, 
Et puis la rassist jus quant Toi bien esgardéc. 
i Dame ce dist li quens, iceste m'est contée, 
Espauliier savés, des ars estes parée. 
Est-ce voir, bêle dame, bêle bouche rosée ? » 

— Sire, ce dist la dame, or m'avés vos gabée. » 

— «Chéries, bêle, non ai ; n'en soies pas irée; 
Aînchois m'a-on bien dit qui'st vérité provée. 



[436-461] ET DE OODEFROID DE BOUILLON. 17 

Par la foi que m'avés et plevie el jurée, 
Ne vos celés vers moi, franche dame honorée ; 
Bien sai que mainle fois i estes esprovée. » 
Quant la dame entend! qu'ensi fu conjurée, 
Son seignor respondi, comme bien doctrinée : 
« Faites osfer la char de ceste espaulle lée, 
Et quant ele en iert fors départie et sevrée, 
Puis soit bien en blanc vin et en aisil lavée, 
Dont la me raporche-on, quant bien ert esuée. » 
Quant ele ot commandé, moult tost fn aprestée. 
La contesse la prist, qui moult par fu senée, 
Tel chose lor a dit, quant fu bien apensée. 
Dont moult s'esmerveillerent tôt cil de la contrée. 

La dame a pris TespauUe, qui moult estoit clergie ; 
Ele sot de la lune et de géométrie 
Et del cors des estoiles et de phylosofie ; 
D'espalliicr savoit trestote la maistrie. 
A .1. cotel Ta rëse, tant que Tôt atenrie ; 
Puis s'en vint al solel qui luist et reflambie, 
Ele esgarde en Tespaulle et moult s'i esludic ; 
Puis apele le conte, à la chère hardie. 
« Sire, dist la comtesse, ne lairai ne vos die : 
Moi et vos avons hui vescu de roberie. 

— Comment, ce dist li quens, ma bêle dolce amie? 

— Sire je Tvos dirai, ne Tvos cèlerai mie. 

Chist moton furent pris à vo parchonerie ; 

.XY. en i ot par conte aine cil n'en ot partie ; 

Sire, qui a en garde vostre moitierie. 

Li .X et .IX. moton de ceste compaignie 

11. i 



18 LA CHANSON DU CBEYALIGR AU CYGNE [40^-409] 

Sire^ furent tôt blanc, se Dex me benéie : 
Li vintisme fa noirs, ne l'mescréés vos mie ; 
Véës en chi Tespaulle, que j'ai en ma baillie. » 
Et quant li quens Witasses ot la parole oïe, 
Tel honte en a eu, tos li sansli formie, 
Por ice qu'ele sot que il a bergerie 
£t qu'ele li a dit, oianl sa baronie. 

Quant li quens ot la dame» moiilt enestmerveilliës ; 
Son senecal manda, il ne s'est atargiés. 
Devant le conte vint, puis est agenoilliés. 
Li quens Ten a levé et quant il fu drechiés, 
Par moult grant mal latent fu de lui araisniés : 
« Dites-moi, fait li quens, gardés que n'i faillies, 
Où presis les motons que ci avons mengiés? « 
Li senescax respont, qui moult fut afaitiés, 
c Sire, n'afiert'à vos que tel chose sachiés. » 
Et li quens li respont, qui moult fu corechiés ; 
€ Par la foi que doi Deu et ses saintes pi tiéSi 
Se tost ne me le dis, mal es apareilliés I 

— Sire je Tvos dirai, quant vos plaist ; or oies : 
A Loncviler les pris, s' es avés gaaigniés, 

 vostre moitoier qui me les a bailliés. 

— Amis, le dist li quens, Dex en soit graciés. 
Et quans en i ot-il? Gardés ne me noies. 

— Sire, il en i ot.xx. quant les m'es ot carchiés* 

— Ses-tu com fait il furent?— Sire, blanc, se sachiés, 
Mais c'un en i ot noir qui moult fu encraissiés. 

— Prist cil noient encontre à qui sui compaigniôs î 
-^ Sire, nennil, encore trop fui embesoigniés, » 



[404-691] BT DE OODBPROID DE BOUILLON. 19 

Quant li quens entendi que cil n'est forvoiés, 
Sa main leva amont si s'est.iii.fois seigniés. 

c Dame, ce dist li quens, por Dau le roiamanti 
Vësrchi mon senescal ; moult vait bien tesmoignant 
Que c^est voirs que vos dites ; n'aies de riens faisant, t^ 
La dame li respont basset en sospirant : 
f Sire, je n*y verroie noient en nul sambtant, 
Se cil ne prenl^sa perte contre vostre serjanti 
Où vos ne li avés à rendre en covenant. 

— Bêle, ce dist li quens, dès ici en ayant. 
Soit la moitoierie tôt à vostre commant ; 
Ghelui donës le son, s'aiés le remanant. 

— Sire, dist la comtesse, foi que doi S^ Âmant^ 
Dont n'i perdra*il riens, jo le vos acréant. 9 
Adont a pris respaulle» levée est en estant; 
Assés Ta regardée et deriere et devant. 

Puis apela le conte, si li dist en oiant : 
« Biax sire, aies le cuer baut et lié et Joiant; 
Car de moi et de vos istront moult bon enfant : 
Dex nos donra j. conte et .1. duc moult vaillapt 
Et .1. princbe et «ii. rois qui moult seront poissant; 
Si ne seront, fors an,, as armes combatant. » 
Quant li quens Tentendi, moult s'en vait merveillant, 
Et li autre baron qui entor sont séant. 

c Sire, dit la contesse, ne soies en sopots; 
Car ainsi avenra, foi que doi Sainte Crois. 
Primes aurés .1. fil, qui prox iert et adroia, 
Qui tenra Hosteruel et trestot Bolenois ; 



20 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [&22.S4»] 

Et en après .i. duc et un prinche et .11. rois ; 
Et si n'en i aura entre tos mais que trois,» 
Quant li quens Tentendi, si s'en seignain fois; 
Moult en ont grant merveille cil qui siéent as dois ; 
Tôt li pluisor qui furent l'ont tenu à gabois. 
Dame, ce dist li quens, qui est prox et cortois, 
Comment porra ce estre, por Deu et Sainte Crois? 

— Sire, dist la contesse, n'en soies en effrois, 
Que ce iert vérités, si m'ait Dex et fois. 

— Dame, ce dist li quens, por Deu qui n'en menti, 
Comment porra voirs estre ce c'avons ci 01 ? 

— Sire, je l'vos dirai, la Dame respondi. 
Nos avérons .111. fiex, par verlé le vos di, 
Qui moult seront vaillant, corajox et hardi. 
Li ainsnéssera quens, si comme est establi; 
G'estra li mains poissant et cil de menor cri.. 
Et li autres iert dus, si con trové l'ai chi, 

De Buillon en Ârdane, qui vos vint de par mi, 
Et li tiers sera prinches, por vérité le di. 
D'une loigtaine terre que tienent Arrabi. 
Puis ierent cist doi roi, ains qu'il soient feni, 
De la sainte chité où Jhésus mort soffri. 
Quant Juis l'achaterent et Judas lor vendi : 
De quanque dit vos ai n'i ai de mot menti. 

Quant liquens ot la dame, forment s'en esjoî. 
Et prie le Seignor, qui de Virge nasqui, 
Que tôt ensi Totroit, par la soie merchi, 
Gom la contesse l'a devisé et gehi. 



[S50-S8S] ET OE OODEPROID DE BOUILLON. 21 



III 



La eontesM Tdain deTÎent laMCtiivement mère d'Buttaehe, de Godefroid et 
de Baudouin. BUe les nourrit de son lait et donne tous ses soins k leut 
éducation. Un jour elle ne se lève pas datant son mari, qui lui en demande 
la raison : • J*appartiens, lui répond-elle, à de pins hauts hommes que tous, 
car j'ai sons mon manteau (sous lequel étaient ses trois fils) un eomie, un 
doe et un roi. » 



QUART la contesse ot ce et dit et devisé. 
Moult s'en esmerveillcrentli haut home d*aé, 
Chevalier et borjoîs et cil qui sont letré. 
Li anquant qui Toirent en ont ri et gabé, 
A folie le tinrent, mais ils ont meserré : 
Car de quanqu*ele dist n'i a .i. mot fausé. 
Trestot ainsi avint com avoit devisé 
Des enfans ont laissié, d'autre chose ont parlé. 
Li quens a fait ses noches en son palais pavé, 
Moult hautes et moult riches, .xv. jors ont duré. 
Puis demandent congié et il leur a doné. 
Par moult grant amistié sont de lui desevré. 

Witasses li jentiex, qui moult fist à loer, 
Est remés à Boloigne, qui siet desus la mer; 
A la contesse Ydain, que il puet tant amer, 
Grant seignorie en fait li jentiex et li ber. 
La contesse ert enchainte, si prist à agrever. 
Volontiers vait as glises le servise escoter; 
Ne messe, ne mâtine ne lui puet escaper. 



92 LA CHANBON DU GHeVALlfiR AU CY02IE [56O-50t] 

Moult deyint sainte feme ]a dame o le vis cler. 

De Tagage qu'ele ot ne pooit-on trover 

Si très saintisme chose, bien le puis afremer. 

Tant porta son enfant, qu'ele dut délivrer. 

Une nuit sist la dame lès le conte al soper; 

Ses termes ert venus, mel commence à aler; 

Son chapelain ot fait la dame tost mander. 

Corpus Domini prist, si se flst confesser. 

Puis traveilla la dame desi à Tajorner. 

.1. fil li dona Cil qui tôt puet governer, 

Qui fu de telValor com brrés deviser; 

Moult en fu liés li quens, quant il Toi conter. 

L'abes de S^ Giosse Ta tenu al lever. 

Et cil de S* Bèrtin del bore de S» Orner, 

Witasses ot ànon, si le firent nomer. 

Quant il fu bâptisiés, puis l'ont fait raporter. 

La mère Ta recheu, moult le pot deslrrôr 

Qu'ele le voille encore tenir et amender; 

L'enfant ont quis norriches, por son cors goveroef • 

Mais '{Uns la conlessè Yde ne le pot endurer, 

Qu'il en alaitast Tune por lui desnaturer : 

Aine n'ot autre ûorriche que lui al doctriner : 

Tant le norri la dame qu'il se pot consevrer. 

Le chambre où ele Jut ot fait encortiner 

De riches dras de sole, por son cors honeret*; 

Li quens l'ala sovent vôoir et ôsgarder. 

Moult sovent la revisde, car moult la pot amer. 

De boivre et de mênger li fait bien acesser ; 

Tant que li termes vint qu'ele dut relever. 



[S98-C27] BT DE OODEPROID DE BOUILLON. iZ 

Quant la contesse ot jut desi & son termine, 
Âpareiller se flst en sa chambre perrine, 
En son dos ot vestu .i. pelichon hermine, 
D'une coroie erl chainte, qui fu de tel orine : 
Nus hom qui l'ait sor lui mar dotera vermine. 
La bocle art d'un topasse, qui luist et enlumine, 
Et d'un riche achatois estoit faite Tespine. 
Entor avoit asise mainte riche sardine, 
Maint brasine et maint saffre; chascuns a samôchine. 
Ses mantiax estoit gris, orlés de sebeline ; 
Et estoit par desos envols d'une porprine. 
La contesse ert plus bêle que fée, ne serine, 
Si blanche avoit la char comme flor d'aubespine, 
Les iex vairs et rians et la color rosine. 
Al mostier Nostre-Dame, qui del ciel est roïne, 
Se fist messe canter, et quant ele dcfine, 
El palais repaira, le crocheQs incline. 
Là peûst-on veoir maint Ql de Palasinc, 
Et tante noble dame, tante noble meschine; 
Moult furent grans les noches en la sale perrine. 
Ne sai que vos contasse les mes ne la covine ; 
Assès i ot Bretons et de gent Picardine, 
Et nobles jogléors, qui chantent de ravine. 
Grant joie démenèrent, tant que li jors décline. 
Quant il orent sopé, si départ la roïne. 
Li lis fu aprestés sos la fresche cortine 
Et ot par de desore .i. covertor d'ermine. 
La contesse s'i colche, qui tant fu prox et fine, 
Et li bons quens Witasses, el non sainte Marie, 
Tant qu'il virent le Jor parmi une verine. 



24 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CTONE [628-G56| 

Ghele nuit jut Witasse o Ydain la vaillant, 
Tant qu'il virent le jor et le solel luisant; 
Quant messe fu chantée, dont s'en vont li auquant. 
Et li quens est remés à Boloigne la grant ; 
Et Tautre mois après, ce trovons nos lisant, 
Engenra Godefroy le hardi combatant, 
Qui puis porta corone d'or fin reflamboiant. 
Ne sai que vos alasse de chascun acontant ; 
Ghe trovons en Tistoire, qui pas ne vait mentanl, 
En .II. ans et demi furent né li enfant, 
Dont jo vo conterai dès ichi en avant. 
Tos les norri la dame, par le mien esciant. 
Aine nus d'ax n'alaita ne moiller ne soignant. 
Moult en parloient dame et borjois et serjant ; ' 
Et li bons quens Witasses s'en vait moult merveillant. 

Tant a norri la dame tos .m. les demoisax» 
Que Tainsnés ot ai. ans Witasses li plus grans; 
La mère i met grant paine, si lor fait lor aviax. 
Li père en a grant joie, s'en maine ses meriax, 
Moult aime plus la mère por amor as tosiax. 
A lor mesure avoient et cotes et manliax ; 
Puis pristrent Antioche et maint riches chasliax; 
Jherusalem asistrent là où les .m. oisiax 
Ocist li .1. des frères : moult fu bon li quarriax, 
Si que li Turs le virent, qui erent as cretias. 
Moult en furent dolant, maint s'en clama mesiax ; 
Onques n'en acointerent .i. si félons chaïaus. 

Moult furent li enfant bien gardé et norri : 
Onques la contesse Yde nus d'ax ne consenti 



[657-684] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 25 

Qu'alaitiés fa de feme for solement de li ; 
El mëismes ses cors à son pis les norri. 
Moult par fa sainte feme, par verte le tos di ; 
La haire qai^st si âpre sor son bliaat yesli ; 
Li soUer de ses pies furent à or jaisdi ; 
De gravelle poignant mainte fois les empli ; 
Après metoit son pié tôt nu à eschari. 
Le servige de Deu moult volentiers oï; 
Ele revesti povre et autex recovri ; 
Moines, prestres et clers honera et servi. 
Tant furent li enfant amendé et théi, 
Witasses li ainsnés ot .m. ans et demi ; 
Li autre sont apert et gent et eschevi. 
Dras ont à leur mesure et sollers autres!. 
Li père en fait grant feste, s'es baisa et joï. 
La Gontesse deproie celui qui ne menti 
Qu^il lor otroit honor, par la soie merci. 
Si orent-il moult grant, aine ne furent fali. 
Antiocbe conquistrent, ains qu*il fussent feni ; 
Maint baron ot al prendre corajox et hardi ; 
Chist en furent seignor, car on l'avoit sorti 
À mech, où s'assamblerent Persan et Arrabi, 
QuMl prendroient la tor qui fu le roi Davi. 
Puis en passa cha outre, por voir le vos afl, 
Li rois Gornumarans, et vint comme tapi. 
Tôt fussent à coliax estranlé et mordri, 
Se ne fust .i. sains abes» par qui Dex les gari, 
Si com oïr porrés, se le voir vos en di. 



26 LA CHANSON DU OHEVALtKR AU CYONE [e86-T18] 

Onques laî contesse Yde, qui tant fut prox et bêle» 
Uns seus de ses trois fiex, par nisune querele. 
Ne laissa alaitier à feme n'a ancelle ; 
Âins les norrl la dame tos trois à sa mamele. 

L jor vait oïr messe la dame à sa chapele ; 
Ses .m. fiex commanda une soie pucele ; 
Li .1. d'ax s'esveilla, forment crie et herle; 
Celé qui les gardoit aplele une dansele, 
L'enfant fist alaitier et puis ci la chiselô 
Ne quida que sa mère en sust une cenele. 
Miex Yolsist puis le jor qu'elle fust à Nivelé. 
Quant la comtesse vint, la chambrière apele. 
« Di va por c'a cist enfes moillïe sa maissele? » 
a Dame, or s'esveilla, moult menoit grant haelc, 
Je ITis bien alaiter à une damoisele. » 
Quant la comtesse Tôt, lot li cuers li cancele ; 
De la dolor qu'ele ol s'asist sor une sele ; 
Moult forment H sospire 11 cuers sos la mamele. 
Quant ele volt parler, si se clama mesele ; 
Isnelement sali, d'ire tote cancele ; 
A l'enfant est coru, si le prist par l'aisselle. 

La dame prist l'enfant qui la char avoit tenre ; 
Del mataient qu'ele ot fu noiro comme cendre ; 
Dire m'orrës coment, se le volés entendre. 
Desore une grant table a fait Tenrant estendre 
Une cuilte porprine, et puis flst l'enfant prendre. 
Seure Ta fait roUcr, puis par l'espaule prendre, 
Son lait c'ot alaitié li ot fait moult tost rendre ; 
Puis en fu à tos jors ses fais et ses nons menre. 



[114-741] ET DE G0l)B^R0tD DE BOUILLON. 27 

La pucele ert plus cole quô en yver calendre. 
La dame la manache moult li fera cher vendre ! 
Mais ele s'enful que ne Tosa atendre. 
Anchois passa aoust et It mois de setembrOi 
G'osast venir & cort por la contesse offendre. 

MouH par fa la contesse sainte et de bonne foi ; 
L'enfant a reeouchié là où gisent 11 doi ; 
Tant Talaita la dame qu'ele Ta fait tôt coi. 
De son mantel hennin furent covert tôt Irol. 
Li quens vint en la sale, o .i. son dru Joiiïroi. 
La contesse demande ; on li monstra al doi ; 
Puis entra en la chambre bêlement, sans effroi ; 
S'apela la contesse, qui grant ire ot en sol. 
« Dame, ce dist li quens, par Diu merveilles Vol ! 
Vos soliiôs lever tos dis encontre moi, 
Or ne le volés faire * dites moi viax por col I » 

— Sire> dist la contesse, ja n*en aies anoi. 
Jo sui as plus homes, par la foi que vos doi, 
Que vos nen estes, sire; moult le sai bien et croi. 
Car j'ai sosmon mantel .i. conte, .i. duc, .i. roi. » 
Quand li quens Teniendi, si en sorist en soi ; 
Quida que Teûst dit par gex et par gaboi. 

Et quant Witasses ot celé parole oïe, 
Vers le lit s*aclina, puis apela s'amie : 
« Dame ne dites mais si faite gaberie, 
Tex le porrolt oïr que Ftenrolt & folie. 

— Sire, dist la contesse, voire est la profesie. 
.1. conte .1. duc .i. roi, par Deu le fil Marie, 



28 LA CHANSON DU CUEVALIEH AU CYGNE [743-768] 

Ai desos mon mantel ne l'mescréés vos mie. 
— Dame, Cil lor otroit, qai dedens Betanie, 
Suscita Lasaron et mit de mort à vie i » 

Des enfans ont laissié le plait et l'estoimie. 
Tant les norri la dame ne Tmescréés vos mie, 
Que Bauduins li enfes, qui ot tel seignorie, 
Ot viii ans acomplis, la letre le nos crie. 
Ce esloit li mainsnës de tote la maisnie. 
.X. ans avoil Witasses, à la chère hardie, 
Letres lor fist aprendre li quens par cortoisie; 
Et si lor fist savoir d'oisaus et d'escremie 
Et d^eschës et de tables, de cembiax, d*ênvaïe, 
El de corre .i. cheval par une praerie ; 
Il i mêlent lor cure moult plus que à clergie. 
Miex aiment bohorder que vespres, ne compile ; 
Car al baron retraient, qui vint en la galie ; 
Puis furent redoté por lor grant baronie. 
Dès Buillon en Ârdane desi que en Persie. 



IV 



Etntaehe ett eoToyé par tes parents en Angleterre. Il y est reçtt atec hon- 
neur, s'y distingue par m libéralité et ton courage, te fait aimer du rot et 
de*toule la eour. 



TANT norri ses .m. fiex li quens o le cler vis, 
Que Witasses Tainsnés ot .xii. ans accomplis. 
Moult estoit prox et sages, cortois et bien apris ; 
M'avoit si bel vaslet el règne Loéis. 



[764-792] ET DE 60DEFR0ID DE BOUILLON. S9 

Par le les que li queDs ol de ses bons amis, 
L'a al roi d'Englelerre por adober tramis. 
Yaslës de son aage a mené dasc* à dis; 
Si compaignon estoient*et né de son païs; 
Qae serjans, qu'esquiers a mené .ix. et .vi., 
Et .iiii. chevaliers corlois et bien apris. 
Li vastes fait mener .iiir. chevax de pris, 
Âssés portent deners d'argent, et vair, et gris, 
Ostoirs, et espreviers et griffax ademis. 
Ensi apareilliés conme ci vos devis, 
Est partis de Boloigne Witasses li jentis. 
Quant il vint à Winsant, si fa près miedis; 
En une nef en entrent, si ont lor voile mis. 
Li mers fu forment coie et li vens moult seris; 
Entre Vespres et None ont à Douvre port pris. 
Là se reharnescherent, monté sont, ce m'est vis; 
A Cantorbile vinrent, si con fu enseris. 
La nuit sont herbergié chiés lor oste Felis, 
De si à Tendemain que jors fu esclarchis, 
Qu'Ui lasses est levés et calchiés et vestis. 

Witasses li vaslès n'ot cure de targier, 
Ains a fait sa maisnie moult bien apareillier. 
Quant il ot son conroi à Tostel fait paier, 
Es chevaus sont monté serjant et esquier; 
els monta li estes, s'es ala convoier; 
Vers Roechestre aqueut son chemin droiturier. 

Très devant la calchie encontre .i. mesagier : 
Witasses li demande, sans autre latimier , 
Se il li set le roi d'Englelerre enseignier. 



30 LA CHANSON DU OHKVALIBR AU GYONE [109-8211 

<c Sire, cil est à Londres en son palais plenieri 
Et a en sa compaigne maint vaillant chevalier; 
Là le poés trover, se en avés mestier. » 
Et Wi tasses s'en tome, qui le.corage ot fler ; 
Il et si compaignon pensent de l'esploitier; 
A. Londres sont venu ains le soleil colchier; 
Droit de devant saint Pol sont aie herbergier 
Chiés .u riche borjois, qui moult ûst à proisier. 
.1. moult riche mengier lor flst apare illier; 
Par treslotes les rues ûst li enfes hucfaier 
Qu'il viegnent à sa cort qui or voira mengier : 
Onques nen ot la nuit à son ostel wissier» 
Livroison flst as povres doner et puirier; 
Biax fu li luminaires contreval le planchier; 
Moult furent bien servi serjanl et chevalieri 
Grant joie démenèrent tant c' on ala colchier. 

La nuit s'est li vaslès Witasses reposési 
De si ens el demain que solaus fu levés , 
Que li rois d'Engleterre s'est al mostier aléft« 
Witasses li vaslès s'est vestus et parés, 
À tos ses compaignons qu'il i ot amenés. 
Es palefrois montèrent, quant les ont conrééa ; 
Là où li rois ot messe fu li vassax guiés. 
Quant il fu descendus, el mostier est entrés; 
Devant le crochefls est Tenfes arestés, 
Et pria le Seignor, qui en crois fu penés» 
Qu'il doinst son père vie et celui dont fu nés» 
Et lui croisse barnage et valors et bontés. 

Quant ot s'orison faite, si est en pies levés, 



[829-850] 8T DB OODBFHOIO DE BOUILLON. 31 

Et a seigQié son via, s'est d'une part toraës } 
Tant atendi li enfes li mestierd fu fines ; 
Dont issi del mostier li fors rois coronës, 
Li vaslès le salue, qui prox fu et sénés, 
De par le oonte Uistasse de qui il est amés^ 
Quant li rois Tentendi, avant fu apelés : 
a Amis, qui estes^vos? gardés ne me celés. 

— Sire, flex sui al conte qui de Buillon fu nés, 
Et qui de Bolenois maintient les iretés. 

Chà m'a tramis à vos, que vos me retenés 
Et por soie amistié garnemens me donés : 
Por ce stti-jo chà outre en vo terre passés, 

— Chertés, ce dist li rois, bien estes assenés ; 
Jo ne fusse si liés por mil mars d'or pesés ; 
Grés et merchis en ait li frans quens aloses* v 
Moult fu joïs li enfes, baisiés et acolés. 

« Wilasses, fait li rois, envers moi entendes : 
De ma coupe d'or fin al mengier servirés* 

— Sire, dist li vaslès, si com vos conmandés. 9 
Or est li damoisiax ses homes remés. 

Moult est en la chité de trestos honorés ; 

Por Tostel que il tint fu forment aloses 

Et por ce qu'il estoit plains de si grans bontés. 

^ Or est remés Witasses à qui bontés acline; 
Grant seignorie en fait li rois et la roïne. 
A tôt le premier jor qu'il vint en la quisine, 

• 

Dona al maistre keu .i. pelichon d'ermine 
Et .1. riche mantel orlé de sebeline; 
Et al sor-queu dona .1. anel sardine 



32 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [851-879] 

Et .1. riche sorcot orlé de marlerine. 
Moult en ot grant parole par la sale marbrine; 
Il nen ot en la corl ne vaslet, ne meschine 
Qui moult fort ne Tait chier et por son bel covine. 
Quant 11 rois vait cachier en bois ou en gaudine, 
Son berseret li porte cil qui'st de franco orinc; 
Rfoult le sert jentllment li flex de patasine 
Dame Yde la contesse, qui moult est prox et fine, 
La fille al chevalier qui vint en la santine, 
Que li chisnes conduist contreval la marine ; 
En tant cote, il i fu soffri mainte haine. 
Et de maint haut baron mal talent et corine; 
Puis en fu remenrés quant vint à son termine. 
La contesse sa fille, qui'st de bone doctrine. 
Nuit et jor prie Deu et sainte Chaterine 
Por son enfant Witasse, que honor li destine. 

Moult par estoit Witasses amës por sa franchise ; 
Li vaslës n'a mantel, ne bliaut, ne hermine, 
Que il ne doinst trestot, ne Tlaira par justise ; 
Frans est et debonaires, n'a cure de cointise. 
Moult par l'aime li rois et por son bel servise, 
Il n'a en la contrée chastelain ne marchise 
Qui moult n'ait l'enfant chier et por son bel servise. 

Dame Yde la contesse, qui tant est bone et fine, « 
En prie dam-le-Deu et le cors s* Denise 
Que il li doinst honor; sa pensée i a mise ; 
Si aura-il plus grant que ele ne devise : 
Tel chose fist li enfes ains qu'eust armes prise, 
Dont il eslra parlé dusc'au jor de Juise, 



[880-907] ET DE OODEFROID DE BOUILLON. 33 

Car il venja son père de moult grant quivertise 
Que Rainaumes ses bon avoit vers lui enprise, 
Si com oïr porrés, s'il est qui Tvos devise. 

Moult par aiment à cort Witasse li Englois, 
Chevalier et serjant, esquier et borjois, 
Et grant honor li porte la roïne et li rois. 
Il est larges et frans et sages et cortois: 
A ses conpaiguons done garnemcns et conrois, 
Ostolrs et espreviers, chevax et palefrois. 
Ghil Taiment et honorent eissi que ce est drois. 
D'esches set et d'oisax et de chiens et de bois, 
Escremir et lancbier et traire d'arc turcois ; 
Et quant ot o le roi esté .xiiii. mois» 
Et Witasses ses pères, li quens de Bolenois, 
Qui dont tenoit Ponteu, Monsteruel et Tornois, 
Est queûs en malage, si en est moult destrois. 
Bauduins en est tristres et ses fiex Godefrois, 
Et la franche contesse en fu en grans effrois. 
Nostre Seignor en prie et sa saintisme crois 
Qu'il li envoit santés, si com en a pooirs. 
Et fait messe chanter des frères Benéois» 

Et quant li quens Witasses, à l'aduré corage, 
Fu del tôt alités et queûs en malage, 
La chars li est queue del cors et del visage. 
Moult par en sont dolent li per de son barnage* 
Dame Yde la contesse, qui tant est prox et sage, 
En prie damleDeu et son saintisme ymage 
Que il li doinst santé et tôt par droit usage, 
II. i 



34 LA OHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [908-028] 

Mais ains qu'il soit garis aura eu grant damage. 
Seignor, or entendes quel pechié et quel rage 
Rainaumes a pensé envers son seignorage. 
Monsteruel tint del conte; fait li avoit homage. 
Cil Rainaumes estoit de moult grant parentage, 
Riches d'or et d^argent et de grant seignorage; 
Ghe li a fait enprendre folie et tel outrage 
Dont li quens fu dolens en trestot son aage. 



Pendant Tabsence d'Euttaebe, le comte de Boulogne , son père, eit attaqué 
par Ralnaame, comte de Montreail, un de sea Tasaaux, qui enrahit tet 
États G.t y met tout à feu et à lang. La comteis^ conseille à ion mari de 
rappeler son Qls d*Àngleterre. Elle lui enrôle un messager. 

SEIGNOR icil Rainaumes, dont vos m'oez parler 
Avoit desos le conte Monsteruel à garder, 
Comme son seignor lige foi li devoit porter; 
Et li enfant sont joule qu'il deûst honerer. 
Witasses li ainsnés, qui tant fait à loer, 
Ert à la cors le roi aies por adober : 
Ne pooient li autre la terre governer ; 
Rainaumes lor deûst conseiller et garder ; 
De Tenferté al conte li deûst bien peser. 
Or oies dont li fel se prist à porpenser, 
Qu'il voira son seignor guerpir et deffler ; 
Sa terre li voira et ardoir et préer; 
Bien Ten quide par forche del tôt desireter : 



[92O-0S7] BT DE OODBFROID DB BOUILLON. 3o 

Se il pael esploitier, quens se fera clamer 
De trestot Bolenois et seignor apeler. 
Puis a fait son parage Tenir et aûner» 
Et trestotes ses gens qu'il onqnes pot mander. 
Bien fist dedens .vin. jors mil chevaliers armer, 
El tant de l'autre puile que jo ne sai nonbrer. 
Dès or voira li fel sor son seignor aler, 
Et li fera sa terre eschillier et gaster, 
Et ses viles ardoir et ses casliax prëer. 
Quant li quens le saura et Yde, o le vis cler, 
Et Bauduins li enfes et Godefrois li ber, 
Moult en auront grant dol à Boloigne sor mer. 

Quant Rainaumes li fel ot ses homes mandés. 
Il les a apelés, si corn oïr porrés : 
t Seignor, fait-il à els, envers moi entendes. 
Savés por quel affaire jo vos ai chi mandés ? 
Jo le vos conterai, se oîr le volés. 
Wilasses de Boloigne, qui moult fu aloses, 
Est queûs en malage, tos est al lit aies ; 
Ne se puet mais aidier, s'est de mal apressés ; 
Et si .m. fil sont joule, nus nen est adobés, 
Ja par els n'iert li règnes garandis ne tensés. 
Demain irai sor ax, se vos le me loés ; 
Tôt conquerrai afforche, se vos ne me falés ; 
N'i remanra à prendre ne casliax ne chités ; 
Ains .1. an serai quens de Boloigne clamés 
Et de tote la terre et sire et avoués. 
Se jo le puis conquierre, moult grant prou i aurés : 
Jo vos ferai tos riches, ja mar en doterés. » 



36 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [958-98C] 

Si ami li respondent : «De chevalcher pensés; 
Yolentiers ferom tôt quanque commanderés ; 
Ne vos en faurons ja por estre desmembrés. 
Plus estes vos haus hom que li quens n'est d'assés; 
Bien afferroit à vos honors et richetés. » 
Ghele nuit a Rainaumes ses parens oslelés, 
A moult grant seignorie les a tos conréés, 
De si que et demain que solaus fu levés. 
Devant Tuis de la sale a-on .11. cors sonés; 
Dont corurent as annes, nus n'i est demorés. 
De Monsteruel issirent et rengiés et serrés. 
Rainaumes les conduist sor le destrier armés : 
Or sera li païs eschilliés et gastés ; 
Onques li quens ne fu garnis, ne apensés. 
Or li ait cil Sires qui en crois f u penés ! 
Car sMl n'en a secors, tos iert desiretés. 

Quant Rainaumes li fel a sa gent assemblée 
Et de bataille fiere rengée et ordenée, 
Il est venus à Quauche, si a Tiaue passée ; 
Ses coréors envoie par tote la contrée. 
Gel jor a ars Âtin et Butin et Estrée 
 offrent Illebert est arse et allumée, 
Ëstaples et Pomblis et Gamuers la loée ; 
Et Daunes ensement est arse et embrasée. 
Et mainte bone vile ont assise et robée ; 
De si c'al Nuef-Gastel ont la terre gastée. 
Es vos la povre gent à grant honte menée. 
iSeûrement chevalchent, n'ont cure de meslée. 
Àinc n*i ot colp féru de lanche ne d'espée. 



[987-101&1 ET DE OODEFROID DE BOUILLON. 37 

Âins ont tote la terre eschillie et gastée. 
Moult par fu grans la proie qae il ont conquestée ; 
Chil qui sont escbillié mainent moult grant criée, 
Réclament lor seignor et sa bonne engenrée ; 
Mais li quens gist malades en sa chambre pavée ; 
Ne set mot que sa terre soit si mal atornëe. 
Quant li quens Torra dire et Yde la loée, 
Et Godefrois ses fiex, à la chère adurée» 
Mainte palme en iert torse, mainte lerme plorée. 

Rainaumes Torgeillox n'a soing de repairier : 
Rien sont en sa conpaigne dusc'à mil chevalier, 
Et plus de .VII. .XX. homes, que serjant que archier; 
La terre fait gaster et les vilains loier ; 
Aine de si à Nuef-Rorc ne voiront atargier. 
Il ont le pais ars sans autre recovrier : 
Plus de .Lx. leues Tout il fait eschiliier. 
Uns esquiers s'en torne, qui Dex gart d'encombrier ! 
Entre ses quisses ot .i. bon corant destrier ; 
A Roloigne s*en vait cest affaire nonchier ; 
Dusc'à la maistre sale ne s'i volt atargier ; 
Del cheval descendi, si l'ala atachier; 
La contesse est levée por aler al mostier» 
A iceste parole es-vos le mesagier, 
Tantost con il la vit si li prist à ifuchier : 
« Rele dame, fait il, por Deu vos voil proier 
Que me menés al conte; pensés de Tesploitieri 

— Amis, est-ce besoings? ne Tme devés noier. 

— Oïl, dame, fait-il, à celer ne vos quier. » 
La dame s'en torna, qui moult fist à proisier, 



38 LA CHANSON DU CHEVALIER AU GYONB [1016-1044] 

La chambre où li quens jat a. fait desTeroillier ; 
Cil est entrés laiens à sa franche moillier ; 
Très par devant le lit s'ala ajenoillier, 
Et salue le conte, qui le coraije ot fier, 
Del grant Deu soverain qui tôt a à baillier : 
Ja dira tex noveles, sans autre lalimier, 
Dont il fera le conte et la contesse irier I 

« 

Li esquiers estoit cortois et affaitiés; 
Très par devant le lit, où fu agenoilliës, 
 le Conte appelé^ qui moult fu empiriés. 
a Sire, fait il à lui , faites pais , si m'oiés; 

I dolerox mesages vos iert par moi nonchiés : 
Vostre païs est tos gastés et eschilliés! » 

Quant li quens Tentendi, moult en fu corechiës : 
a Amis, qui a ce fait? gardés ne me l'noiés, 
— Sire ch' a fait Rainaumes, li quivers renoiés 
Entrés est en vo terre tiers jor a^ ce sachiés; 
Bien a en sa conpaigne dus c'a mil chevaliers 
Et plus de .VII. XX. homes, tant les a-on proisiës. 
Desireter vos quide, tant est outrequidiés! » 

Quant li quens Tentendi, erroment est drecbiés , 
Qu'il se voloit armer; tant est aiïebloiés 
Et de son grant malages destrois et angoissiés , 
Que en nule manere ne pot ester sor pies ; 
Ou il le voille ou non, est ens el lit cochiés. 

Quant dame Yde le voit, si plore de pitiés; 
Ele detort ses poins, ses chevox a sachiés : 

II Ahi, biax fiex Witasscs, con estes eslongiés! 
Aine ne fustes par moi à la cort.envoiés ! 



[104S-1073] BT DE OODBFROID DE BOUILLON. 39 

Se jo VOS eusse ore, vos me conseillissiés : 
Bien deûssiés puis estre venus et repairiés. 
Se Ydain vostre mère de noient amissiés, 
Jo quit, mien escient, que o lui plorissiés. » 
Onqnes Dex ne flst home, tant fust joians ne liés, 
Qui pitiés n'en presist I Tant li est engrossiés 
Li cuers dedens le ventre que il li est cangiés : 
Pasmée chiet à terre, tant fu grans li meschiés. 

Quant li quens Ta veûe, s'est ses dels efforcbiés : 
a Hé Dex ! fait il, biax Père, ja fustes-vos jugiés 
Et vendus d'an vostre home, batus et coloiés , 
Et en la sainte crois penés et traveilliés ! 
Ensi con ce fu voirs, par ensi m'otriiés 
Tant solement santé, que jo soie vengiés, 
De Rainaume le traître dont je sui guerroies : 
Si est li miens hom liges de terres et de flés. 9 

Quant Witasses li quens ot fini sa proiere , 
Et la bone contesse fu revenue ariere, 
Ele esgarde le conte al vis et à la chère , 
Et li quens l'en apele, qui forment l'avoit chère , 
c Dame, ce dist li quens, foi que doi à S^ Père , 
Assés amasse mix que jo jeûsse en bière i 
Se santé me donoit li verais justisierre , 
J'estroie encor vengiés de la gent pautoniere 
Qui m'eschillent ma terre et metent à foiere I » 
— Sire, dist la contesse , or serai saudoiere , 
Et de vos chevaliers loeresse et maisniere : 
Vos feriiés grans biens, si con moi est à vierre 
Se maifdiiés vo fil qu'il revenist ariere ; , 



40 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYQNE [1074-1102] 

Car Rainaumes vos maine en moult maie manière. » 

— Dame, je vos otroi ceste chose première : 
Faites anchois escrire une chartre pleniere; 
Ens sera embrievës mes max et ma haschiere, 
Et le tort que me fait Rainaumes li boisierre, 
Qui ma terre me gaste, come fel et trichierre. » 

Quant la dame ot congié, moult ot son cuer joiant; 
Tost et isnelement apela .i. serjant : 
a Amis, fait la contesse , or oies mon samblant. 
Aies en Angleterre , ne vos aies tarjant ; 
Jo vos ferai baillier .i. bon^cheval corant. 

Tant demandés le roi que truisiés mon effant. 
Gardés-vos bien li dites tôt ce que jo li mant : 
Ghascun jor ist li ost de Mosteruel le grant, 
Qui mes bestes menjue, moult me vait damajant, 
Et essille ma terre et art et vait gastant. 
Jo maldi les mameles, de Deu le raamant , 
Dont il fu alaitiés , s'or ne me fait garant 
De Rainaume, mon home, qui me vait guerroiant. 
Gonlés lui le mesage al prou conte vaillant, 
Ghe li porrés bien dire que n'eslroit en estant, 
Qui li volroit doner le trésor Agolant : 
Dites que tost s'en viegne, ne voist mais atarjant. » 
Li mes li respondi : c Tôt à vostre conmant. » 
Gongié prent à la dame, si s'en torna à tant; 
De Roloigne s'en ist moult tost esporonant; 
Bien fu tierche de jor, quant il vint à Wissant. 
Isnelement et tost entra en .t. chalant, 
A Dovre est arivés après None sonant; 



[1103-1123] ET DB OODEFROID DE BOUILLON. 41 

El cheval remonla, si s'en torna poignant; 
A Cantorbile vint lot droit, à Tanuitant ; 
Le. roi a demandé .1. viel home sachant. 
Et cil li enseigna à Londres là devant. 
Li serjans a mengié a. moult poi en estant, 
Kt a beû .III. fois, puis monta el bauchant. 
De labone cité s'en issi maintenant; 
Jamais ne finera s*aura trové Tenfant. 



VI 



EusUche, à la noaTelle des dangers qoe court son père, quitte bruiquemeot 
Loudres, adresse an eiel une longue prière. ▲ peine débarqué, il court k la 
rencontre de Rainaume. 



LI mes s'en est tomes quant jors fu enseris : 
Jamais' ne flnera s'iert li mesages dis. 
El demain matinet, quant jors fu esbaudis, 
Ot passé Rovecestre, si con dist li escris ; 
A Londres est venus, ains qu'il fust miedis. 
Le roi a demandé à .1. borjois Felis. 
«c Amis, fait li borjois, al mengier est assis. » 
Et li mes s'en torna, qui moult estoit pensis. 
A pié est descendus sor .1. perron massis ; 
Tos les degrés monta el palais seignoris. 
Devant le roi servoit Witasses li jentis; 
Sa cope li tenoit qui estoit d'or massis. 
Quant li mes l'a veû, bien le quenut al vis ; 



42 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [1134-1158] 

Il est avant passés, par la manche Ta pris, 

.1. poi le traist ariere por raconter ses dis. 

tt Sire, dist li vaslës, jo sui à vos tramis 

De par le conte Witasse, dont estes enjenuis, 

Qui ne leva de lit, .m. mois a acomplis. 

Moult avons grant damage qu'il est amaladis : 

De Monsteruel ist fors, chascan jor, ademis> 

Li lox qui li menjue sa proie et ses brebis 

Et escille sa terre et gaste son païs : 

Chest Rainaumes ses hom, li quivers maléis, 

Qui a fait assambler tos ses meillors amis. 

Bien a mil chevaliers as vers elmes burnis, 

Et plus de .VII. mil homes de guerres aatis : 

Tôt a vostre païs eschillié et malmis. 

Or vos mande vo mère, que maldis soit li pis 

Et iceles mameles dont vos fustes norris, 

Quant vos ne la vengiés de ses max anemis, 

Dont ses païs est ars, eschilliés et gastis. » 

Quant Tentendi Witasses, moult en fu esbaîs : 

Il est venus al roi, si Ta à raison mis : 

a: Sire, tenës vo cope ! » Li rois en fait .i. ris : 

« Gonment! fait-il, Witasse, que vos en est avis? 

Jo ne voil mie boivre, trop en estes hastis. » 

— Sire ce dist li enfes, por le cors saint Felis 

'Se vos ne le prenés, ja estera jus misl » 
Li rois a pris la cope et cil en est partis. 
Onques ne prist congié, tant par fu esmaris : 
A son ostel en vient; sor .i. banc s'est assis, 
Et fist melre sa sele sor .i. destrier de pris ; 
A Tarchon fu pendus .i. bons brans coloris. 



[1154-1182] ET DE OODBFROID DE BOUILLON. 43 

Li vaslès est montés, s'afule .i. mantel gris ; 
Jamais ne finera, à nul jor qu'il soit vis, 
S'iert vengiés de Rainaume ; bien s'en est aatis I 

Wilasses li vaslès, al corage aduré, 
Est de Londres issus, n'i a congië rové. 
Il et li mesagiers se sont acheminé» 
A Rovecestre vinrent, tant ont esporoné. 
Là covint estancher son destrier abrievé, 
Car moult Tavoit li mes traveillié et pené; 
Remanoir le covinti forment l'en a pesé, 
Et Witasses s'en va, n'i a riens demoré ; 
 Gantorbile vint, si a le bore passé; 
Yespres oï soner à la bone chité 
L'enfes s'en est tomes à Sainte Trinité, 
Si a son cors en crois devant l'autel jeté; 
Une orison conmenche de grant auctorilé ; 
Par grant dévotion a Jhesum reclamé : 
« Sire, Pères propisses, qui lot as estoré, 
Âdan fesis premiers, par ta grant déité. 
En la toie samblanche; et quant l'eus formé, 
Si en traisis Evain, de qai somes tôt né; 
Et quant les eus fais, si lor as devéé 
Le fruit d'un tôt sol arbre; dont, par grant vanité, 
Furent del Satenas soduit et encanté. 
Mengier lor flst del fruit; quant en orent gosté 
Gonurent mal et bien ; quant se sont esgardé, 
Fors de saint paradis furent andoi jeté; 
D'a\ et de lor semenche avés le mont poplé. 
Par le mors de la pome estions tôt dampné, 



44 LA CHANSON DU. CHEVALIER AU CYGNE [1183-1212] 

En enfer en aloient et evesque et abé, 
Et li saint et les saintes, quant en eus pité. 
En la sainte pucele presis carnalité 
Et venis à naissenche, à la Nativité, 
Si con par tes profetes l'avoies demostré. 
Dont s'aparut Testoile qui jeta tel clarté, 
Li troi roi Taperchurent, qui tant furent senë ; 
11 vos vinrent requierre par grant humilité. 
Herodes les rechut, qui lor a demandé 
Que il aloient querre, et il lor ont conté 
Qu'il vont querant .i. roi qui aura poesté 
Sor tos les rois del mont; il dirent vérité. 

Quant li fel Tentendi, moult ot son cuer iré ; 
Dist lor que par lui viegnent quant il l'aront trovc. 
A vos vinrent li roi, si vos ont présenté 
Or et encens et mirre, bien vos ont esprové. 
Li ors senefia de vos la roialté, 
Et par Tencens connurent de vos l'umilité , 
Par la mirre le prestre de tote netéé, 
Qui desor tos auroit dolchor et carité. 
Sire, quant li troi roi vos orent aoré. 
Par aliènes voies revont à lor régné ; 
Des mains al roi Herode se sont bien destorné. 
Et quant Herodes sot que il Torent gabé, 
Ses mesages tramist en Belléem Judé ; 
Si conmanda ocirre, par sa grant crualté, 
Les enfans qui avoient .m. ans et mains d'aé ; 
.XL. .1111. mile en i ot decolé : 
Ghil qui ocis i furent furent beneûré. 
Car en saint paradis furent mis et posé. 



[1213-1242] ET DE OODEFROID DE BOUILLON. 45 

Offers fastes al temple, ce savons par verlé. 

Siméon vos rechat, moult vos ot desirré. 
Qaant eûstes .xxx. ans par terre conversé, 
Jobans vos baptiza, .i. hom de grant bonté ; 
Pais alastes par terre tant que li forsené 
Vos orent Judas à deners à achaté; 
Ghe furent li Juïs, qui vos ont coroné 
D*espines moult poignans, et en la crois pené, 
El fera de la lanche ens el disne costé. 
Chelui qui vos feri eûstes ralumé. 
Puis vos cria merci, quant vos ot ravisé, 
Vrais Dex, et il li fu maintenant pardoné. 
Quant Joseph ot vos cors à Pilate rové, 
Il et Nichodemus vos orent balsamé ; 
El sépulcre fus mis, ce furent vo privé ; 
Al lier jor surrexis par ta grant digneté; 
Dont furent vostre ami en ynfer visité, 
Qui tant avoient mes en la grant oscurté. 
Âdan en traisis fors et Jacob et Noé, 
Joseph et Âbreham et son père Tbaré, 
Et saint Johan Baptistre qui'st de vo parenté. 
vos les enmenastes en vo grant majesté 
Là où en moult grant joie ont puis tos tans esté. 
Si con ce fu voirs, Dex, que j'ai or devisé, 
Et jo le croi, biax Sire, sans point de vanité. 
Si m'acate venjanche del traïtor prové 
Qui m'a mon païs ars eschillié et gasté; 
Et donés à mon père garison et santé, a 

tantseigna son chief, s'a le volt regardé; 
mostier est issus, s'a son cheval cobré. 



4G LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [1243-1271] 

Se li saut en Tarchon, à Testrief n'en sot gré ; 
De la chité s'en ist, n'i a pi as demoré. 
Or le conduiô Dex et maint à salveté! 

Or s'en ala Witasses, n'i est point arestés 
Et est venus à Dovre, quant jors fu avesprês. 
Âssés avoit al port et galies et nés; 
Et dist as maroniers, que il i a trovés. 
Que il est mes al roi, tost soit outrepassés : 
En une nef en entre o autre jens assés. 
Âl matin est li enfes à Wissant arivés : 
De la nef est issus, si est acheminés. . 
 tos les premiers homes que il a encontrés 
S'est li enfes .i. poi por parler arestés. 
« Seignor, a dist Witasses, envers moi entendes : 
De quel terra estes vos, gardés ne me celés. » 

— Sire, devers Boloigne; si somes tos gastés : 
Rainaumes .i. traîtres nos a desonerés, 

Nos manoirs trestos ars, tant somes esgarés 
Fuiant nos en alons que n'en soions menés. 

— Seignor, ce dit Witasses, or ne vos démentes : 
Jo sui oirs de Boloigne et del conte engenrés. 
Aies par la contrée, mes homes semonés, 

Et dites à trestos que jo sui adobés. 

A Mosteruel m'en vois, là trestos me sevés. » 

Et cil ont respôndu : a Si com vos conmandés! 

Trop avés longement vos homes oubliés. » 

A iceste parole s'est li enfes tornés; 

A tos cex qu'il encontre a ces mots devises 

Qu'il ot as premerains et dit et recontés. 



[1272-1295] BT DE OODBFROID DE BOUILLON. 47 

Par tole la contrée fa laes li cris levés, 
£t Witasses s'en torne, li vassaos adarés ; 
Par encoste Boloigne s'en est Tenfes tornés, 
Et garde devant lui, vit les fus alumés, 
Et trestot son pais qui fu tos embrasés. 
Quant li enfes le vit, grains en fu et irés ; 
Va s'ent grant aleûre, n'est mie asseûrés : 
AI Nuef-Gastel estanche ses destriers abrierés. 
Es vos .1. chevalier, qui li vint eflfréés; 
Quant il vit son seignor, à lui s'est arestés; 
Et Witasses Tappele si li dist : « Ghà» yenés! 
Jo voil que vo cheval .i. petit me prestes. » 

— Sire, ce est une yve que vos me demandés, 
Et se vos montiés sus, ce sembleroit viltés. » 

— Ne me caul, dist li enfes, aparmain le r'aurés. 
Estes chi .1. moult poi, mon cheval me gardés. » 

— Sire, moult volentiers, quant vos le conmandés. » 
A icesl mot descent et Tenfes est montés; 

A Tarchon fu pendus li brans d'achier letrés; 

Et a saisi l'espié qui bien fu acherés. 

Dont s'entorne poignant dolens et aïrés ; 

Ne retornera mais, si sera assamblés 

A Rainaume son home, qui'st vers lui parjurés. 

Or le secore cil qui en crois fu penés I 



48 LA CHANSON DU CHEVALIBR AU CTONE [1396-1316] 



VII 



EuBtacbe attaque résolument Rainanmet et le tue. Il reprend le même joar le 
chemin de l'Angleterre. Un messager enroyé par la comtesse Ydain ra- 
conte au roi le combat et la victoire du jeune Eustache. Le roi émerreillé 
le comble d'honneurs et l'arme chcTalier, quoiqu'il ne soit âgé que de 
treiie ans. 

VAiT s'en! li damoisiâus poignant une valcele; 
S'esp6e avoit pendue à l'archon de la sele; 
De Tespié qu'il porloit tranchoit li alemele. 
.1. chevalier encontre el font d'une valcele, 
Son escu àson col, sor .i. bai de Oastele. 
Quant Witasses le voit, par grant amor Tapele; 
Cil est venus o lui, se Tbaise en la maissele. 
De Rainaume li conte, comment il se révèle. 
Et gaste lepaïs par malvaise querele. 
Dolens fu moult Witasses, quant entent la novele; 
Ains le vespre orra tele qui li sera plus bêle. 
Ândoi s'en sont torné parmi une praele. 
Plus tost s'en vont poignant que ne vole arondele; 
Âpres ans .ii. venoit li cris et la herele. 
Ghà defors Mosteruel, tôt droit à la cliapele, 
Ont Rainaume veû et la gent qu'il chaele. 
Quant Witasses le voit, tos li cuers li sautele ; 
D'ire et de maltalent li vis li estincele ; 
Miex velt avoir perché le cuer sos la mamele 
Qu'il n'ochie Rainaume, qui si sa gent maisele. 
Or li soit cil garans qui nasqui de pucele! 



[t3l7-134G] ET DE OODBFROID DE BOUILLON. 49 

Witasses, li vaslès al corage vaillant, 
Très parmi la calchie s'en vail csperonant; 
N*ayoit en sa compaigne chevalier, ne serjant, 
Fors sol cel chevalier qui près le vait sevant, 
Et jure ja por mort ne li sera faillant. 
La gental traïtor alerent avisant : 
Li Tel fu descendus par dejosle .i. pendant; 
Son escu avait mis sor Terbe verdoiant, 
Si avoit deslachié son vert elme luisant, 
Et sa coiffe abaissie sors'espaulle gisant. 
Samaisnie ert esparse par plains et par pendant, 
Corn cil qui ne redotent nis .i. home vivant. 
Chà .X., chà .V., chà .xx., lor gaaing vont partant. 
Rainaumes apela .i. son home Elinant : 
c Chil doi vienent moult tost, ne sai qu'il vont querant ; 
Jo quit qu'il sont mesaige : or orrons lor semblant. » 
Atant es le vaslet qui le vait ravisant. 
Tantost con il le vit, si li dist maintenant : 
« Traîtres, ne pos hui, se Deu plaist le manant! » 
Quant Rainaumes Tentent, moult se vait mer veillant; 
Si fu li Tel sopris qu'il n'alast en avant , 
Qui li donast trestot le trésor d'Agolant. 
Tôt li membre li faillent, sa force vait perdant : 
€ Sire, fait-il, merchi por Deu le raamant i » 
Witasses li respont : c Se Deu plaist le poissant, 
Quant de chi partirai, de mort n'aurës garant. » 
Il a brandi la hanste del roit espié trenchant, 
Vait ferir le traître, à Tire qu'il ot grant, 
Tût li a desmailié son haubert jaserant ; 
Le pis et la coraille li vait tôt porfendant, 



SO LA CHANSON DU CHBVALIBR AU CTONB tl3^^*1376j 

Par mi le cuer li mist le bon espié trenchant. 

Il Tempaint par vertu, mort Tabali sanglant. 

Ses compains le voloit aler ferir del brant. 

Quant li fu deflendus de Wi tasse Tenfant. 

De là où il ochist le quivert soduiant 

I^'a mie .m. archies, par le mien esciant, 

De si à Mosteruel, le chastel avenant : 

Encor sevent le Leu li viel home sachant, 

Qui sont en la contrée et el païs manant. 

Li vaslës s'en retorne ariere esperonant, 

Cex a fait retorner qui Taloient sevant, 

Dist lor qu'il a pris trêves, mar iront mais dotant. 

Quant si home Toïrent, de joie vont plorant, 

Del Seignor qui toi lit le vont benéissant, 

Âinc ne père ne mère ne V sorent tant ne quant : 

En icel jor méisme, che trovons nos lisant. 

S'en est venus Witasses droit ariere à Wissant. 

Seignor, si faitement futli enfes vengiés 
De Rainaume son home, qui qu'en soit corechiés, 
Moult en fu puis tos j ors et loés et proisiés. 
En icel jor méisme, ains qu'il fust anuitiés, 
Est l'enfes à Wissant ariere repairiés; 
En une nef entra, li sigles fu drechiés. 
Âl matin par son Taube, quant jors fu esclairiés, 
Est d'autre part à Dovre ariere eschaviés, 
Et issi de la nef, quant fu pris li congiés, 
El cheval en monta, moult fu joians et liés : 
Et cil qui fu o lui ne s'est mie atargiés, 
A la chit de Boloigne en vint tos esslaisiés; 



[1376-M04] ET Dâ aODEFROID DE BOUILLON. 51 

Devanl le maistrc estage descendi baus et liés; 
La contesse a trovée en langes et nus pies; 
Triste ert de son pais, qui si ert escilliés. 
Quant ele voit celui, moult tost fa araisniés : 
a Amis, ses-tu noveles? car nos en acointiés. » 

— Bêle dame, fait^il» et car me conduisiés 
Âl conte mon seignor, où jo sui envoies. » 
La dame le mena là où esloit couchiés. 
Chil Tint devant le lit, si s'est agenoilliés : 

« Sire, fait-il au conte, entendes, si m'oiés : 
Bien est vostre païs de Rainaume vengiés, 
Car il a hui c'est jor esté tos destrenchiés I 

— Amis, qui a ce fait? gardés ne me Y noies, 

— Li vostre fiex Witasses, qui moult est resoigniés. » 
Quant li quens Tentendi, en son se s'est drecbiés, 

Et a levé sa main, si s*est .m. fois seigniés. 
€ Dis-me tu vérité? — Sire, ore ce saichiés, 
G'i fui quant il l'ochist, si soie jo aidiés ! 

— Hé, Dex ! ce dist li quens, tu soies grassiés ! » 
Dame Yde la contesse en plore de pitiés, 

Et beneîst celé ore que il fu gaaigniés, 

Et concbus et portés, noris et alaitiés. 

El li vassax s'en vait, ne s'est pas atargiés» 

Dusc'à Londres la chit n'iert mais ses frains sachiés. 

Or s'en ala Witasses qui n'a soing d'atargier; 
Tant a esperoné le bon corant destrier 
Qu'il est venus à Londres tos sols, sans esquier. 
Dont sonoil miedis au plus maistre mosiier» 
El li rois d'Englelerre fu assis al mengier. 



52 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYONB [1405-1434] 

Wilasses li vaslës, qui tant fisl à proisier, 
Descendi au perron, si monta le planchier. 
Onques ne li sovint des espérons sachier; 
Si n*ot tant de loisir qu^es peûst deslacbier. 
Devant le roi s'en vint por faire son mestier. 
Li rois Ta appelé, qai merveilles Pot chier. 
Dont venés vos? Witasse, ne Tme devés noier. 
Jo quit que voslre amie vos manda avant ier, 
Parce qu'elô voloit à vo cors dognoier ; 
Moi laissasles por lui acoler et baisier. 
— Sire, ce dist Wi tasses, qui le corage ot fier, 
Por ce ne fu ce mie, se Dex me puist aidier. 
Âins alai en tel leu où ne le poi laissier, 
Ne mesage fors moi n'i pooie envoler. » 
Li rois l'a moult gabé et tôt li chevalier, 
Car ne savoient mie d'Ui tasse le guerrier 
Que il là où ala.eust si grant mestier. 

Or lairom del vaslet .i. petit le plaidier ; 
Si dirons de son père Witasse le guerrier, 
Conme li mes li conte, ne Tveut mie laissier, 
Con Rainaumes fu mors et par quel encombricr. 
« Sire, par cel Seignor qui tôt a à jugier. 
De là où vostre flex ocist le paltonier, 
N'a mie .m. archies, à .i. malvais archier, 
Desi à Mosteruel qu'il devoit justichier ; 
Si qu'à lor iex le virent .iiii. c. chevalier, 
Que borjois, que serjant, que vilain, que archier; 
Onques d'un trestot sol ne le vi encauchier. n 
Quant li quens Tentendi si se prist à seignier : 
ti lié Dexl fait-il, biax Père, toi puisse grassiei ! » 



[ItSS-ltCI] ET DE OODEFBOID DE BOUILLON. 

Là Téissiés plorer le coole et sa moillier 
De joie de l'-enfant qui si les vint reogier. 
Par Boloigoe li vail li .i. l'autre nonchier : 
Celé Dovele Ûst maint home eslééctiier. 

Witasses al gernon, qui tant fist à toer, 
 fait ceint mèisme en Englelerre aler 
Qui Rainaame son home vit ens el cuer navrer 
Et del cheval corant à la terre verser. 
Chil saura bien al roi la vérité conter. 
Et Witasses li quens li prist h reconter 
Che qu'il dira an roi qne il puet moult amer. 
.1. bon cheval li baille, quant il s'en dut torner. 
Et la Tranche conlesse, qui tant fist k loer, 
Li fist mantel moult riche et bliaut aporler, 
El braies et chemises si li a Tait doner ; 
En son dos li a fait maintenant endosser. 
Et puis saut el cheval c'on ot fait enseler, 
Congié prcQt maintenant, n'a cnre d'aresler; 
De fioloigne est issus, si commence à esrer, 
En icel jor mésme a passée la mer. 
£1 demain vint à Londres à l'ore de disner, 
Atoc son damoisel est aies osteler. 

Quant li rois ot mangié, si vait h lui parler, 
Et entra en la sale devant maint riche per, 
Devant le roi s'en vai(, qni moult fet k amer; 
De par le conle Uilasse si le vait saluer; 
Ja dira tel novele, s'on le velt escoter, 
Qni'moult feront Witasse li vastet honerer. 



64 LA CHANSON DU CHEVALIER AD CYGNE [1463-1491] 

Li mes a dit al roi, qai ot non Boniface : 
a Sire, chà m*a tramis, ne sai qae Tyos celasse, 
Li quens de Bolonois, por ce qae vos contasse, 
Malades a esté chertés une grant masse : 
Quant .1. siens hom le sot, tôt son parage amasse ; 
Bien le quidoit del tôt avoir mis en sa nasse; 
Sa contrée li a desiretée et àrse, 
Plus de XV grans leues, à .i. mulet d'Arcase. 
La contesse en ert trislre, sovent se claime lasse ; 
Or en sont bien vengié par lor enfant Witasse, 
Qui ier passa là outre ; ains que fust None basse 
Ot ocliis le félon! Por ce que Tvos contasse, 
M'a chà tramis li quens, que noiant n*i tarjasse ; 
Moult me proia sa mère moult bien vos devisasse 
Gonment il a esté, et bien le vos moslrasse. » 
Et quant Tentent li rois^ si respont al mesage : 
a Comment! fu-il là outre ? — oïl, par S* Douasse. 

— Chertés, ce dist li rois, ja ne m'en apensasse; 
Se il le m'eflst dit, assés mex Ten amasse, 

Par la foi que doi Deu, chérisse et honerasse; 
S'il volsist armes prendre, volontiers li douasse 
Et de moult bone gent à plenté li baillasse : 
Jo méismes mes cors avec lui en alasse : 
Se il le m'eust dit, jamais voir ne finasse 
De si que del quivert hautement le venjasse! 

Quant li mes ot al roi sa parole contée: 
« Amis, ce dist li rois, or oies ma pensée 
Con fu ceste aventure conmencée et flnée ? 

— Sire, fait le mesages , bien vos iert enditée. 



[1492-1520] ET DE OODEFROID DE BOUILLON. 55 

Li quens a jut malades là outre en sa contrée, 
Tex .X. mois et demi, c'onques ne chainst espée. 
.1. son home i avoit, plains fu de grant posnée; 
Quant le vit alitié , s'a sa gent assamblée , 
De sor le conte ala, s'a sa terre préée 
Plus de .XV. grans leues Ta arse et destraée ; 
Et quant li quens le sot , s'ot la chère troblée, 
Et la franche contesse en fu moult adolée. 
Son fil manda chà outre, à la chère membrée; 
Là outre s'en passa, sans nule demorée; 
Et quant il Toi dire, s'a sa voie tornée : 
Trestot sol rencontra ens en une valée; 
Avoc lui me mena , c'est vérités provée ; 
Tant ensevi celui qui sa terre ot gaslée , 
Que de sos Mosteruel le choisi en la prée. 
.1. espié ot li enfes , dont ot faite portée , 
Dont il l'ala ferir , voiant sa gent armée; 
Très par mileu del cuer Ta empeinte et botëe 
Et quant il l'ost ocis, s'a sa règne tirée, 
Ariere s'en revint, ni flst autre arestée, 
A Wisant repaira ains que fust l'avesprée; 
Onques n'i aresta, si ot la mer passée. 
Chà m'a tramis ses pcre, à la barbe meslée, 
Por cest affaire dire, dont est grans renomée. » 
Quant li rois Tentendi, s'a la chère levée ; 
Moult en ot son cuer lié , grant joie en a menée. 

Quant li rois d'Engleterre oî le mesagier, 
Il a mandé Witasse, qui séoit al mengier ; 
Et cil i est venus, qui lo corage ot fier. 



56 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [1521-1549] 

« Witasse, dist-li rois, voir me désistes ier, 
Qae là où vos alastes eûstes grant meslier; 
Ne me deûssiés mie cest affaire noier ; 
Se le m*eûssiés fait par .i. bome nonchier, 
Jo méismes mes cors vos alasse vengier 
De celui qui faisoit vo pais eschillier. 

— Sire, ce dist Witasses, ce puet-on bien laissier; 
Ne vos osasse mie de tel cbose proier, 

Ne tant faire vo gent pener et traveiliier I 
Jo m'en passai là outre, tos sol sans esquier, 
Si m'a cil doné trêves dus c'a .i. an entier. 

— Witasse , fait li rois , faites vos tost baignier , 
Et tos vos compagnons faites apareillier : 

Por la voslre amitié seront tôt chevalier. 
Une riche contrée vos fas ci otriier , 
Tenés, jo vos r'envest par .i. rain d'olivier 
Encor vos donrai plus, qui qui s'en doie irier, 
Jo voldrai de vos faire mon privé conseillier; 
Tote aurés Engleterre desos moi à baillier. » 
Chil l'en ala al pié , où n'avoit qu'enseignier, 
Et li rois d'Engleterre l'en ala redrechier. 
Witasses li cortois , qui tant fist à proisier , 
S'en va à son ostel , n'a cure d'atargier; 
Là véissiés cendax et pailes desploier. 
A .XXX. chevaliers fist li rois dras taillier, 
Que il dona treslos por Witasse essauchier, 

Witasses li vasiès , à la chère hardie, 
Est venus à l'os tel, sa chose a establie ; 
Baigniés s'est et lavés avec sa compaignie» 



[1&50-1578] ET DB OODBPROID DE BOUILLON. 57 

Et li rois d'Engleterre ne les oablia mie. 
Garnemens lor tramist à lor herbergerie. 
Âpareilliés se sont, par moult grant seignorie. 
Li damoisax Witasses, qui moalt ot cortoisie, 
Yesti une chemise de cendal de Rossie ; 
Par desore .i. bliaut de paile d'Âamarie ; 
Calces ot d'un diaspre, qui fu fais en Persie, 
.1. mantel ostorin, qui par terre balie, 
Li tassel furent fait el règne de Claudie ; 
La pane qui i fu n'eslijast Malatrie. 
Quant il Tôt à son col ne sembla pas espie : 
Tant conme li girfaus est plus biax d*une pie, 
Et argens plus de plonc et la rose d'ortie, 
Tant est plus biax li enfes de tote sa maisnie, 
Et mex samble jenliex et de grant seignorie. 
Li rois les a mandés par .i. son home Elye ; 
Es chevax sont monté de Gascoigne et de Brie ; 
Si s'en vont à la cort sans noise et sans falie, 
Et li rois les rechut , aine n'i ot vilenie. 
Là peûssiés véoir gent de mainte baillie , 
Harpéors et Bretons, Giges et chifonie. 
Et contéors de sons et mainte joglerie. 
Moult demainent grant joie en la sale polie» 
Por Tamor del vallet, dusc'à la nuit série. 
Aies est à S^ Pol, bonemenl li deprie 
Qu'il li otroit honor et son père doinst vie. 
La nuit veilla li enfes el non sainte Marie ; 
Enfresi qu'el demain que Taube est esclairic. 
Aine ne s'en Tolt movoir, si ot la messe oïe. 



KS LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [1579-1607] 

Quant Witasse ot veillié enfresl c'al matin 
Et il ot messe oïe à Tautel S^ Martin, 
£1 palais repaira; moalt mainent grant hustin. 
Quant il orent mengié et pain et char et vin, 
Li rois Ta adobë, à loi de palasin : 
Unes cauches li caucent doi conte de franc ling, 
Et li rois li calcha les espérons d*or fin ; 
Âpres, li ont vesta .i. hauberc doblentin. 
Plus est blanche la maile que n'est flor d'aubespin. 
.1. elme li lâchèrent, qui fu roi Costentln, 
L'emperéor de Rome, puis fu li rois Aiquin ; 
En une grant bataille que flstrent sarrazin 
Fu conquis sor le roi del bon vassal Gerin; 
Puis rot li rois de Franche par .i. larron Basin, 
Qui el trésor le duc le prist par larrechin ; 
Et puis le présenta li rois .i. son cosin, 
Qui sire ert d'Engleterre, ce trovons en la fin ; 
Tôt ensi ot li rois col elme poitevin : 
Âinc n'enpira nul jor vaillant .i. angevin. 

Li rois li chainst méismes le bon brant acherin ; 
En la plache li traistrent .i. destrier morentin, 
La sele qui'st el dos fu d'un poisson marin ; 
La coliere devant estoit d'un ostorin 
Et tote la crupiere d'un fres forré hermin. 
Li frains qu'il ot el chief valoit maint esterlin ; 
Moult fu bons li chevax, n*otmeiIlor dusc'al Ring; 
Et Wi tasses monta et prist l'espié fraisnin; 
Escu ot fort et dur des joes d'un delfin. 
•xiii. ans ot et demi adont en cel termin. 



[1609-1636] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 59 

Li bon rois d'Eogleterre, qui le corage ot fin. 
En dona à .xxx. armes por amor dcl meschin ; 
En la place descendent desos .i. aabespin. 

Seignor, si faitement que vos oï avés 
Fn par sa grant proeche Witasses adobés. 
•XXX. sons conpaignons a li rois conréés, 
Por Tamitié de lui, et garnemens donés. 
Quant li rois les ot tos devant lui assanblés, 
Il est sor son cheval de Gascoigne montés; 
Esbanoier se vont de sor Tamise es prés ; 
Ses noviax chevaliers en a o lui menés 
Et ses riches barnagcs en est o lui aies. 
Une quintaine lievent sor .11. estaus dotés : 
.1. hauberc i ont mis, qui à or fu saffrés. 
Et desore Ju mis .1. fors escus listés ; 
Et Witasses li enfes i vint tos abrievés. 
.1. colp i vait ferir, quant il fu achesmés, 
Que par desos Tescu fu li haubers fausés, 
Por de delës Testache est li espiés passés 
Enfresi que as poins li est outre colés; 
D'autre part l'en traist fors, puis est outre tornés. 
Li gonfanons de soie est en l'escu remés. 
Quant li rois Ta veû, si a .11. ris jetés; 
A ses barons le mostre, si les a apelés. 
« Moult est cest enfes prox et fiers et redotés; 
Aine hom de son aage n'ol mais si grans bontés; 
Il n'aura .xnii. ans, si iert feuriers entrés. 
— Sire, font li baron, moult doit eslre aloses. 
Car ch'iert .1. des meillors qui de mère soit nés; 



60 LA CHANSON DO CHEVALIER AU CYONB [l637-16â5] 

Ja de devant sa lanche ne garra hom armés. 
— Seignor, ce dist li rois, envers moi entendes : 
Senescal en ferai, se vos le me loés; 
Puis ne doterai home qui de mère soit nés. » 
Atant es-vos Witasse qui*st à aus assamblés; 
Moult fu joïs del roi, baisiés et acolés. 
Si conpaignon bohordenl dont il fu avoés; 
Grant joie démenèrent, ce est la vérités, 
Tant que li solaus fu baissiés et esconsés; 
Dont les en a li rois à Londres remenés ; 
Il méisme les a celé nuit ostelés. 
Grant joie ot en la sale environ de tos lés. 
Ghil jogléor i ont lor estrumens sonés, 
Salterions et gigles, dont il i ot asés. 

Witasses li vassax les a moult bien loés; 
Il lor done mantiax et bliaus engolés, 
Pelichons vairs et gris et hermins gironés. 
Onques nus ne s*em plainst, quant il se fu tomes ; 
De quanqu*il despendi est moult bien aquités. 

Moult ert dont .i. prodom bien creûs et amés ; 
N'estoit pas si con ore ors ne argens gardés, 
Mais or n'i a riche home ne soit moult ses privés : 
Li maus est moult avant et li biens est remés. 
Si est haïe encor honors et largetés, 
Avarisse en est dame, qui's a tos avilies 
Et les rois et les contes, et vesques et abés : 
Por qu'en diroie plus? tos li biens est fines ! 

Seignor, si faitement con je vos conte et di 
Fu adobés Witasses à .xiii. ans et demi, 



[1€66-1€8S] ET BB GODEFROIO OB BOUILLON. 61 

Et -xïx. por s'amor, qai sont proa el hardi. 
Si dirai de son père qui le poil ol fleari. 
Moalt a esté malades, mais Jhesus Ta gari 
Et remis en sa force par la soie merchi. 
Qaant oî les noTeles d'Uitasse son ami, 
Qa il estoit adobé, forment s*en esjoî ; 
Et la franche contesse qai Tpcrla et norri 
Et Godefrois ses frères et Baaduins aosi. 
Grant sont et amendant et gent et eschevi. 
Tant les norri li pères et la dame aalresi, 
Qae Godefrois Tainsnés .xiiii. ans a compli : 
Âinc attirai qae son père por armes ne servi ; 
Car li qaens ne le volt, ne il ne l'consenti; 
De sor trestos les aalres Tama plas et chéri. 



VIII 

Le iceoiid GU du eomte de Boulogne, GodefroXi ett inné ehctalîer. Il va 
trouver l'empereur d'Allemagne pour lui demander l'investiture du duché 
de Bouillon. La fille du comte Tvon vient en ce moment demander du 
secours contre Gui, châtelain de Montfaueoni qui s'est emparé de son héri*> 
tage. Elle ne trouve aucun chevalier qui ose prendre sa défense. Godefroy 
se présente pour être son champion et remet au roi son gage de bataille* 

TANT a norri li quens les autres .11. enfans, 
Que Godefrois lainsnës ot compli .xvii. ans. 
Plaisl vos à aconter qex estoit son sanblans? 
Le visage ot trailis^ les iex vairs et rians; 
Les bras ot afformés, si ot graisles les flans; 
La forcheure ot droite, les pies bien chevalchans; 



62 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [1686-17 1&] 

N'ot plus bel bacheler el roialme des Frans. 
Ghe conte Tescritare, qui en est voir disans, 
Qu'à Pasques, en avril, que soës est li tans, 
L'a adobé li pères et o lui ne sai quans; 
Âinc mex ne fu armes ne rois, ne amirans. 
Unes calches li lâchent serrées et tenans, 
Qui plus estoient blanches que flors aparissans. 
Par de sore li ferment uns espérons trenchans; 
.1. hauberc lui vestirent, qui safTré ot les pans. 
Gel jor en fu armés dai^t Tiébaus TÂufricans, 
Que Vi viens li prox fu mors en Âlissans; 
Et puis Tembla .i. lerres qui ot non Maradans ; 
Goiement Tacata .i. riches marchéans 
Le conte de Boloigne le vendi .h. besans. 
.1. elme li lâchèrent qui clers fu et luisans 
£1 nasel ot .v. perres bones et bien vaillans. 
Entor avoit .i. chercle qui fu à or luisans; 
Par moult grant maïstrie le firent Âufricans ; 
Tant i ot esmeraudes, saffirs et aymans. 
Jaconches et topasses, brasmes et diamans, 
N'es peûst esliger .i. riches Venissans ; 
El maistre quing en son .i. escarbogle ardans. 
Maint jor Tôt em bataille li palasins Bertrans ; 
Puis li chaignent Tespée dont fu mors Âgolans, 
Bone est Tenhendeûre etmeudres est li brans; 
Letres i ot escrites, qui dient en romans 
Que Galans le forja, qui tant par fu sachans. 
Durendax fu ses pers, ce fu li quens RoUans. 
Puis en feri tex cox li hardis conbatans. 
Al siège d'Antioche, dont mains Turcs fu dolans. 



[1716-1744] ET DE 60DEFR0ID DE BOCILLOH. 63 

Esca ot fort et dar à .u. lionchax blans. 
.1. cheval li amènent qui ot à non bauchans, 
GoTert d*un blanc diaspre qui'st par terre batans. 
Goderrois i monta, qai tant fu conbatans; 
.1. espié li baillierent, qai fa fors et pesans, 
Dne ensaigne i ot riche et .m. aygles yolans. 
Les langes en estoient dasc'as pies balians; 
Pais broche le cheval des espérons tranchans. 
Les noviax adobés en a menés as chans; 
Ses pères vint après, qai moult estoit joians» 
Et li autre baron desus les auferans. 
Desor .i. palefroi, qui soef est amblans, 
I vint la contesse Yde, qui fu prox et vaillans; 
Le jor véissiés poindre mains bons chevax corans : 
Grant joie démenèrent dusc'as vespres sonans. 

Contre le soir repaire quens Witasses li ber, 
Et Godefrois li prox, que tant devoit amer, 
Et cil qu*il avoit fait, por s'amor, adober, 
El palais descendirent, si se vont desarmer. 
Âpres vint la contesse, qui moult flst à loer. 
Quant li mengiers fu près, si alerent disner. 
Moult furent mex servi que ne sai deviser. 
Âpres mengier viélent et cantent cil jogler; 
Maint noble contéor i peûssiës trouver, 
Poitevins et Bretons et de cex d'otremer, 
Et de mainte autre terre, que jo ne sai nomer. 
Witasses li jentiex les fist si bien lever, 
Onques nus ne s'em plaint quant vint al dessevrer. 
Quant li lit furent fait, aie sont reposer, 



64 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNB [1745-1773] 

De si qa*ens el demain qu'il virent le jor cler; 

Al mostier en alerent le servise escoter; 

Congié pristrent al conte, quant vint après disner. 

Dont départi la cors quant vint à l'avesprer, 

£t li quens est remés o Ydain al vis cler, 

Son seneschal commande Godefroi apeler ; 

Et il i est venus, sans plus de Tarester : 

« Biax fiex, ce dist li quens, il vos covient aler 

Querre Temperéor, tant que rpuissiés Irover; 

A lui vos convenra moult sagement parler : 

Buillon li requerrés que vos devés garder. 

— Sire, dist Godefrois, n'ai soing de demorer. » 

Li qucns flst son ator et son oirre atorner ; 

Gex qu'il menra o soi a fait bien conréer 

De riches garnemens, por son fils honercr. 

Contre la Pentecoste que on doit célébrer 

S'est esmus lui quinsime, lot joule bacheler. 

Sa mère le baisa, quant el le vit monter; 

Li quens le convoia de si à Saint-Omer ; 

Là partirent de lui, si l'ont laissië ester. 

Or s'en vait Godefrois à la chère grifaigne ; 
«XV. chevaliers ot libers en sacompaigne, 
Et furent bien vestu en guise de châtaigne. 
Li esquier adestrent les bons chevax d'Espaigne, 
Tant oirrent lor jornées et par bois et par plaignes. 
Qu'il vinrent à Nimaie, .i. jor de diémaigne ; 
Trovent l'emperéor, qui sire ert d'Alemaigne; 
Godefrois descendi al perron de sartaigne, 
' Et monta el palais, où tant a bone ovraigne. 



[1774-1802] ET DB OODBPROID DE BOUILLON. 6:) 

L'emperéor demande; .i. princes li ensaigne : 
En sa chambre conseille à .i. duc de Bretaigne. 

Quant Godefrois li bers fn enlrés el donjon, 
Qui estoit painturés à Tovre Salemon, 
Enprès lui le servirent H .xv. compaignon : 
Ghascuns avoit bliaul, ou hermin pelichou, 
As bendes d'or listées enlor et environ, 
Et manlel ostorin, porprin ou siglaton. 
Devant vint Godefrois à la clere fachon; 
Cortoisement salue Temperéor Othon 
De dam le Deu de gloire, qui soiïri passion. 
L'Empereres demande, quant entent sa raison. 
€ Amis, dont estes vos et de quel région? » 
Godefrois li a dit son parage et son non, 
Quant li rois Tenlendi, se Tpristpar le menton; 
La fâche li baisa .m. fois en .i. randon. 
En tant con l'emperere conjooit le baron, 
Es vos une pucele descendue al perron ; 
lui .X. chevaliers de sa subjection* 
La pucele estoit fille al chastelain Yvon; 
Remese ert orpheline, n'avoit oir se lui non. 
Âmont vint la pucele, o la clere fachon; 
Quant ele vit le roi, ne flst autre sarmon, 
Ele se lait caoir à ses pies à bandon : 
< Suer, fait li empereres, dites vostre raison. 
^^ fiiax Sire, à vos me daim de mon cosin Guion, 
Qui m'a desiretée par s'otrequideson, 
Por ce que je n'en ai vers lui deffension. » 
Li rois manda celui qui'stoit à Monfaucon 



G6 LA CHANSON DU CHEVAUER AU CYGNE [l803«1830] 

Qa'à lui yenist parler, sans nulô arestoison. 
Li mes s'en esl tornés, n'i fist demoroison, 
Bien a fait son mesage à coite d'esperon, 
Et cil i est venas qui cuer a de lion 
A .XXX. chevalierâ qui sont de sa maison. 

Quant Guis li castelains vint à l'Emperéor, 
La pucele mandèrent à la fresce color ; 
Ele est venue al roi> si li dist par dolor; 
« Sire, de cest. vassal fais à vos ma clamor : 
Quant mes pères fu mors, dont sui en tenebror, 
Si m'a desiretée et tolue m'onor. » 
Li vassax se drecha, quant il ot la rimor : 
a Sire, drois emperere, or oies grant folor; 
Ne créés la parole ne le dit à Toissor. 
Ses père en fist nonain el val St Salvéor : 
Quant il vint à la mort, par Deu le crïator! 
Si me laissa sa terre, son caslel et sa tor, 
Por ce que ses niés ère et fiex de sa seror. 
Près sui que jo le mostre, ja mar i aura jor, 
Véés en chi mon gage encontre .i. poignéor 
Qu ele n'en doit avoir demi pié ne plain d'or, 9 

La pucele en requiert ses homes par dolor 
Por Deu qu'il la deffendent de celé desonor ; 
Mais aine n'i ot .1. sol qui fust de tel valor 
Qui bataille en ost prendre, tant dolent la forchor 
A Guion le traître, le félon boiséor. 

« 

Quand 11 rois vit le gage que li vassax li t6nt> 
A ses barons conmande qu'il fucenl jugement. 



[18S1-I860J ET DE QODEFROID DE BOUILLON* (7 

•XII. s'en sont levé del meillor escient, 
En une chambre en entrent painte moult ricboment; 
A la loi de la terre firent esgardement, 
Puis sont venu ariere tost et isnelement. 
Devant l'Emperéor el maistre pavement : 
« Sire, drois Emperere, failli uns, or entent : 
Nos avons esgardé et fait atirement 
Que se la damoisele n'a secors esroment. 
Qui por lui doinst son gage et son droit li deffeut. 
De cest jor en avant n'i aura mais noient. 
La pucele en requiert ses homes en plorent; 
Vilainement respondent, car li cuers lor desment, 
Ja par ax n'i aura garant ne tensement. 
Quant Tentent la pucele, si plora tenrement, 
Saint Nicholas reclame et prie dolcement 
Qu'il li envoit secors par son commandement; 
Moult demaine grant dol la pucele al cors jenU 
Quant le voit Godefrois, s'en ot le cuer dolent; 
L'Emperéor a trait en .i. esconsement, 
Si li a demandé moull affaitiement 
S'il sait se la pucele a droit el chasement : 
c Oïl, fait Temperere, je 1' sai tôt vraiemenl; 
Ses aves Ta tenue et ses père ensement; ' 
Si n'a ne fll ne flUe que cestui enseinent. 
Quant Godefrois l'oï, si jura S^ Gliment 
Qu'il li desraisnera, se Jhesus le consent. 
La pucele apela, qui fu en grant torment : 
€ Bêle, laissiés vo plor et vo dolesement; 
Por l'amor cel Seignor où tos li mons apent. 
Serai vos avoés, le mien gage en présent; 



68 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [1861-1880] 

Sachiés que je ne l' fas por or ne por argent. 
*— Sire, fait la pucele, grans grasses vos en rent. » 
Li rois a pris les gages sans nul dcvéement. 



IX 



Godelh>i défie Gui, qui jure ftur les laùilei reUquei qu'il cil possesseur légi- 
time des domaines usurpés. Le eombat s^eogage, et après plusieurs Ticis« 
siittdes Godefroy est tainqueur. Il rentre à Bouillon et reçoit l'hommage 
de ses Tassâui, 



QUANT Godefrois li bers à Taduré corage 
Ol por la damoisele al roi doné son gage^ 
Li vaillant emperere li demanda ostage; 
£t la franche pucele qui ot cler le visage 
I a mis .11. dansax qui sont de son parage. 
Olhes li empereres li dist en son langage : 
« Bêle, encor en voil jo, ne Ttenés à outrage. » 
Ele en a requis cex qui sont de son parage; 
Chascuns se traist ariere et guerpist son estage, 
Voianl TEmperéor et trestot son barnage, 
Si sont trestot fali, fait li ont grant hontage, 
Tant redotent Guion et son grant vasselage. 
Tex li fali le jor qui puis en ot damage, 
Puis en perdi s*onor et tôt son iretage. 

Quant la fi*anche pucele, al gent cors eschevi, 
Voit que tôt li defalent et parent et ami, 
À l'empcrëor vient, si li criamerchi : 



[1881-1910] ET DE GODBFROIO DE BOUILLON. 00 

i Sire, par amer Deu, qui onquesne menti, 

Trestot me sont fali et parent et norri; 

Mon cors met en ostage avoc cex qui sont chi. » 

Et respont Temperere : t Par ma foi, jo Totri : 

Et .XY. chevalier ont Guion replevi 

Sor totes les honors dont ils erent saisi. 

Li rois les commanda son seneschal Henri, . 

Et cil les enmena entre lui et Da\i. 

Li yaillans emperere, qui le cuer ot hardi. 

Fait aporter la chasse del baron St Joiri, 

Droit en mi le palais sor .i. riche tapi, 

Desor .i. bon diapré moult bien encolori. 

Jo juerrai premiers, dist le castelains Gui, 

OsHu, va, chevaliers, qui chi m'as aati, 

Par ces saintes reliques que voi formoier chi, 

Jo doi avoir la terre, car on m'en ravesli; 

Ne nus n'i doitmostrer nul meillor droit de mi. » 

Et respont Godefrois : « Vos i avés menti! 

Tos estes parjurés, je le sai bien de fi. » 

Il est passés avant, par le poing Ta saisi; 

Li castelains cancele, à poi qu'il ne caî, 

Por le faus sairement que il ot arrami. 

Godefrois rejura, qui le cuer ot hardi : 

c Si m*aït icil Sires qui de Virge nasqui 

Et cist saint et li autre que jo aor et pri 

G' à tort tenés la terre si con jo ai oï. » 

Quant li castelains Tôt, de maltalent frémi 

Et dist à Godefroi : « Moult vos voi esbaudi, 

Ja ne verres le vespre, ne la nuit enseri. 

Que jo le vos vendrai al brant d'achier forbi. » 



70 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYONE [t91U1930] 

Dont furent amené li destrier arrabi; 
Li esquier aportent li liaubert autres!. 

Quant Godefrois li bers ot prise sa batalle, 
Son sairement a fait, voyant tôt le barnage ; 
Il demande ses armes et on moult tost li balle ; 
Devant lui li ont mis, près d'un bone entalle; 
Il a vestu Tauberc , dont blanche fu la malle , 
Qui aine por colp d'espëe ne fist à nul jor falle« 
Son elme li fremerent par desor la ventalle ; 
Puis a chaint al costé Tespée qui bien talle. 
Tost li fu amenés li bais de cornoallc : 
Il n'a cheval en Franche qui celui contrevalle. 
En une cambre à voile , qui fu faite a entalle , 
S*arma li castelains à Taduré corage i 
Moult très joieusement, samblant fait nel'en caillo 
Ne dote Godefroi vaillissant une malle; 
Plus covoite à lui joindre qu'espreviers ne fait qualle. 
Mais tex hom est moult liés devant la comroenchallei 
Qui n'a pas le meillor, quant vient à la finalle. 

A close Pentecoste, al lunsdi par verié, 
Fu prise la bataille et li gage doné; 
Chascuns a endroit soi son ostage livré ; 
Âl mostier en alerent , quant il furent armé. 
Quant orent oï messe, es chevax sont monté; 
Onques ne s'aresterent dusqu*il vinrent el pré, 
Là où li empereres ot le camp esgardé 
De faire la bataille, si con a devisé. 
Li frans rois d'Âlcmaigne, qui le poil ot meslé , 
A XII de ses pers a le camp conmandé , 



[lO4O-tOO0] ET DE QODBFROID DE BOUILLON. 1\ 

Que il le gargent bien par droite loialtè. 

Chil se colcent en crois, s*ont Jhesu reclamé « : . . 
Quant Torisons feni , moult tost se sont levé ; 

Es chevax en montèrent puis se sont défilé 

L'uns s'eslonge de l'autre , quant bien sont achestiâé. 
Or en soit cil au droit qui tôt a estoré ; 

Quant li doi baron furent armé sor lor chevax, 
Godefroi a parlé, qui prox fu et cruax : 
« Amis, fait-il à lui, or oies mes consaus : 
Rendes la dainoiselle ses tors et ses chasau's ; 
Trestot avés saisi ses rentes, ses murax; 
Ses cosins devés estre et ses amis carnax : 
Se la deserités, ce iert pechiôs et max 
Mal gré vos en sara li Père esperitaus ! » 
Et quant Guis Tentendi , si en flst .11. ris faus : 
tt Amis , fusles vos moines en Tordre de Chistax , 
Quant si parler savés escritures roiaus ? 
De tôt voslre sermon ne donroie .ir. ausl » 
Quant Godefrois Toï, de maltalent fu caus. 
Le cheval esperonc, qui porprent les grans sans. 
De refTroi qu'il demaine retonbist li coslaus. 
Guis li revient plus tost que ne vole girfaus ; 
Lor escus achesmerent, où reluist li crislax, 
S'abaissent les espiés et les hanstes poignax. 
Or conmenche bataille et esters conmunaus, 
Dont sera li .1. tristres ains c*abaist li solaus. 

Li vassal adrecherenl les chevax abrlevès; 
Les voies furent belcs par ces verdoians prés : 
L'uns laist corre vers Taulre, con vassax adurés; 



7% LA CHANSON OU CHEVALIER AU GTONE [I069-U971 

Merveillox cox se donnent es escus d*or listés, 

Sor les t)ocles à or les ont frais et quassés. 

La lanche Guion brise, mais Godefrois Tosés 

Li a perchié Tauberc, qui les pans a fresés; 

Son espié li conduist de josle les costés. 

Cbil fa bons chevaliers, n*est quëas, ne versés. 

Tel honte a Godefrois à poi n*est forsenés. 

Et a traite Tespée qui li pendoit al lés; 

Grant colp l'en flert sor Telme, qui à or fa bendés; 

Tôt Teûst çorfendu, s'il ne se fust clinés. 

Par devant son visage descent 11 brans letrés, 

L*escu li a trenchié, qui d'or fu painturés 

Et consent le cheval, qui estoit pomelés ; 

Par devant son archon li colpa rés à rés. 

Tût aba en .i. mont, puis est outre passés. 

Gbil resaut sus en pies, qui grains fu et irés. 

Et trait le brunt d'achier qui giele grans clartés. 

Et met avant Tescu ; moult est bien achesmés. 

Quant Godefrois le voit, en lui est porpensés : 

S*à cheval le requiert, il en sera blasmés; 

A pié est descendus sos .i. arbres rames; 

Son cheval atacha et puis est relornés ; 

Âl brant d'achier li vient, comme lions crestés. 

Or iert ja li esters fiers et desmesurés : 

Jamais de .11. vassax plus cruel n'en orrés» 

Quant li castelains vit c'a pié fu Godefrois, 
Il met Tescu avant, si restraint ses conrois : 
Ja venjera^ s'il puet, son bon cheval norois. 
Grant colp li vait doner sor l'elme pavîois : 



[1998-20t&] ET DB GODKTROID DB BOUILLON. 73 

Sor son esca descent li bons brans yienois, 
.1. cantel en abat lés la gnige à orfrois. 
De Taoberc c'ot Testa li a rompu .m. plois ; 
Puis li dist tel parole qai li torne à sordois : 
t Vassal, miex vos Tenist qa^ussîès esté cois ! 
Ja ains ne sera yespres, si m^alt sainte fois. 
Vos Tolriés estre moines on abes benéois. » 
Quant Godefrois Toî, li prox et li cortois. 
D'ire et de maltalent est noirchis comme pois; 
Cel Seignor reclama, qui penés fu en crois, 
Qu'il li laist del gloton abalre les boufois, 
Ensi com 11 bien set que sons en est li drois. 

Moult par furent irié ambedoi li baron : 
U .1. regarde Taulre, à guise de félon. 
Godefrois li yaslès, qui cuer a de baron, 
Vait ferir desor Telmele castelain Guion; 
Li chercles, ne la coiffe ne li valt .i. boton, 
Uespée li descent par delés le menlon, 
L*orelle en abati devant lui cl sablon ; 
Li sans vermaus l'en raie desi à l'esperon. 
S'a droit l'eûst ataini, ja n'eûst garison; 
Tôt Teust porfendu desi qu*ens el polmon. 
Li castelains cancele, ne dist ne o ne non. 
Godefrois li a dit .m. mos en retrachon : 
a Outre, quivers, lecherres, à Deu maleichon t 
Anqui conperrés chier vo mortel traîson : 
Ja del fans sairement n'aurés confession ; 
Selonc vostre déserte aurés le guerredon. » 



74 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [2016-90&4J 

Moult ot li castelains son cuer tristre et dolant. 
Quant voit son sanc à terre et Toreille gisant ; 
De mautalent et d'ire vait trestos Iressuant. 
Se venger ne se puet, ne se prise .t. besant. 
Il a traite l'espée, s'a Tescu mis avant, 
Vait ferir Godefroi sor Telme flambiant; 
Les perres et les flors en vait jus cravenlant; 
Aval devers senestre vait li cox descendant; 
Tôt Tescu li porfent à Tespéo tranchant; 
La moitiés en caï sor Terbe verdoiant; 
Une grand pieche enporte de Tauberc jaserant. 
Se Dex ne li aidast, de mort n'eûsl garant. 
Cil li a escrié à sa vois qu'il ot grant : 
« ParDeul quivers, lecherres, malbaillasteslegant, 
Quant vers moi vos presistes, moult vos tieng à enrant, 
Ja ains ne verres vespre, ne le solel colchant/ 
Que jo vos en donrai .i» loier si pesant 
N'aurés si bon ami qui part vos en dcmani. » 

Moult par fu Godefrois dolcns et irascus; 
Ses elmes fu colpés et perciës ses cscus. 
Livaslësfu moult joules, .xv. ans avoit^ nient plus; 
Le castelain redote, qui fors fu et membrusi 
Dam le Deu reclama qui el chiel fait vertus : 
cr Gloriox sire Père» qui tos tous es et fus, 
Garissiés hui mon cors, que ne soie vencus, 
Faites par moi, biax sire, miracles et vertus U 
A icele parole, li est sore corus. 
Quant cil le vit venir, a» poi s'est trais en sus; 
De Tescu erl covers, où li ors est batus ; 



[aO&5-20êd] ET DE aODEFROlD DE BOUILLON. 7S 

Et Godefrois i flerl del brani qui fa molas : 

Toi parmi le colpa, n'i est aresteiis : 

Par desore renarme fa si aconseus 

Que li bras et li poings li est as pies queûs. 

Quant Godefrois le vit, ne s'est mie teûs; 

Par contraire li dist .11. mes aperceûs : 

a Par Deu ! quivers traîtres , tos estes confondus ; 

Jamais ne vos verra rois, ne princes, ne dus; 

Que de celé partie ne soies conneûs. 

Moult fu li castelains dolens en sa pensée ; 
Quant son poing et s'oreille voit gésir en la prée ; 
Tôt entor lui estoit li herbe ensanglenléé ; 
Del mataient qu'il ot a la color muée; 
En son poing destre tint tote nue s'espée , 
Regarde Godefrois, à la chiere membrée; 
Sore li est corus par ire deffaée. 
S*or n'en pense Jhesus et la vertus nômée , 
Ja prendra li vassax merveillose coléel 
Encor ot la moitié de sa targe roée ; 
Âmont de sor son chief Ta li vassax levéOi 
Li castelains Ti fiert, par mi li a colpée : 
Onques devant son branl n'ot li elmes durée. 
Se la broigne ne fust^ qui bien estoit saffréei 
Tôt Teûst porfendu de si en la corée. 
Por quant, s'i l'feri si^ vérités est provéOi 
Que de l'un des genox a la terre cobrée ; 
Tos en fu estordis plus d'une grant loée » 
Fors del poing li dut estre li espée volée. 
Quant li fel l'a veû» grant joie en a menée; 



76 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYONE [2084-2113] 

Par ramprogne H dit : « bone vos ai donée, 

Ja par vos ne sera la pucele aquilée ; 

Si 1 avérés del cors chèrement compërée. t 

Quant Godefrois li bers se fu agenoilliés, 
iMoult par en ot grant honte ; s'est resalis en pies. 
Li castelains estoit moult forment empiriés , 
Perdu ot son escu, qui fu à or vergiës, 
Et son seneslre bras, dont il fu mahaigniés. 
Tant a laissié del sanc moult est affebloiés. 
Godefrois li vassax , qui moult fu aïriés, 
Li est sore corus com lions enragiës : 
A .T. colp de retraite, dont il fu enseigniés, 
£n fist voler la teste ; li cors est trebuchiés. 
Quant Godefrois le voit, s'en fu joians et liés; 
Le Scignor en merchie, qui pardone pechiés; 
Venus est al cheval où il fu atachiës , 
Isnelement i monte es archons enlailliés, 
Puis est venus as gardes, si les a araisniés : 
c Seignor, que doi-jo faire? li cans est desraisniës : 
R*avoir doit la pucele ses terres et ses fiés ! 
—Voire, font-il, biax Sire, estes vos moult blechiés? 
— Naie, fit-il, par foi, Dex en soit grasciiésl » 
Por lui conduire montent sos los corans destriers; 
Âmont par ces soliers maint borjois véissiés. 
Et dames et puceles, qui les cors ont deugiés; 
Ces rues sont si plaines comme s'il fust marchiés, 
Por vëoir le vassal, qui tant est affaitiés. 
De mainte bêle dame fu le jor convoitiés, 
Et Godefrois chevalche armés et haubergiés; 
Âinc de si al palais ne fu règnes sachiés. 



[2II4-2n2] ET DB OODEFROID DE BOUILLON. 77 

AI perron descendirent li prince et li conlor, 
El montent el palais, qui estoit pains à or; 
Godefrois salua moult bel Temperéor. 
Li jentiex empereres se leva por s'amor; 
Si Ta fait desarmer iluec en .i. destor. 
.1. manlel li affublent, qui fu de grant valor; 
L'emperere Tasist joste lui, par dolchor. 
Si 11 a demandé : « Com vos est de Testor ! 
a — Sire, fait li vaslès, ne soies en csror; 
Moult m'a Dex honeré, soie grasse, en cet jor ; 
Vencue ai la bataille, merchi au créator ! » 
Quant li franâ empereres entend i la rimor, 
Lapucele manda, à la fresce color; 
Tote li a rendue et sa terre et s'onor. 

Quant la damoisele ot sa terre recoillie, 
En envers Godefroi dolcement s'umelie; 
Son castel et s*onor li met en sa baillie 
« Bêle, fait Godefrois, ParDeu le fil Marie, 
Por or, ne por argent ne Tcommenchai mie; 
Jan'en aurai del vostre vaillissant une aile. » 
La jehtiex damoisele dolcement l'en mercie; 
El demain prist congié, de la cort est partie, 
Et Godefrois remest, à la chère hardie, 
Avoc Temperëor, à la barbe florie. 
Moult par font à la cort de lui grant seignorie, 
Tel los a ^coilli par sa chevalerie 
Aine puis ne li fali à nul jor de sa vie. 
Li vaillans empereres, qui Jhesus benéie, 
En qui moult avoit sens, proece et corloisie, 



78 LA CHANSON DU CHSVAllER AU CYGNE [9I4MI06] 

Li a rendu Bâillon, volant ga baronio. 
Et quanqu'il doit tenir de par s'ancheserie. 

MouU par fu Godefrois à la cort aloses. 
Li rois li a rendu totes ses iretés, 
Et Tonor de Buillon, dont il estoit chasés : 
Dès iluec en avant fu puis dus apelés ; 
£1 demain print congié, s'est de la cort tornés, 
Li vaillans empereres le convoia assés. 
A Deu le comanda, puis s'en est relornés. 
Et Godefrois chevalce, li prox et li senës, 
Avec ses coinpaignons que il ot amenés; 
De si que à Buillon ne s'i est arostés; 
Son castel a saisi et tote s'iretés. 
Kt trcstos ses barons de sa terre a mandés, 
Ghastelains, vavasors, n'en i est .i. remés. 
Qui de lui tienent terres, donjons et fremetéi. 
tt Seignor, fait-il à els, envers moi entendes ; 
J'ai recheû mes terres, si sui sires clamés. 
Faites-moi tex bomages comme faire devés. 9 
Et cil ont responda : t Si com vos comandés. » 
Feûté li ont fait et sairemens jurés, 
Et il lor rent lor terres, si c'ainc n*en fa blosméa» 
Puis fu li dus par els et servis et amés. 



[na«-3185] ET DE aODEFROID OB BOUILLON. 79 



X 



L€ jour même où Godefroy entre en posseislon de l'bonnenr da Bouillon, un« 
grande fête se célèbre à 1% Mecque. La mère de Corbaran, roi de Jéru* 
salem, la vieille Calabre, consulte les sorts : elle ?a toute effrayée appren» 
dre an Soudan qu'il existe en France trois princes dettinéi à prendre Nioée, 
Antiocbe et le temple de Salomon. 

Dès ici en avant fierc canchon orrés 
Ce conte li estoires et si est vérités. 
En icel jor mëisme qu'il fu asseûrés 
Fu fesle Saint Johan; moult fu biax li estes; 
À Mahomet, à Mec, si com dire m'orrés, 
Ot li riches sodans tos ses homes mandés : 
.XXX. amirax i ot et .xx. rois coronés, 
Et si ot .0. evesquesde lor lois ordenés, 
Ja tos li autres poples n'ert par home nombres. 
Le jor fu Mahomés servis et honerés. 
Caliiïes lor sermone, qui bien fu escolés; 
Cest li maistre apostoles de lor actorités. 
Quant il ot sa parole et ses sarmons fines, 
Si grant joie demainent, ja graignor ne verres. 
Mais ains qu'el demain fustlemiedis sonés, 
Orent oi tel chase dont chascuns fu irés. 
Mainte palme en fu torse et mains chevox tirés. 
Aine n'i ot si hardi n*en fust moult effréés. 

Moult fut grande la cors qui à Mec fu tenue ; 
Grant joie démenèrent celo gent mescrefie; 



80 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYONB [2186-2214] 

Mais ains que el demain fust l'aube apareûe, 

Oïrent tel novele, ne Tlenés à falue, 

Dont mains cscus fu frais, mainte broigne rompue. 

La mère Corbarant, qui vieille ert et mossue, 
Tanlost com il fu nuis de la vile est issue. 
En .1. vergié s^asist, sos une ente foillue. 
lluec jeta son sort à Toscur d'une nue; 
Es estoiles garda : tel chose i a veûe 
Dont ele fu forment dolente et irascue. 
Ele detort ses poins, tos li cors li tressue; 
Se tenist .i. cotel, tos^t s'en fust ja férue : 
« Ahi! Mahomet sire, ci a mal atendue ! 
Sera dont vo gent si matée et confondue ! 
Biax niés Cornumarant, vo terre avés perdue : 
Ja sont li vaslet né par qui vos iert lolue ! 
Se c'est voirs que li sors me raconte et argue 
Ja par home del mont ne sera secorue ! » 
De la dolor que maine est pasmée queue. 

La mère Corbarant revint de pasmoison ; 
Del vergier est issue, n'i fait demoroison ; 
Tote nuit atendi, moult fu en grant frichon, 
Par matin se leva, moult reclaime Mahon, 
Margot et Apollin, Jupiter et Noiron. 
En la Mahomerie estoient li baron ; 
Selonc sa loi faisoit chascuns affliction. 
Atanl es vos la vielle qui Calabre avoit non ; 
N'avoit si sage feme dus qu*à Cafarnaon : 
Ele s'agenoilla, s'a faite s'oroison. 
Quant ele fù fmée, n'i ot autre sarmon; 



13215-3335] ET DE GOOBFROID DE BOUILLON. ftt 

Fors del temple est issae et li autre baron. 
La vielle s'est assise, sa main à son menton ; 
Li Sodans Tesgarda, si Ta mis à raison : 
« Dame, que avës-vos, por monDeu Baraton? 
— Siré, dist la roïne, assés le saara-on i 
Or entendes à moi et nos vos le diron. 

En la terre de Franche, qui fu al roi Gharlon, 
Sont né .m. damoisel d*une conjoncion. 
L'uns a non Godefrois, si est dus de Buillon. 
Si doi frère son joule, n'ont barbe ne gernon. 
En mon sort ai trové, n'i sai autre raison, 
Qu'il conquerront Surie à coite d'esperon 
Et Niche et Ândioche, le Liche et le Tolon ; 
Et Gesaire la grant, et le port S* Simon ; 
Et si prendront par force le temple Salemon; 
La tors David n'aura vers els deffension. » 
Quant li Sodans Tentent, si froncha le gernon ; 
D'une moult grant loée ne dist no o ne non. 



XI 



CaUbre neonte à ion pélit-fils Cornamartn, kfw plot de détails, les prinei*' 
paai éTénements de la première croisade. Elle sera heureuse pour les ehré* 
tiens. U n*en sera pas ainsi de celles qui soifront (celles de Louis VII et de 
Philippe-Âugaste)| c'est à cette dernière que s'arrête Calabre. 

DoLBNs fu li sodens quant la parole entent ; 
Tel dol ot et tel ire tos li cuers li esprent ; 

Puis dist à la roîne : a Vos parlés folement : 

G 



9% LA CHANSON DU CHEVALIER AU OTQNE [33960)04] 

c Gréés en autre argu, car cist ne vall noient. 

Dehés ait ja cresra itel devinement 

Que nos par els perdons plain plé de chasementl » 

A icele parole que Tuns Taatre va content, 

Del grant palais marbrin Gornumarans descent. 

Jherasalem tenoit et Tonor qu'i apent; 

La roïne le voit, si li dist son talent : 

(iBiaxnlés,moultaigrantdaeldenostreencombrômcnl; 

Del roialme de Franche venront une tel gent 

Qui conquerront vo terre par lor efforcement } 

Desi en Oriant n'auront arestement, 

Et mis flex Corbarans en iert en grant tormeat* 

Li rois Gornumarans respont iriement ; 

ce Dame, ja ne cresrai itel augurement I 

De quanque cime dites ne me dot-jo noient 

Que ja perde par els le rainsel d'un sarment, d 

Quant Gornumarans ot la vielle qui parlai » 

Qui par verte li dist que sa terre perdra, 
Tel dol ot et tel ire que tos en tressua : 
c Dame, por Mahomet et qui le me tolra? 
— Biax niés, ce dist la vielle, d'otre la mer venra. 
D'un home d'aventure c'uns chisnes amena 
Issi une pucele qui .m. enfans porta : 
L*un8 a non Godefrois^ si est chevaliers ja; 
Gfhll est dus de Bouillon, grant vassclage attra. 
Li doi frère sont joule, biax damoisax i a; 
Enfresi et trois ans droit li termes venra 
Que li os des Franchois ohà outre passera. 
Premere en venra une» mais ele périra : 



[22d5-3203] BT DE GODfiFROID DE BOUILLON» 83 

Solimaos el mes Qex tes les desconflra. 
Pais revenra une autre qui bien la vengera x 
Godefrois et si frère tote Test conduira, 
El Nique et Ândioche par bataille prendrai 
Ja la grant tor David vers lui ne garira. 
Cil qui tenra Tonor et qui sire en sera 
À .1. colp de sajete .m. oisaus ocirra, 
Quant Tos des crestiens devant la cit serra, ^ 

Si que tos li barnages à ses iex le verra; 

Par ce porras savoir que ensi avenra* 

Trois .G. ans a et plus, ne le mescroiro ja, 

Que la vielle Diane itel sort rejeta^ 

Si com jo ai trové le dist et devisa; 

Venus est li termines que ele le noncha . 

Bien pues estre seurs que ensi avenra 

Et que icil lignages te deseritera. » 

Quant rot Cornumarans> moult fort s'en effréa; 

»Ne pot ester sor pies, a .i. roi s*apoia. 

Quant il fu aclinés, .i. moult petit pensa ; 

Mahom et ApoUin entre ses dens jura 

Jamais tant com il vive nul jor ne ûnera 

De si c'a icéle ore que Godefroi verra. 

€ Biax niés^ ce dist la vielle, or entent ma samblanco t 
Icil riches lignagnes, dont fas ci ramembrancbe. 
Te desiretera, bien pues estre aiBance. 
Tant com il duerront seront de grant poissancd } 
Mais puis decarront si que n'aront ramenbrance ; 
Tos iert mis li lignages del Ghisne en oubliance» 
Dont révéleront cil de la nostre creanche : 



8$ LÀ CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [2294-2322] 

Grant part reconquerront de la terre et del raigne, 
Ja Crestien n'auront envers ax retenanche. 
En iceste contrée en iert grant trebucanche. 
Quant on saura \h outre que Turc ont tel poissance. 
Dont assamblera s*ost .i. rois qui iert en France; 
Chà outre s'envenra el non de penitanche, 
Por ce que il valra de Turs prendre venjancbe. 
Quant paien le sauront s'en aront grant dotanche ; 
Mais ne lor convenra avoir nule cremanche^ 
Ja n'ierent abatu par escu, ne par lancbe, 
Se del chisne ne vient la première naissance : 
Sor ax gist tos li sors et la seneQanche. 

fiiax niés, cil rois de France, dont vos m'oës ci dire, 

Chà outre passera o merveillox empire ; 

Parmi Costantinoble venra tôt droit lor sire ; 

Satelie asserra et li son tôt à tire. 

Mais sachiés bien por voir, anchois que il en isse, 

N'i volroit estre nus por tôt l'or de Monlire, 

G'uns quiers tans lèvera et une grant famine, 

Qui si fort les fera empirier et afflire 

C'a peine en eslordra li meudres ne li pire : 

Dont verres Crestïens escarnir et despire. 

lÀ Turc et li païen ne s'atargeront mie ; 

As cretiax monteront de marbre et de porfie, 

Le pain lor mosterront por mex faire defrire ; 

Cil remetront de dol com au fu fait la cire. 

Dont josteronl Paien ensanble lor concire : 

En son sort trovera .i. evesques Marsire, 

Que bien porront Franchois et lor gent desconûre. 



[nn-2Ul] ET DE OODEFROID DE BOUILLON. 

Sor cex chevalcheront par effors et par ire ; 

Tant fort en ocirront, nus hom ne Fporroit dire, 

Autresi comme beste girront sans cimetire. 

Li rois escapera de merveillox martire, 

Si s*en retornera ariere tos plains d'ire» 

Puis r'en venra une autre c'on ne porroit descrire : 

Celé part iert si grans que ne porroie dire 

La moitié} ne nombrer lor gent ne lor empire. 

Ghele gent dont jo di, biax niés, or entendes 
Sera grant terme après, si com dire m'orrés. 
Tos i sera li mons ilueques assamblés, 
Car en cest nostre règne iert .i. fiers amirés : 
Salabadins sera des Païens apelés; 
Tant sera prox et larges et tant iert redotés, 
Que de tote no terre sera si amontés 
G*à icel tans n'iert bom qui tant soit aloses; 
Babiloine tenra, s'en iert sires clamés. 
Après, ains que il muire, ne qu'il soit déviés, 
Aura la seignorie de .m. grans roialtés. 
Cil prendra Jursalem, dont tu es or chasés ; 
Escalone et Cesare et les autres chités. 
Devant Acre sera .i. sièges assamblés, 
Que aine ne fu si grans des le tans cordroés. 
Tr^ois ans serra et plus ains qu'il en soit tomes. 
De Crestiens i iert grans la mortalités; 
En cel siège sera .i. rois moult eûrés ; 
Phelipes, aura non, si conquerra assés 
Sor Crestienes gens donjons et fremetés; 
De lot le mont fust sires, ja ne fust trestomés, 



86 'la chanson du CHEVALIER AU CTONB [2853-2379] 

Se ne ftist avarisse dont il ert encombrés. 
De cestal guidai bien, quant mes sors fa Jetés 
Qu'il brisast Mahomet les flans et les costés, 
Et qu'il alast par tôt et fust rois coronés. 
Si fesist il très bien, Ja n*en fust retornés, 
Se ne fust .i. lignages qui le prendra en hés : 
Par celui sera mors se bien n'en est gardés. 

Biax niés, en cel siège iert moult grant chevalerie, 
De Grestiene gent i iert la seignorie; 
D'Occident i venront et d'icele partie, 
Devers seplemtrion venra une os banle : 
Chiert .i. viex emperere, la barbe ara florie ; 
Ghil movera premiers à flere compaignie * 
Puille trespassera et Calabre et Rossie ; 
Par sèche terre ira en mer n'entrera mie; 
Hais ains qu'il soit cha outre, si com 11 sors m'afl^i 
Sera desbaretés et tote sa maisnie. 
Puis venra cil Phelipes et l'autre baronle : 
Par forche prendra Acre, celé chité garnie. 
Mais tant auront sor lui si home grant envie 
Qu'il li tolront, s'il poent, ains qu'il repairt, la vie. 

Ensi sera 11 sièges com m'avés oï dire : 
D'Occident i seront la gent et li empire. 
Par envie voira li .i. d'ax l'autre ocirre ; 
Tant les harra Jhesus, lor Salverre et lor Sire, 
Par lor desloiautés tos les voira ocirre. 
De ce qu'auront conquis estera Tuns d'ax sire, 
Li autre s'en r'iront chascuns en son estire. 



[tS80-340&] BT DB OODBFAOIB DB BOUILLON. 87 

DMlaeques en avant ne yos puis or plus dire, 
Car une nue vint qui me toli le lire. » 

Quant li Soudans Tentent, parfondement sospire^ 
Ki a si haut baron qui talent ait de rire ; 
Quanque la dame dist font maintenant escrire, 
Néifl la tor David et les oisiax ocirre. 

€ Biax nito, fait la roîne, li sors n'est mie feus; 
Moult iert à icel tans la gent paiene aidaus ; 
Ne doteront Franchois, bien Ipr tendront assaus ; 
Assés prendront sor aus et cit^s et chasaus. 
Del lignage le chisne» qnl tant por est loiaus, 
Iert trovée une dame, o noQains generax ; 
De lui naîtront .u. gemes moult très esperltaus. 
De Tune de ces flors istera .i< vassax 
Qui conquerra par force les candelier^ rolaus. 
Qui ardent nuit et jor com estoile jornax. 
Vers lui ne garira ne chevelus, ne chax ; 
Moult fera à no gent et paines et travax ; 
Onquesli oirs del chisne ne fu nul jor si haus 
Ni de si grant poissance com à cest temporaus, » 
Quant li sodaQs lentent, de maltalent fu cauSi 
Tos en fu esmaris, ce raconte Renàus, 
Que li sans de sor lui ei) fa vermax et cax, 
Sor .]. fautre s'asisl de .11, pailes roiaus. 
Par devant le Califfe, qui fu lor carflonaus, 
 le sort raconté ,1, riches amirax. 



88 U CHANSON DU CHEVALIER AU CTONE ];i40<-S42Sl 



XII 



té Calife, eomolté par le Sondan, engage les Païens à prendre eoorage et à 
épouser un plut grand nombre de femmes. Comnmaran prend la résolution 
d'aller en Europe voir de près les Chrétiens et surtout ce fameuK Godefroy 
par qni U doit être rainen. Il part atee un seul compagnon déguisé comme 
lui en pèlerin» 



L'ÂPOSTOiLEs se dreche, qui moult fa honoransi 
De sor .i. faudestierf qui fu fais à esmax^ 
S'a apele ayant ses Païens desloiax, 
Et il i sont venu, moult fu grans li tropiax. 

L'Apostoiles fu drois el faudestuef luisant; 
Ses Sarrasins apele et dist : « Yenës avant ; 
S'oës et escotës une merveille grant. 
Se Mahomes n'en pense, par son disne commant, 
N'i aura si haut prince qui n*ait son cuer dolant. 
Her soir à mienuit, devant le gai cantant, 
Sorti por nos trestos la mère Corbarant : 
Une merveille vit dolorose et pesant, 
Que d'otre mervenroit une gent conbatant, 
Qui par lor force iront no paîs conquérant; 
N'aront arestcment desi en Oriant, 
Jherusalem prendront, la fort cité vaillant; 
Par non de penitance vos otroi et commant, 
Quant venrés es contrées où vos estes manant, 
Ghil qui n'a que .in. femes por Mahon face tant 
Qu'il en maintiegne .vi. , jo l'olroi et créant ; 



[243C-3453} ET DE OODEFROID DE BOUILLON. S9 

Et qui n'en a qae .y. si en pregne ane ayant. 

Pensés de Tengenrer, si yenront li enfant 

Qui maintenront la terre yers la gent mescrëant. 

L'aposloiles descent, ses sarmons est fenis; 
Dont parlèrent ensamble li prince et li marcis. 
Li .1. en fa dolens, li autres esbaudis. 
Tex i a qui desirrent as Frans le feréis. 
L'endemain se départent, si yont en lor pais. 
Cornumarans cheyalce, qui grains fu et maris, 
Et et en sa compaigne .iiii. c. Arrabis. 
Tant oirrent lor jornées par plains et par larris, 
Qu*en Jursalem entrèrent li cheyalier de pris. 
Devant la tor descendent que fist faire David ; 
Par les degrés montèrent sus el palais yoltis^ 
Et trovent Corbadas, qui yiex fu et floris. 
Quant li rois voit son fil, moult en fu esjoîs; 
Cornumarans Tapele, delés lui s'est assis ; 
En .1. consel Tenmaioe, si Ta à raison mis; 
De chief en chief li conte si com li sors fu dis. 
Puis jura Mahomet, qui à Mec est servis, 
Qu'il ne lairoit por l'or qui soit en .c. païs» 
Ne por tote l'onor l'amiral des Persis, 
Que il ne voist véoir ses morlex anemis : 
A guise de palmier iert calchiés et vestis. 
Quant Corbadas Tentent, grains en fu et maris ; 

Quant Cornumarans ot sa raison definée, 
Ses pères Tapela, qui la barbe ot meslée : 
« Par Mahomet I Biax flex, ci a foie pensée; 



00 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CTGNB [24ft4-}48i] 

Se VOS passés là outre coiement, à celée, 
Morir vos estovra en eslrange contrée ; 
Vostre terre sera à grant dolor tornée. 

— Sire, dist li vassax à la chère membrée, 
Si m'aît Mahomés et sa vertu nomée. 

Qui Meque me donroit, la fort cité loée, 
Et trestote Tonor que tient Potasilée, 
Ne remanroiejo; s*aural la mer passée 
Et la terre as François vefle et esgardée ; 
Desi que à Buillon n'I aura demorée : 
Là verrai Godefroi qui^st de tel renomée. » 

Quant Gorbadas Tentent, s*a la color muée; 
Li viex detort ses mains, s'a sa barbe tirée : 
€ Hélas! ce dist 11 rois, fait al maie engenrée ! 
Or perderal mon fll par maie destinée I » 

Moult par fu Gorbadas corechiés et irés ; 
Devant Cornumarant est à terre pasmés. 
Lucabiax Ten relleve, .i. viex chanus barbés; 
Et quant li rois se fu de pasmoison levés : 
a Atii! fait-il, caitis, dolens, maleflrés! 
Or perderai mon fll de qui estoie amés ! 
Grestien Tocirront, se il est ravisés ! » 

— Père, dist li vassax, mar vos esmaierés : 
Laissiës ester vo dol et si vos confortés; 
Gar ne Tlairoie mie por l'or de .x. chités 
Que ne voise à Buillon : itex est mes pensés; 
moi venra .i, hom, bien ierl enlatinés. » 
Gornumarans s'en part; d'iluec s'en est (ornés^ 
A .1. fevre Qst faire .ii. coliax acherés, 



[2468-2511] ET DE OODEFROID DE BOUILLON. 01 

Trenchans conme rasoirs qui bien est afllés ; 
Ândoi farent à pointe, H acliers fu temprés ; 
•n. gaines iist faire, où II les a boutés. 
Moult manache celui qui'st de Buillon flevés, 
Bien li cuidô percher les flans et les costés. 
Cil Sires Ten garisse qui en crois fu penés i 
A. Surien apele, qui moult fu ses privés : 
a Amis, fait-il à lui, avoo moi en venrés; 
Bien savés les langages, bien estes emparlés. » 
Et cil a respondu ! a SI corn vos commandés. » 
La nuit s'est chascuns d'ax moult bien atapinâs. 
El demain par matin s'en est 11 rois emblés; 
Âinc ne le sot nus hom qui de mère fust nés, 
Fors solement ses peres^ li vassax adurés. 
Cornumarans s'en tome, si com oî avés; 
De grant jornée faire n'est mie asseurés, 
Et vint al brach S^-Jorge, si est outre passés. 
Dedens Gostantinoble est .m. jors sejornés. 
Et au quart s'en issi, si est outre passés. 

Quant de Gostantinoble sont issu li tapin. 
Vers Sesille guenohissent et tienent lor chemin 
Et prient Mahomet, Tervagant et Jupia 
Qu'il les conduie à joie et maint à bone fin, 
Et s'es ramaint à joie al lignage Caîn. 
Tant ont aie ensamble li doi fax pèlerin, 
Qu'il vinrent à la cort Tangré le palasin. 
Avec lui ont trové Buiemont, son cosin ; 
Hoult erent à cel jor li vassal de grant llng. 
Li rois vint à la porte et tint le chief enclin, 



92 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYONE [3512-2S31] 

Et ses compaings ayoc, si s'apoie al sapin, 

Chascuns d'ax porte palmes et bon capel featrin; 

A mangier ont rové, corn autre pèlerin. 

Laiens furent mené li félon sarrasin; 

Che fu par une feste del baron S' Martin ; 

Bien ot .c. chevaliers sus el palais marbrin^ 

Vestus de dras de soie et de gris et d'ermin. 

Li rois a regardé la feste et le hustin, 

Ne prise quanqu'jl voit vallant .i. romesin. 

« Hé Dex! que cil dedens ne sevent lor enging! 

Com lor fussent vendu H cotel acherin» 

Qu'il portent por mordrir Godefroi le meschin ! 

Quant ont assés mengié et pain et char et vin, 

Del palais sont issu, qui ja fu Salmadin; 

Al chemin se remetent andoi li barbarin. 



XIII 



Lcf deai pèlerins parcourent la Sicile, l'Italie, la France. Ils volent le Pape, 
Raymond de Saint-Gilles, révèque de Pny, et le roi Philippe 1**, traTcraent 
la Normandie, la Hollande, le Haiaant. Ils ne voient partout rien qui les 
étonne on les effraye. Ils arrivent enfin à l'abbaye de Saint-Trond. 

LI rois et ses compaings sont issu de la ville; 
Entr*ax s'en vont gabant del seignor de Sesile. 
A Salerne trespassent et costoient Sébile, 
Et Tisle de Moap, où ja mestrent édile; 
Maint prinche voit li rois, que en son cuer avile, 



[2532-25G0] ET DE OODBPROID DE BOUILLON. 03 

Tôt droit à une feste del baron S' Basile 

Fu à Rome venus li apostoile Mile, 

Et avoit assamblé .c. merveillox concile. 

Li rois Tint à la cort, qui de Sarie aille, 

Que clers et que abés i avoit bien .11. mile : 

Le pape est revestus, plus blans que n*est flors d*islc. 

Li rois entre en la presse, mains hom Tempaint et pile, 

Droit a pié Tapostoile, lés Tabé de S' Gile, 

S'asist Gornumarans; mais ne dist pas vegile; 

Car s'on seûst le voir^ li enfes Marsabile 

Ne riaissast escaper por Arras ne por Lisle. 

Quant Gornumarans ot à la pape parlé 
Et il ot le clergié veû et regardé, 
L' Apostoile roumaine, si a lui disné, 
Puis a requis congié et il lor a doné ; 
Gelé nuit ont andoi à Home sejorné. 
El demain s'en revont, si ont Mon-Jeu passé. 
Quant sont outre les mons, s'a li rois devisé 
QuMl ira à S^ Gille; car on li a conté 
Que el conte Raimont a vassal aduré, 
Nen en a plus vaillant en la Crestienté ; 
Véoir velt sa richoise et sa nobilité. 
« Sire, fait ses conpains, à vostre volonté. » 
Yait s'ent Gornumarans, s'a le chief encline. 
Tant ont li faus palmier par la contrée aie, 
Qu'il vinrent à S' Gille, s'ont le Conte trové ; 
A la porte s'asistrent sos .1. arbre ramé ; 
A mangier demandèrent por faire charité, 
El on lor olroia volontiers et de gré. 



04 LA CHANSON DU GHEVALIBR AU OYONB [S60l-tS89l 

La nuit ont el palais o le conte sopé. 
Gornumarans avoit son conpaignon bote : 
t( Gonpaing, ce dist li rois» cliaienç ai bien prové 
Que cil autre Franceis sont de grant lasqueté. 
Quant li .u des barons c'en m'avoit si loé, 
Est ci ens en sa terre à si grant povertéi 
Je ne volsisse mie, por j« mui d'or conblé. 
Que ne fusse venus chà outre en cest régné. 
Se cil dont la Roîne m*a si espoenté 
N'est plus de gcant valor, dont sai de vérité 
Que bien pueent Paien dormir à salveté; 
Ja ne perdront par Frans .i. dener monéé . » 
Après soper s'en tornent, si se sont ostelôi 
Desi ens el demain qu'il furent apresté ; 
Dont issent de la ville, si sont acheminé. 

Or s'en vont li tapin, qui mal quierent autrui ; 
Del conte s'esçarnissent qui's fesist grant anui. 
S'il seûst qui il fussent, s'onques le connui, 
N'es laissast escaper pour d'esterlins »i. mui. 
m Compains, ce dist li rois, aine mais si lié ne fui 
Com de ce qu'en cest règne me passai et esmui. 
De ces povres Franceis m'esbani el dedui, 
Qui tant sont redoté el païs dont jo sui. 
Une tel chevalchie lor porcas et estui. 
Se il passent là outre, dont morront à grant brui : 
Quelque soient li autre, moult petit pris cestui. » 
Tant oirrent li tapin que il vinrent al Pui; 
Très de devant le vesque se sont venu andui, 
S'almosne li demandent, par le saint vrai refui. 



12690-2617] ET DB OODBFROID DB BOUILLON. 05 

Li bons Ycsques conmande c'on les amainl anqui. 
Eas en $a cort manger, si parieronl à lui. 

Quant li vesques ot fait as Sarrasins otrol 
Qu'à menger lor donra, por amor Dea, o soi, 
Quant ont assés mengié, si se lievent andoi, 
Gongié prenent al vesque qui fu de bone loi. 
Hé Dex! Gom grant damage qu'il ne set le desroi 
Qu'il quierent et porcacent vers le duc Godefroi I 
Ne riaissast escaper por la cilé d'Ânsoi. 
Mais il ne set noient; Dex en pregne conroi ! ^ 

Al départir conmande son canberlenc loiffroi 
Que il lor doinst .v. sols por le soverain Roi, 
De qui sépulcre vienent : c Ce lor requier et proi 
Qu'en lor biens fais me mechent et si prient por moi.» 
Quant Cornumarans Tôt, si en rist en recoi. 
Et puis li respondi : a Biax sire, tant anoi 
Ai eu en la vile et tant fain et tant soi 
Et toule nuit ai jut nu à nu le perroi I » 
Li vesques li respont : « Biax amis, bien le croi 
Assés sai, qui là va d'aises i a moult poi. 
Avés encor ostel ? — Nennil, sire, en ma foi. » 
Un son serjant conmande qu'il les maint chiés Rainfroi. 
Atant prennent congié, si s^en vont treslot troi. 

Ghele nuit jut li rois chiés Rainfroi le vilain ; 
N'ot plus riche borjois de si à S* Prochain. 
Ambedoi se remetent el chemin Tendemain; 
Tant a aie li rois, qui n^ot pas le cuer vain, 
Que il vinrent à Blois, .i. castel singulain. 



OG LA CHANSON DU CatiVALlER AU GYaNB [2018-2646] 

Le conte Estevenon avec le conle Alain 
Trovent devant la sale où siéent main à main. 
Li rois les salua del haut Deu soverain ; 
Puis s'asiet àlor pies par delés .i. casain. 
Li conle demandèrent de la terre au sodain, 
Et del verai sépulcre, où li fiex Mariain 
Fu colchiës et levés por son pople humain ; 
Et cil lor ont conté, qui moult en sont chertain, 
Tant que vint al soper encontre le serain. 
Àvoc els les enmainent sus el palais hautain ; 
Plus de .C. chevalier, que privé, que lointaing, 
Estoient o le conle et .iiii. caslelain. 
Acorde volent faire d^un lor ami prochain, 
Qui avoit sor le conte ars .1. caslel prochain. 
Quant ont assés mengié et char el vin et pain, 
Gongié ont pris al conle. S'il seûst aparmain 
Qui il sont, ne que quierent, ja n'en tornassenl sain ; 
Vt riaissasl escaper por le trésor Galain! 
Mais il n'en sot noient; à .1. son chapelain 
Lor fist doner .v. sols qui lot furent chartain. 
A itantsont tôrné à la maison Hurbain; 
Herbergent en la vile desi à Tendemain; 
Dont se ralapinerent ; moult sont de lait pelain ; 
Bien semblent que il aient eu et soif et fain : 
Del castel sont issu, si se mislrent al plain. 

Or s'en vont li lapin qui n'ont soing d'atarjance; 
Poi a remés chité, ne bon castel en France, 
Que il n'aient esté. Dex lor doinst enconbranche ! 
Bien sevenl des barons tôle la connissance. 



[2647-2675] ET DE OODEFROIO DE BOUILLON. U7 

Le bon roi Phelipon o la dame Costance 
Troverenl à Estampes, por faire une acordance 
De .II. pers de sa terre, dont il fu en esrance. 
Li quens Hues li Haines, qui fu de tel vailianche, 
Estoilensamble o lui, tôt sont d'une naissanche, 
Et autre conte assés dont ne fas ramenbranche. 
La nuit menja à cort li rois de mescreanche ; 
Ne proise quanqu'il voit la poire d'une branche. 
Son coupai gnon apele, mais ne fu en oianche : 
« Amis, fait-il o lui, or soions à flanche, 
Que tôt avés veû Teffors et la puissanche 
De France la garnie, dont il est tel parlanche ; 
Or mescroi jo le sort : n'en aurai mais dolancho; 
Ja ne perdrons par ax vai Hissant une manche. 
— Sire, fait ses conpaiilgs, ja n*iere asseûranclie 
S'aurai veû les frères par coi passai Villance; 
Biais s'il ne sont meillor, dont ai-je Tesperance 
Que bien aurés vo terre en pais et en quitancc. » 
Quant vint après mengier, plus n'I font demoninco; 
Congié ont pris al roi qui eûst grant poissance 
D'ax destruirc et ocirre à dol et à viltance : 
S'il seûst qui il fussent et de quele cré;vnce, 
Qui li donast lot Tor qui soit dusquVn Provance, 
Ne riaissast escaper qu'il ne presisl venjance; 
Mais il s'en sont aie, aine n'i orenl nuisance, 
Bien s'aqui lent par lot par lor parole blance. 

Vonts'ent li sarrasin de la terre loinglaigne, 
Trespasserent Estampes, Anjou et Alemaigne. 
En Normandie 'en cnlrenl, Iros parmi la Breloigne: 

II. 7 



08 LA CHAMS0«1 OD CHBVALIBR AO CTONB [3676-3704] 

Le bon conte Robert à la chère grifatgne 
Troverent à Gostances, moall ot bêle conpaignc; 
N'ot meillor chevalier en France n'en Ghai&paignc. 
Li rois Ta salué de la verlu hautaine, 
Et li qaens lor demande de la terre sotaigne, 
El li rois de Sesire Ten dist tant et ensaigne, 
Que H quens n'a talent que de sor lai crois praigne. 
Al vespre Tenmena en son palais hautaine 
Ensamble o lui mengier; li per et li châtaigne 
Li portent grant honor ; mais s*on seâst Tôt raigne 
Que il aloit querant, ja nH fesist gaaigne. 

Quant assés ont mengië li seignor, li demaigne, 
Li Turc prennent eongié, plus n'i Tout demoraigne. 
Et s'en sont avalé del palais de sartaigne , 
La nuit sont herbergié chiés Guion de S^ Saigne; 
El demain par matin sont mis à la campaigne. 

Vait s'ent Cornumarans, qui ne s'atarge mie, 
Trespasse Coslentin et tote Normandie, 
Et vienent en Ponteu, Abevile costie; 
En Aminois en entrent, une terre joie. 
Et passent la cité qui moult estoit antie. • 
A Arras est venus, là prenl herbergerie; 
L'endemain s'en tornerent, la cité ontguerpie. 
En Osirevant s'en entrent, de l'aler ne s'oblient. 
A .1. castel s'en vint de moult grant seignorie, 
C'on norae Valoncienes en icele partie, 
Et trespassent Hainaut, une terre erhermie, 
Byns et Mons et Huiele et Liège la garnie ; 
Là sejorna li rois jusqu'à l'aube esclairie. 



[2705-2727] ET DE OODBfROlD DE BOUILLON. 9d 

Donques esl tapinés et Tune et Tautre espîe ; 
En Loheraine en entrent, une terre enliermie. 
À Mes trovent le doc, qui moult a grant baillle. 
Li rois vint devant lui, por Tamor Deu li prie 
Que s'almosne H doinst, et li dus les engule 
Ensamble o lui mengier avoc sa compaignie. 
Assës lor démanda de Soudant de Persie 
Et del verai âepocre où Dex ot mort et Tie ; 
Et cil lor content tant, entre sens et folie, 
Que tôt quile s'en vont, n*l a .i. qui desdie. 
En Ardane entrèrent, une terre enliermie; 
Ains orent fain et soit qu'ele lor fust falie, 
Car n'i voient à vendre denrée ne demie, 
Fors pain d'orge et d'ivraie, qui point n'es asasie. 
A Saint-Tron en Haben, une riche abeïe, 
S'en est venus li rois, qui hardemens aigrie, 
A la porte s'asist de sor l'erbe florie 
Avec les autres porres, qui m'estier ont d'aïe; 
L'aumosne demanda por Deu le 111 Marie. 



XIV 

L'abbé de Saint-Trond le reconnaît pour l'aTOir tu dans un pèlerinage qu'il a 
fait à Jérusalem. Comumaran veut le tuer. L'abbé lui échappe et le fait 
prisonnier. Il loi fait grâce, i eondltioli qu*il lui fera cotmaitre te motif qu 
l'amène. 

QUANT Cornuffiarans fu venus à Saint-Roon, 
A la porte s*asist delés son conpaignon. 
Devant els ont gardé, sont vefl .r. garchon; 
Privéement l'apelent, si l'ont mis à raison. 



400 LA CHANSON DU CHEVALIER AD CYGNE [27?8-?756| 

Li rois Cornumarans demanda au guiton 
Conbien il puelavoirde si que à Buillon ; 
Chil ii a dit le voir, selonc s'entension. 
Quant Cornumarans rot, si froncha le gernon, 
A icele parole baissa son chaperon, 
Et conmenche à penser, sa main à son menton. 
Godefroi quide ocirre en mortel traïson : 
Cil Sires l'en deffende qui vint à passion! 
Alant es vos Tabé, qui Girars avoit non; 
Ensamble o lui .x. moines de sa religion. 
Plaider devait aler à son prevost Guyon; 
Cornumarans se dreche, qui cuer ol de félon, 
A Tabë est venus sans nule arestoison ; 
L*abes li demanda qui il est et qui non. 
Et li rois li respont, qui cuer ot de lion : 
« Sire, pèlerin somes, del sépulcre venon ; 
Por «arnor Deu de gloire, à mengier vos queron. » 
Li abcs esgarda son vis et son menton : 
Il avoit ja esté au temple Salemon, 
S'ol baisié le sépulcre par grant afOiclion, 
Où Jhesus fu posés por no rédemption ; 
Trois mois Tavoit tenu li rois en sa maison, 
Grant bien li avoit fait, aine n'en ol guerredon. 

Li bons Abes Girars s'a le roi regardé; 
Bien connut sa fuchon, si lui vint en pensé 
Que il Tavoit veii, ne set en quel régné. 
Tant a pensé li Abcs qu'il li a ramembré 
Qu'en Jursalem le vit, où il avoit esié; 
Grans biens li avoit fait en la soie chilé; 



[2767-2785] ET DE OODEFROID DE BOUILLON. lOt 

Por .1. mal i avoit .xv. jors sejorné; 

Tant le tint avoc lui qu'il refu en santé. 

Mais il quidoit qu'il Tust .1. Turs d'autre régné; 

Ne savoit pas qu'il fust de la crestienlé. 

Li rois Cornumarans estoil de grant biauté, 

Une plaie ot el vis por coi Va ravisé ; 

Forment s'en esmerveilie qui là l'a amené. 

Li rois et ses compains furent devant Tabé ; 

A mangier li demandent por sainte carité. 

« Volontiers fait li abes; ja 'n ares à plenté. » 

Son priox apela, si li a conmandé 

Qu'il Yoisten la besoigne por coi il sont monté. » 

Et cil a respondu : c A vostre volenté. » 

Et Tabès prend les Turs; n'en a nul oublié; 

En sa plus maistre canbre les a lui guiés. 

Moult les iist bien servir tôt à lor volenté, 

De pain, de char, de vin et de vies vin d'Auné. 

Quant ot assés mengié, si Ta araisoné. 

Quant li rois ot mengié, qui le corage ot fier, 
Li bons abés Tapele, se Tprint à araisner : 
(( Sire, fait-il à lui, moult vos doi avoir chier 
Car en estranges terres m'efisles ja mestier. 

— Jo? en quel leu» biax sire, porte cors S*Richier! 

— Dedens Jherusalem, dont li murs sont ptenier; 
Quant alai le sépulcre aorer et baisier, ^ 

Tex enfertés me prist que ne me poi aidier; 
.XV. jors me fesis servir et aaisier; 
Aussi bien vos connais com jo fas .1. denier, 
Rois estes de la Cit qui tant fait à proisier, 



10^ LA CHANSON DU GHBYAUER AU 0T0N6 [2786-3814] 

OÙ Jhesus se laissa prener et traveillier. 
Jo i fa quant poriasles la corone d'or mter ; 
Plus de .XX. mile Turs i vi agenoillier, 
Et lot vos enclinoient por vo non essauchier. 
Que quesistes vos ci ? ne Tme devés noier. 
Vos n'avés amené palefroi, ne somier. » 

Quant li rois Tentendi» le sens quide cangier; 
Par desos s'esclavine traist .i. colel d'achier. 
Se cil Sires n'en pense qui tôt a à baillier, 
Ja en voira Tabé tos les costés perchier. 
. Quant le voit ses compains, n'i ot que esmaier, 
Joste lui le rassiet, si li a fait laissier. 

Quant vit Gornumarans que il est ravisés, 
De la péor qu'il ot li est li vis mués ; 
Âdont n'i volsist estre por Tor de .x. chités : 
« Sire, fait-il Tabé, vos estes encantés; • 
Jo ne sai que vos dites, ne de coi me pariés. 
Dites por quel affaire enconbrer vos volés. 
Si m'ait Dex, biax sire, grant pecbié i avés; 
Li rois de Jursalem n'est mie si dervés 
Que il laissast sa terre et ses grans iretés. 
Ne qu'il venist cha outre si vilment atomes. 
N'a mie encor .ix. mois aconplis et passés 
Que je l'vi al Sépulcre où Jhesus fu posés. 
Sarrasin i avoient lor chevax establés; 
De mal talent qu'en oi fui si fort adolés 
Que ne fusse sor pies por l'or de .x. chités. 
Tenrement en plorai, ja mar le mescresrés. 
Quant Paien m'aperchurent, al roi fui amenés; 



[tS 15-384 s] BT BB aOOBPROID DB BOUILLON. 103 

Lues eusse la teste et les membres colpés; 

Mais li rois en jura mar seroie adesés. 

Moult est prox et cortois, el vaillans et sénés» 

Hardis et conbatans et vassax adurés. 

Petit se puet proisier sainte crestientés, 

Qui laissent le Sépulcre à ces chiens forsenés. 

Se j'en ère creûs, il seroit délivrés I 

Por Deu vos proi, sire abes', vo congié me donés; 

Car moult sui ore bien peus et abevrés. 

Dam le Dex le vos mire et sainte Trinités! » 

Quant li abes Ventent, si a .11. ris jetés, 
Puis li a respondu : « Por noient emparlés ; 
Jo vos reconnois bien, ja mar vos celerés; 
Bien saverés prechier, si ensi m'escapés. » 

Quant Gornumarans voit qu'il n'i ert entendus, 
Et set par vérité qu'il est reconneûs, 
Ne li abes ne proise quànqu'il dist .11. festus, 
Son cotel empoigna qui'st trenchans esmolus; 
Par maltalent Tesgarde, .t. poi s'est trais en sus; 
Mahomet en jura et les soies vertus 
Que anchois qu'il soit pris si sera chier vendus. 
Puis a dit à Tabé : « Vostre jors est venus 
Jà par vos n'i serai par nul home seûsl » 

Quant li abes l'entent, moult en fu esperdus: 
En fuies est tornés, de la chambre est issus, 
Et li rois saut après, qui fn fors et membrus. 
.1. des coliax li lance, si qu'en l'uis est férus : 
Jamais ne menjast pain, s'il fust aconseus. 

Quant ses conpains le voit, moult en fu irascus : 



lOi LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYONB [2844-2872] 

cî Sire, par Mahomet! qu'est vos sens devenus : 
Tos nos avés honis, ocis et confondus ) 
Jo serai ars en porre et vos serés pendus ; 
Jamais ne vos verra Corbadas li chanus. d 
Cornumarans respont : « Par foi, or n'i a plus. » 
Il a passé avant, si a bien fremé Tus; 
Son cotel sacha fors qui ens fu enbatus. 
« Hélas! ce dist li rois, com or sui decheûs! 
Bien le me dist mes pères jo seroie perchus! » 

Li rois fu enserrés en la chambre em prison, 
Dolens et corechiés avoc son conpaignon; 
Et li abes s'en torne, qui fu en granl frichon. 
Et a mandé ses homes et cex de sa maison ; 
Et il i sont venu sans nule arestoison. 
« Seignor, ce dist li abes; entendes ma raison : 
Bien dui ore estre mors par grant mescaïson 
Ne quidai jamais lire ne sialpme, ne iechon. 
Ne messe, ne maline, vegille, ne sarmon; 
Férus dui eslre el cors d'un cotel à bandon. 

— Sire, qui che a fait, por le cors S* Simon? 

— Par mon chief, fait li abes, doi sarrasin félon; 
Ens en ma chambre sont enserré li glolon ; 
L'uns est rois de la chit où Dex prist passion ; 
Bien l'ai reconneû al vis et al menton; 

Il est venus cha outre por aucune oquison. 
Esclavinne a et palmes, et espié et bordon. 

— Sire, font li serjant, alons, si's ochions. 

— No ferés, dist li abes, mais vis les prenderons. » . * 
Et il ont repondu : « Voslre conmant ferons. » 



[2873-3901] ET DE OODEFROID DE BOUILLON. 105 

Chascuns a pris espée ou machine ou bnston ; 
A la cambre où il erent en vinrent à bandon. 
S'or puel li rois conduire son cors à garison, 
Bien saura reclamer Tervagan et Mahom. 

L'abes vint à la chambre et il et si serjant; 
Chascuns tenoit machue ouespëe trenchanU 
Et hurterenl à Thuis, mouli se vont escriant : 
« Laissiés nos cns entrer, foie gent mescréant! » 
Quant li rois les entent, moult se vait esraaiant; 
Son conpaignon apele, si li vait demandant : 
c Dites, que ferons nos, par Mahon le poissant? » 
Et chil a respondu : « Ja*n orrés mon samblant : 
DefTendre ne bataille ne vos vait .i. besant; 
Gehissiés voslre affaire à cel abbé poissant; 
Nos vies et nos mors metons en son conmant. » 
Cornumarans responl : « Par mon Deu TervaganI î 
Miex aim-jo à morir sor mou droit deffendanl 
Qu'en lor merchi me mèche à loi do recréant! 
— Sire, dist li hermins, vos aies foicmant; 
Tote voslre deffense ne vos vait mie .i. gant. » 

Chil qui defors estoientne se vont plus tarjant : 
L'uis abatent afforce, eus entrent maintenant, 
Et ont saisi le roi et derrière et devant. 
Al'abé Tout mené, moult le vont raanechant; 
Porce qu'il ont tué .i. moult prode serjant, 
Monli les boteut et tirent, grans cox lor vont paiant. 
As pies li sont queii, merci li vont criant, 
« Par mon chief, dist li abes, de mort n'arés garant, 
Se ne me gehissiés tôt vostro convenant. 



406 LA CHANSON DU CHEVALIER AU GYONB [2902-2934] 

— Sire, ce disl H rois, je le vos acréant 
Que jo vos dirai lost mon cuer et mon lalant. 
Quant li abes Tentent, s^esdrecha en estant. > 

Li bons abes Girars en apela le roi : 
« Par mon chief, biax dois sire, fait avés grant desroi, 
Quant vos vostre cotel avés sacbié sus moi 
EL mon serjant avés ocis dant Hermenfroi. 
Se ne fust por les biens dont ramonbrer me doi, 
Ja vos fust cher vendus, ce sachiés par ma foi. » 
Quanl Cornumarans Tôt, s'en fu en grant' effroi ; 
Il set bien que sa forche ne valt ne ce ne coi ; 
L'abë caï as pies, qui fu de bone loi. 
a Sire, fait il, merchi, nos vos rendons à loi; 
S'onques nul bien vos fis, sire abes, jo vos proi 
Que le guerredonés mon conpaignon et moi. » 
Li abes l'en drecha, si Tasist joste soi; 
Bêlement l'en apeie, si li dist en recoi : 
(( Sire, ostés vos coliax, moult vos dot et mescroi. 
Qu'estes vos quis cha outre? Dites-moi le por coi, 
Quant n'avés amené cheval ne palefroi. 
Se vérité me dites, moult bien le vos olroi, 
Que ja n'i aurés honte, ne garde, neanoi. » 
Grant joie en ont mené li conpaignon andoi. 



[mi-iM] RT OK aOOBFROID DE BOOILLOH i07 



XV 



CornaniaraD avoue que le but de ton voyage est le désir qu'il a de voir de 
près Godefroi de Bouillon. L'abbé promet de le mettre en rapport avec 
lui. Godefroi, prévenu de cttte visite, ce prépare à le recevoir en 
déployant la plus grande magnificence. Il donne à ce sujet ses instructions 
à ions les princes et châtelains, ses voisins et amis. 



QUANT li rois ot Tabé qui si Taseûra, 
Envers lui s'umelie, bonemenl li pria 
Qu'il ail merchi de lui, que totli gehira. 
Etli abes respont ja mar en dotera. 
Li rois Cornumarans ses cotiax li bailla. 
Quant il li ot livrés, tôt si li aconta 
Com li sors fu jetés que la vieille Jeta; 
Et del duc Godefroi qui Tdesiretera, 
Et Nique et Andioche par bataille prendra; 
Entre lui et ses frères, 'si com li sors conta, 
Jherusalemla vile par forche conquerra; 
Ja la gruns tors David vers ax garant n'aura : 
« Tote prendra m'onor et fors me jetera. » 
Quant li abes Tentent, Dam le Deu en loa. 
Le gloriox celestre qui tôt le mont forma. 

Quant li abes entent que dist Cornumarans, 
Bien poés dire et croire que moult en fu joians. 
L'abes li demanda, qui prox fu et sachans, 
Por qu'il ot aporté ces .11. cotiax trenchans : 



\0S LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [?944-3971] 

« Sire, ce dist li rois, si m'ait Tervagans, 

Se li dus Codefrois ne fust prox et vaillans, 

Et fiers et corajox, hardis et conbalans, 

Et ne tenisl o lui chevaliers et serjans. 

De Tun des .11. coliox li perchasse les flans; 

Miex volsisse morir que ja hoin recréans 

Fust en lole ma vie de ma terre tenansl 

Vérité vos ai dit, or faites vos conmans : 

Ne me descovrés mie, car pechiés seroit grans. » 

Li abes li a dit : « Mar en ser(^s dolans : 

Le duc vos mosterrai ains .xv. jors passans, 

Et les autres .11. frères, dont fiers est li sanblans. 

Et son riche barnage qui*st à lui apendans. 

Or est li rois remés qui fu de grant valor. 
Li bon abes Girars le sert à grant honor; 
Ans .11. les flst servir à loi d'emperéor. 
El demain par matin a mandé son prior. 
Quant il i fu venus, si li dist par amor : 
w Aies m'enl à Buillon orendroit sans demor. » 
Tôt celi devisa qu'il dira au contor, 
Et conment il fera sa fesle et son alor. 
Li Priox s'en torna, que il n'i fil demor; 
lui mena .111. moines qui sont bon parléor; 
Chascuns a bon mulet soef et ambléor; 
Enfresi c'a Buillon n'i ont fait lonc séjor. 
Al chaslel descendirent devant la maislre tor, 
El moment el palais en l'esiage major, 
Et iroverenl le duc à la fiere vigor. 



[2972-3000] ET DB OODEFROID DE BOUILLON. iOi> 

Despuis que li priox fu venus à Buillon, 
A pié est descendus el monla el donjon. 
Le duc a salué, qui cuer a de baron. 
Li dus Ta rogardé, se Tprisl par le menton, 
Car il le connissoit et bien savoit son non. 
Li Priox Ta mené d'une part la maison ; 
En .1. lit sont assis qui'st dejosle .1. leson : 
Sire, dist li priox, entendes ma raison , 
Car clia outre est passés à guise d'espion 
Li rois de Jursalem ; Gornumarans a non ; 
A Meques s'asamblerent Persant et Esclavon : 
Ilueques ont sorti, devant lor Deu Mahon, 
Qu'Antioche prendrés, la liche et le tolon, 
Et la sainte chité où Dex prist passion, 
Si la delivrerésde la gesie mahom, 
Et prendrés le sépulcre, à coite d'esperon, 
Où Jhesus fu posés et gaitiés à larron, d 

Quant li dus Tentendi, si baissa le menton ; 
Vers Orient se colche s'a faite s'oraison. 
Le seignor en grassie, qui Longis fist pardon. 
Moult en ont grant merveille li prince et li baron 
Mais aine n'i ot .1. sol qui desist ne non. 

Li dus si se drecha, qui moult fist à proisier; 
Lés le priox r'asiet où n'avoit qu'enseignier ; 
Tôt ordenéement li prist à acoinlier 
Del roi Cornumarant, qui le cuer avoil fier ; 
Conment ot aporlé les bons coliax d'achier, 
Por lui et por ses frères occire et damagier. 
« Par cest règne venoit, à guise de palmier, 



ilO LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYONi^ [3001-8029] 

Por véir le barnage c'avés à juslichier, 
El com falle maisnie vos tenés al mengier, 
As chevax et as armes por aler loraoier. 
S'il vos trovasl prodome et large despensier, 
Ja mal ne vos fesist, ains vos tenist moult cliier; 
S'il vos véisl déduire com povre soldoier, 
Et que chaiens ne fussent viax .v. c. chevalier, 
Forment li oï dire, jurer et flanchler 
Que il vos ochesist anchois le repairier, 
S'on le deûsl detraire a coe de somier. 9 
Quant Godefrois Tentent, si se prent à seignier. 

Sire, dist li priox, entendes à mes dis : 
Par moi vos a mandé nos abes benéis 
Que vos faites venir tos vos meiliors amis, 
Princes et caslelains, et contes et marchis 
Et facent aporter les blans haubers treslis, 
Lor escuset lor lanches, et lor espiés burnis; 
Ostoirs et espreviers et faucons ademis, 
Et les muetes de chiens, dont est grans H delis ; 
Gardés que ce soit fait de si à .iv. dis. 
Quant tôt seront venu, ne soies entrepris; 
Contés lor cest affaire que jo ci vos devis ; 
Faites irestot porprendre cest grant palais voltl?, 
De cendax et de porpres, de tires de samis. 
Quant ce venra al jor que Tabès vos à mis, 
Faites monter les princes sor les chevax de pris; 
.vit[. eschieles en faites d'ax, ou xiiii ou x ; 
Chascuns soit bien vestus et de vair et de gris, 
Et voisent bohorder là fors en ces larris. 



[3030-3051] BT DE 60DEPR01D DE BOUILLON. Ut 

A VOS venra parler Tabès en cel pais ; 
Eosamble lui sera li rois poestéis; 
Li abes vos dira que c'est uns sons cimis; 
S*a esté longement outre la mer caitis. 
Et vos l'acolerés, voiant grans et pelis. 
Cbaiens menrés l'abA et les ii Arrabis ; 
Gardés que Tabès soit moult richement servis. 
Quant li mengiers sera apreslés et garnis, 
Conmandés à beter ces ors ensalvecls 
Et conbatre ces vers et ces chevax braidis. 
Quant li rois le verra, qu'il soit tos esbahis : 
Cbe vos mande li abes, si com moi est à vis. a 

Quant Goderrois li bers entendi la novele, 
De la joie quMl ot tos li cuers li saltele ; 
Ne fusl mie si liés por tôt Tor de Tudele. 
Le priox apela, se Tbatse en la maisselle. 
El demain par matin quant chante Taloele, 
Est de Buillon tornés, si rêvait k sa ccle. 
Et li dus est remës, qui ses barons apele. 
Tôt lor a raconté le fait et la querele. 
A Cologne en envoie, à Mes et à Borsele 
A Lemborc, à Namors, à Mons et à Muele, 
Por conter Taventure, qui maint home fu bêle; 
Por ice fu puis mise mainte lance en astele. 
Et perchiés mains escus, mains pis desos mamele, 
Et mains cors porfendus de si en la chervele; 
Mains Turs et mains Persans en espandi boele, 
Veve en fu mainte dame, orphe mainte pucele. 



lii LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [3058-308(i] 

Godefrois en envoie à Boloigne sor mer; 
Par non mande son père, que il puet lant amer, 
El ambes .11. ses frères c'a lui viengnenl parler. 
Li quens les avoit fait richement adober. 

Quant il orenl oï l'aventure conter. 
Si ont fait le mesage garnir et conréer; 
Le conte de Ponteu ont fait par non mander 
El le conte Engerran, qui S^ Pol doit garder, 
El le bon caslelain qui maint à S^ Orner. 
Por le conte de Gines fist .1. mesage aler. 
A lui et à los cex que ci m'oés conter 
Ont faite l'aventure et le sort raconter. 
Huilasses et si (il, qui moult font à loer, 
En Terrasse et en Flandres por le conle amener, 
Dant Robert le Frison, qui jentiex fu et ber, 
Le sort li ont conté que Turc firent jeler, 
El del roi qui'st venus véiret esgarder 
Por le duc Godefroi mordrir et acorer. 
Li quens a fait ses homes et semonre et mander. 
Et li autre baron sans nis .1. aresler. 
A Aras s'asamblerent li demaine et li per; 
Ne sai pas toi Tafaire de chascun raconter : 
Bien sont à l'esmovoir .vu. m. bacelor; 
Lor escus et lor armes font avec cls porter, 
Espreviers et gerfaus et faucons por voler. 
Et les moles des chiens, por lor cors déporter, 
Et font as esquiers les clievax aregner. 
Assés portent vilaille por .1. mois sejorner; 
Devant font le caroi et les somiers errer. 



[:t!)8:-3n5] ET DE GODbFROID DE BOUILLON. H3 

Or chevalchent Flamant, Bolenois et Poihier : 
.V. conles i avoil, qui moult font à proisier, 
Et s'ont en lor compaigne .vu. mile chevalier. 
Là peûst-on véir tant escu de quartier, 
Tant jiche garnement et tant corant destrier; 
Enfresi qu*ù Buillon ne voirent atargier. 
Li dus ala encontre, s'es a fait herbergier; 
Et li autre mesage qu'il a fait envoler, 
Oirrcnt par la contrée, n'orent soing d'atargier. 
Devant Temperéor Tala li .t. nonchier. 
Li vaillans emperere, qui le corage ot fier, 
Ot envoie le duc, que il tant avoit chier, 
Mil chevalier à armes, por sa cort effrochier, 
Et li dus de Lemborc, que Dex gart d'encombrier, 
A fait ses compaignons moult bien apareillier : 
.G. chevaliers i maine por sa cort efforchier. 

Li dus de Loheruine, qui prox fu et sénés, 
Fait ses homes mander, moult sont bien acesmés. 
En sa compaigne maine .iiii.c. ferarmés. 
Là peiist-on véir tans fors escus listés. 
Tans gonfanons de soie à clox d'argent fermés; 
Enfresi qu'à Buillon ne s'i est arestés. 
Etli dus de Lovain a ses homes mandés; 
Al conte de Namurs est li bers arestés. 
.iir.c. chevaliers maine, à tant les a esmés; 
De riches garnemens est chascuns acesmés. 
Et li vesques del Liège, li sains hom ordenés, 
L'en envoia .iii.c. richement conréés. 
De vestemens et d'armes noblement alornés; 

Il 8 



Wi LA CHANSON OU CHEVALIER AU CYONB [3116-3146] 

Et cil qurst de Coloigne archevesques clamés 
L'en envoia .iic.c. de ses meillors chasés ; 
Et li vesques de Mes ne s'i est oubliés : 
Il méismes i va o .v.c. adobés. 
Or aproche li termes que li jors fu nomës, 
Que li abes Girars, dont vos oï avés, 
Aconduira le roi qui'st cha outre passés, 
Por l'acoison del sort qui à Mec fu jetés. 
Si verra Godefroi, qui tant est redotés, 
Et ambes .11. ses frères, que tant a desirrés. 
Mais li dus n'i iert mie à escari trovés, 
Âins a ensamble lui tex .x. mil adobés*; 
N'i a celui ne soit richement conréés 
D'armes et de chevax cointement atirés, 
Et de dras d'escarlale rictiement gironés. 
Car It abes Girars li a cangié les dés : 
Quant à la corl venra li fors rois coronés, 
Et il verra le duc, qui tant est redotés. 
Bien orrés qu'il dira, ains qu'il en soit tomes. 

Quant tôt furent venus li conte et li marcis, 
Godefrois li vaillans les a à raison mis; 
Tôt lor a aconlé conment li sors fu dis 
Et conment il doit prendre la lor que fisl David, 
Et le verai sépulcre où Dex fu mors et vis. 
« Cha outre en est passés li rois en cest païs, 
Por moi et por mes frères, que il eûsl mordris; 
Se .1. abes ne fust, tos nos eiist ocis. » 

Quant li baron l'entendent, loés fu Jhesu cris; 
Le jor en fu mains prinches joians,ot esbaudis. 
Li dus les en apele, si lor dist son avis : 



[3146-3174] IT DE OODEFROID DB BOUILLON. I^â 

c Seignor, ce dist li dus, entendes à mes dis : 

A tes Yosvoil proier, com à mes bons amis, 

Que chascuns s aparaut et de vair et. de gris, 

De riches dras de soie, de pailes de samis; 

Si soit chascuns montés sur son cheval de pris, 

Les lances ens es poins, les escus as cox mis. 

•Vf. eschieles ferons de nos barons eslis; 

Chascuns ait manche à dame, si iert plus grans delis, 

Et voisent bohordant là fors en cel larris; 

Et jo chevalcherai entre les viex floris, 

Entre moi et mes frères, as corages hardis. 

Tos sera portendus cist grans palais voltis; 

Quant la nuit iert venue et li soirs enseris, 

Bien sera aprestés cist grans palais bastis 

De riches luminaires et de cherges espris. 

Quant à moi iert venus li rois en cest païs, 

Et il iert descendus et al mengier assis, 

A tos vos voil proihier, com à mes bons amis, 

Qu'il ne vos liegne mie com vilains esbahis. » 

Quant li rois Godefrois a sa raison finée, 
N/i a cel qui ne Tait volentiers créanlée. 
Son senescal apiele, si li dist sa pensée : 
ce Gardés que ceste sale soit moult bien acesmée, 
De chendax et de porpres moult bien encortinée, 
De jonc-et de menlastre moult bien englaiolée. » 
Et cil li respondi sans nule demorée : 
« Sire, bien sera fait puis que il vos agrée. » 
No baron et no princhc ont grant joie menée, 
De si que el demain que vint à r.ijornée 



116 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [3I7&-3203] 

Toi se sool achesmé, quant messe Ta cantée. 
De Buillon s'en issirent cha defors en la prée. 
Là fa chascune eschiele noblement ordenée. 
Engerrans de Saint-Pol la première a guiée, 
.T. jenliex chevaliers de moult granl renomée, 
Fiex au conte Huon, à la trenchant espëe. 
Là peûst-on véir mainte ensaigne fremée, 
Tant mantel vair et gris, tante porpre parée, 
Et tante riche ensaigne à or enluminée. 
Maisoncques n*i ol elme, ne broigne endossée; 
Del duc sont dessevré, chascuns lance levée. 

Li quens qui tint Ponteu après lui s*aro(a, 
Âtot .G. chevaliers c'avoc lui amena ; 
Bachelers estoit joules, plus bel de lui n'i a; 
Tote sa compaignie richement achesma 
De riches vestemens des meillors que il a. 
Il se parti del duc, congié n'i demanda; 
Ne repaierrout mais, si les encontrera 
Li rois Cornumarans, qui s'en merveillera. 

Li bons dus de Lovaing, à la chère grifaigne, 
A fait la tierche eschiele o sa riche conpaigne, 
A .m.c. chevaliers sor bons chevax d'Espaignc : 
Bien les a ordenës très en mi la campaigne. 
Là peûssiés véoir tante riche entresaigne. 
Tant mantel vair et gris, tant vcstement esiraignc. 
Del duc s*cn sont parti sans nule demoraigne; 
Les chevax laissent corre lot contreval la plaigne. 
Ne retorneronl mais por home qu'es destraigne, 
S'encontreront l'abé et le roi d'Aquaitaigne. 



[320I-3232J ET DK GODBFROIO DE BOUILLON. 117 

Li das de Loheraine, qui prox fu el sachans, 
A fait la quarte eschiele de chevaliers vaillans 
Bien Tarent .iiii.c. sur les chevax corans. 
Là peussiés véoir tans destriers auferrans, 
Et tante roide lanche, tans gonfanons pendans. 
Tans mantiax Tairs et gris, tant bliaus traïnans. 
Tans pelichons hermins, qui larges ont les pans. 
Del duc s'en sont parti qui fu liés et joians, 
Lor chevax laissent corre grenus et bien corans ; 
Ne retorneront mais arrier par nul samblans. 
Si les encontrera li rois Gornumarans 
Et li abes Girars, qui prox est et vaillans. 

La quinte eschiele fist dans Robers li Frisons 
Alot mil chevaliers, lachiés les gonfanons. 
Là peûsi-on véoir tans auferrans gascons, 
Et tante grosse lanche et tans riches penous. 
Et tante riche ensaigne de riches siglatons. 
Tans mantiax vairs et gris, tans hermins pelichons 
Et tant riches bliaus enlailliés à girons. 
lii quens se part d'iluec, moult fu grans li resons, 
Et brochent les chevax des tranchans espérons. 
Vont s*ent tôt bohordant sor les chevax roons. 

Godefrois de Buillon, à la chère hardie, 
El si autre doi frère, qui Dex soit en aïe. 
Sont ariere remés et la grant baronie. 
Li bons vesques de Mes fu en lor compaignie. 
Et li dus de Lemborc, o sa chevalerie, 
Et li quens de Hainaut et sa grant seignorio. 
Et Hues de Saint-Pol, ù la borbe florie; 



Ii8 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CTONE [1238-3268] 

S'i fu li quens de Gines, qufst de grant cortoisie, 
Moult doit estre joians qui si faite geol guie. 

Witasses de Boloigne flsl une grant Toisdie; 
Les barons apela : or oies quMI lor prie ; 
Que il facent .i. parc en mi la praerie. 
Volentiers li otrient, que nus ne li dénie 
Ses .111. flex mist emmi, dont faite est laramie. 
Tant com dure une hanste, ne Tmescréés tos miei 
N'aprochast nus à ax, tant ait grant seignorie. 
La peûst'On véoir tant destrier de Hongrie, 
Et tant riche bliaut de soie d'Aumarie, 
Tant mantel vair et gris, qui par terre balie. 
Moult ont bien lor compaigne rengie et establie; 
Le pas vont chevalchant, sans noise et sans folie; 
Nus d'ax ne porte lanche, ne espée forbie. 

Or vos lairai del duc et de sa compaignie, 
Si dirai de Tabé qui Jhesus beneïe. 



XVI 



L'abbé de Saint-Troud part avec CorQumaran pour se rendre à Bouillon. A. une 
lieue du château ils rencontrent successiTenient : Eogucrran de Saint- Paul, 
le duc de Louvain, le duc de Lorraine et le comte de Flandres. Ils sont 
entourés d'un nombreui cortège de chcTaliert . Étonnement de plus eo plu« 
grand de Coruuuiaran, qui croit à chaque instant afoir rencontré Godefroi. 

LI bons abes Girars, qui tant fit à proisier, 
Al terme qu'il ot mis ne se volt atargier, 
Ains a fait sa maisnie moult bien apareillier. 
En sa compaigne furent dus c'a .x. chevalier; 



[3254-3283] ET DE OODEFROID DE BOUILLON. 149 

Si mena .xu. moines et son priox Gantier; 

Et avoc fn li rois, qui le corage ot fier, 

Et ses compains o lui, qui monlt fait a proisier. 

Chascnns avoit sos lui .i. bon corant destrier, 

S'ot bon mantel an col, de drap de Monpeslier, 

Li sebles et les lasmes et li tasel d'or mier 

Fussent grief à avoir qu'es volsist esligier 

Se li rois crëist Deu qui lot a à jugier 

Ne fu plus biax de lui très le tans Olivier, 

Ne nul meillor en Franche por ses armes baiilier. 

Li bons abes Girars pense de Tesploitier. 

Ainsi corn d'une leue dut Bnillon aprochier, 

Es poignant Engerran, .i. nobile guerrier; 

Bien sont en sa compaigne .iiii.g. chevalier. 

Quant virent les escus luire et reflamboicr^ 

Li rois Cornumarans se prist à merveillicr; 

L'abé en apela, se Tprist à araisnier : 

ce Sire, quel gent sont ce que là voi chevalchier? » 

Li bons abes respont, où n*avoit qu'enseignier : 

« Compaignon sont au duc, qui tant fait à proisier. 

Qui cha fors sont venu por ax esbanoier; 

S'en seront plus hailié quant venra al mengier. 

A iceste parole est venus al princhler 

Engerran de Saint-Pol, où n'avoit qu'enseignier. 

Li bons abes Girars li enquist sans largier : 

« Sire, où est li dus? ne me devés noier. o 

Et cil li respondi sans autre latimier : 

a II remest à Buillon en son palais plenier. » 

Outre s'en sont passé, moult mainent grant tempier. 

Et li abes s'en vait, qui n'a soing d'atargier. 



i^O Lk CUANSOlfDU CHEVALIER AU CYONB [3284-3312] 

Quanl li quens Engerrans s'en fa outre passés, 
Li bons abes chevalche, qui prox fu et sénés. 
Il ne sont mie aie .v. traities d'assés, 
Quant li quens de Ponleu revint tos achesmés; 
En sa compaigne avoit .c. chevaliers montés. 
Quant li rois voit les lanches et les penons fresés, 
El les riches ensaignes et les escus listes, 
L*abé en apela, si com oïr porrés : 
a Est ce ore li dus qui là vient arotés? 
— Nenil, ce dist li abes, ja mar le quiderés; 
Âins sont de sa maisnie; de Buillon sont tomes; 
Nul jor n'enala onques li dus si esgarés, 
Que al mains n'ait o lui .m. mile de ses pcrs, 
Eslre les haus barons dont il est plus aînés. » 
Es le conte puissant et ses gens arolés , 
El saluent Tabé, quant les ont enconlrés. 
a Sire, ce dist li abes, envers moi entendes : 

Où'sl li dus Godefrois? Gardés ne Trac celés. 
a Sire, ce dist li quens, à Buillon esL remés. » 
Puis broche le cheval des espérons dorés, 
Trestos ses conpaignons en a outre guiés. 
Moult demninent grant bruit as deslriers abricvês 
Et li abes s'en tome et li rois coronés. 

Qant li quens ot passé le rois Cornumarant, 
Li abes s'en torna moult tost esperonant, 
Entre lui et le roi vont ensamble parlant. 
Il n'orent mie aie le trait à .i. serjant, 
A rissue d*un val par delés .1. pendant, 
Es le duc de Lovain, à esperon brochanl; 



[3313-3341] ET DE 60DBFR0ID DE BOUILLON. 1*21 

Et sa riche compaigne vient après bobordant. 

Là peûst-on véoir tant bon cheval corant, 

Tant mantel vair et gris, tant tiret traînant» 

Et tante grosse lanche à gonfanon pendant, 

Et tante bone ensaigne, tant escu reluisant. 

Quant li rois les perchul, moult s'en vait merveillant. 

Le bon abé Girart demanda en riant : 

a Est-ce ore li dus qui là vient chevalchanl? » 

— Nenil, ce dist li abes, si mVit S^ Amant! 
Ains sont si compaignons, qui se vont déportant. 
Onques ne Tvi si sol, nul jor en mon vivant, 
Qu'ensamble o lui ne fussent jii.m. combalant. 
Sans ses privés amis qui le vont conseillant. 
Quant li Rois l'entendi, tôt mua son samblant; 
De maltalent et d*ire vait forment sospirant; 

Or croit bien que li sors ne va mie mentant, 
Qui dist qu'il li toirait s'onor à son vivant, 
Elconquerroit la terre etderiere et devant. 
Atant es vos le duc qui là vient chcvalchant, 
Et salua Tabë qui venoit loi devant : 
a Sire, ce dist li abes, por Deu le Roi poissant, 
Ou est remés li dus al corage vaillant? 

— Sire, il est à Buillon, je le sai vraiement. » 
Puis broche le cheval, si s'en lorna poingnant. 
Moult demainent grant noise li destrier auferran; 
Li abes et li rois s'en tornerent atant. 

Quant li dus de Lovai n ot l'abc trespassé, 
Li bons abes s' en tome, n'i a plus dcmoré; 
Entre lui et le roi qu'il avoit amené; 



IÎ2 LA CHANSON DU CHBYALIBR AU GYONB [8S43-8S70] 

Il n'orent mie esté .i. arpent mesuré, 
Quant ont de Loheraine le franc duc encontre. 
Bien sont en sa conpaigne .nii. c. adobé. 
La peûst-on Téoir tant destrier abrie?è. 
Et tante grosse lanche et tant fer acheré 
Et tante bone ensaigne, et tant escu boclé, 
Tant mantel vair et gris, tant bliaut gironé. 
Quant li rois les choisi, s*à Tabé apelé : 
Sire, est-ce li dils qui tant a de fierté ? 

— Nenil, ce dist li abes, par sainte carité, 
Onques ne vi le duc issir de sa chité 

A si petit de gent com là Toi assamblé. 
De ses conpaignons sont, ce sachiés par yerlé. 
Qui pour esbanoihier sont as chevax monté. 
Encor a tex dis prinches dedens sa poésie; 
Ni a cel qui ûen ait mil chevaliers armés. 
Sans les autres barons qui de lui sont ptisè, 
Qui le vienent servir tôt à sa volonté. 
Quant li rois l'entendi s*a le chief encline. 
Or voit bien qu'il perdra trestote s'ireté. 

Âtant es vos le duc, et salua Tabé. 
€ Sire, ce dist li abes, qui le poil ot mesié, 
Où est remés li dus al corage aduré? 

— Sire, il est à Buillon en son palais listé. 
Âtant s'en passa outre, n'i a plus demoré. 
Grant effroi démenèrent li destrier sejorné ; 
El li abes s'en vait o le roi coroné. 

Quant li dus ot passé le roi en mi la plaigne, 
Li bons ubes s'en torne, à cheval, la campaigne. 



[8371-S396] ET DB OODBFROÏÏI DE BOUILLON. 123 

A rissir du valchel delé3 une montaigne 
Es le conte de Flandres et sa riche compaigne. 
Là peûssiés véoir tant destrier d^Alemaigne 
El tante grosse lanche et tante riche ensaigne, 
Et tant escu à or de moult très riche ovraigne. 
Tant mantel vair et gris et tant bliant estraigne. 
Quant li rois les choisi de la terre loingtaigne^ 
Il les montra Tabé, à son doit les ensaigne : 
« Sire, or voi-jo le duc, qui nul home n'adaigne. 
— No Test, par saint Mallou,c'on requiert enBrelaigne; 
As gens qu'il maine o lui n*a ci nule bargaigue. 
N'est ne povres ne riches, s'il velt, delsien ne praigne. 
Quant Cornumarans Toi, sa dolors li engraigne. 
c Hé las, ce dist li rois, fait ai maie gaaigne : 
Tôt conquerra Surie, qui s'en dolle, ne plaigne! 
N'i remanra castiax à pui, ne à montaigne. 
Ne donjons à gasler, s'il velt, que il ne fraigne, 
Ne murs, ne rollëis que à terre n'empaigne 
Ja por nule desfense nen ierl que il remaigne. 
Es le duc apoignant sor .i. cheval d'Ëspaigne, 
Et salua Tabé de la vertu haulaigne. 
Li abes li demande, en qui grans sens se baigne . 
tf Où 11 dus est remés, à la chère griiïaigne? 
— Sire, il est à Buillon en sa sale demaigne. » 
Alanl s'en passa outre sans autre demoraigne; 
Ausi fait c'on n'en sace vaillant une castaigne. 



m LA CHANSON OU CHEVALIER AU CYGNE [MST-3il7] 



XVI 1 



Godefroi de Bouillon et ton barnage arriTent enfîn. Cornumaran Toit le duc 
et les deux frères. Il les accompagne jusqu*à Bouilloo. U est frappé de 
stupeur. Il expoie à son compagoon de ruule combien tout ce qu'il volt jus- 
ti6e es prédictions de la reine Calabre. 11 demande à parler à Godefroi. 



OUAUT Robers H Frisons ol Irespassé le roi, 
Li abes s'en torna, qui fu de bone foi. 
A rissir d'un valcel par delés .t. chaumoi, 
Encontrent le Barnage et le duc Godefroi. 
Le petit pas chevalcent, sans noise et sans effroi ; 
NU a escu, ne lanche, ne ensaigne à orfroi. 
Tant cheval véissiés ambler sor le perroi. 
Tant mantel vair et gris et tant riche conroi. 
Quant li rois les choisi, moult en ol grant unoi ; 
L'abé en apela, si li mostra al doi. 
« Sire, jo voi le duc, si com jo pens et croi. 
— Voire, ce dis li abes, ore i est-il par foi. 
Tel conpaigne a li dus, quant va en esbanoi. 
Âinc mais por qu'en essi^ n'en vi o lui si pot. » 
Cornumarans respont : « Par lo Deu où jo croi, 
De celé conpaignie que jo là venir voi 
Porroit li dus tenir un amiral tornoit 
Bien doit terre lenir qui tel gent mené o soi! » 

Quant li rois encontra Godefroi de Buillon, 
Bien sont en sa conpaigne .iiii. c. compaignon. 
L'abë en apela, si Ta mis à raison : 



[3il8-344C] ET DE 60DEFR01D DR BOUILLON. 1*2 :i 

c Sire, je voi ici tanl prinche el Uni baron. 
Tant manlel vair el gris, lanl riche siglalon 
Que ne connois le duc par nisune acoison. » 

— Sire, ce disl ii abes, entendes ma raison : 
Se tanl avés en vos sens el discrelion. 

Bien conislrés le duc à la clere fachon, 

Godefroi le jenlii, qui cuer a de lion. 

Li dus fa ens el parc, sor .i. cheval gascon. 

Chascuns avoit vestu .i. vermel siglalon, 

Li mantel c*ont as cox sont mouli riche et moult bon, 

Li tassel et les orles valoient maint mangon ; 

Li dus ol .1. chapel qui n*est pas de coton; 

£nlor avoit .i. chercle de Tovre Salemon, 

Mainte pierre i avoil, dont jo ne sai le non; 

Le duc Toi envoie li sires de Mascon. 

Li rois Cornumarans, qui cuer ot de félon, 
A veû les .m. frères el le chcrne environ. 
Tant conme dure en loing la hasle à .i. penon 
N'abile nus à ax par nule anonsion. 
Li rois dist à Tabé, ne mie à trop haut (on : 
€ Sont-ce là li (roi frère en mi cel quaregnon? > 

— Oïl, ce dist li abes, foi que doi S* Simon : 
C*esl li dus Godefrois al capel esclavon. » 
Quant li rois renlendi, ne dist ne o ne non : 
Tos li sans li frémi de si ens el (alon. 
Adonc volsistil eslrc dedens sa région, 

Oj h Meque la grant, devanl son Dcu Mahon. 

Li bons abes Girars, qui lanl fu prox cl ber, 
Si li a demandé s'il vell à lui parler. 



120 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CTGNE [344î-3*7fi| 

Cornuraarans respont : a Mouille puis desirror, 

Mais que vos li doiés mon erremeni celer. 

Car il me feroit lost ocirre et desmembrer. » 

Li abes li respont : « Ne vos esluet doler; 

Vers le duc vos quit-jo moult richement cel^r. » 

Sa maisnie commande iluec à demorer ; 

Onques ne volt nului fors le roi amener. 

Li baron li font voie, si l'ont laissié aler. 

Li dus ala encontre, 6*e$ prist à saluer, 

Et regarde le roi, voit le bel baceler: 

« Sire, fait-il Tabé, ne me devés celer, 

Qui est cest chevaliers que jo voi ci ester ? » 

— Sire, c'est .i. miens mes, s'a esté outre mer. » 

Quand li dus Tentendi, si Tala acoler : 

a Por vos le voil-jo moult et chérir et amer, 

Très ces pas en avant servir et honerer. 

€ Sire, ce dist li abes, ce fait à mercier. » 

Godefrois li vaillans li prent à demander 

De quel contrée il vient et où il veltaler. 

Li abes li respont, qui moult fist àloer : 

Sire, vossui venus .i. mien conseil mostrer. » 

Quand Godefrois l'oï, samblantflst de penser, 

Puis en fist les barons en sus .i. poi (orner, 

Ënfresi c'a Buillon ne volrent arester. 

Les borjois et les dames, qui on fist conmander, 

Véissiés en ces places trescher et caroler. 

Esquiers etserjans et puceles canter, 

N'i a maison, ne rue c'on i puisse irover 

Qui ne soit portendue de paile et de cender, 

Et n'i ait .G. aubers pour vassans adober^ 



[347T-9S0S] ET DB 003EFROID DE BOUILLON. 127 

Et .c. elmes luisans, donl li chercle sont cler, 
Et les meutes des chiens por lor cors déporter, 
Osloirs et esperviers et gerfax por voler. 
Li rois s'en esmerveille, si commence à penser ; 
Son conpaignon apele où se moult pot Her : 
« Jo ne porroie mie tel richoise assambler, 
N'en trestot mon pais tel richesse trover, 
Com nos povons ici véoir et esgarder. 
Se chist dus vient el règne que j'ai h govcrner, 
Ja ne trovera home qui voille contrester. » 
Godrefois et si frère, qui n'ont soing de gaber, 
Descendent al perron, oels maint riche per, 
Et montent en la sale c*on ot fait atorner, 
De ccndax et de porpres moult bien encortiner. 
Quand li mengiers fu près, si alerent disner. 
Etcontreval la vile avoit serjans montés, 
Que nus hom n'i melTace, dont cris i fust levés. 
Godcfrois fist l'abé premièrement laver. 
Et en après le roi, que moult volt honerer. 

Godefrois H vaillans, qui prox fu et hardis, 
ATabé et le roi premièrement assis ; 
Puis s assistrent li conte, li prince et li marcis ; 
Tant mes i ot le jor ne sai que vos devis. 
Li rois a regardé le grant palais voltis. 
Qui bien fut portendusde tires de samis, 
D'ostorins et de porpres et de bons dras de pris; 
Regarde ces haubers et ces elmes burnis; 
Les espées Irenchans et les espiés forbis, 
Voit ces princes vestus et de vair et de gris. 



128 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [3606-3534] 

Devant le ducservoient .vi. conle de liaul pris 
El devanl lui méisme en ol li dus. ii. mis. 
Tunl li portèrent mes loscn est esbains. 
L*abé en apela, si Ta à raison mis : 
c( Sire, moult eslcis dus coriois et bien apris, 
El moult par esl poissans, si corn moi est à vis* 
Quant il puet tel barnage joster en cest pais. » 
Li abes li respont, qui moult par otbons dis: 
« Sire, ce n*est encor ci niens, nM a fors ses amis ; 
C/est privée maisnie, tant en a-il tos dis. 
Mais s*il avoit besoing qu'il mandast ses amis, 
Ains .XV. jorsauroit .c. mile ferveslis. » 
Quant li rois Tenlendi, si Tu moult esmaris, 
Purs a dit à Tabé : c S'il fust rois des Parsis 
Et de Jérusalem où lant a or massis, 
Si esleroil-il bien et bêlement servis. » 

Li rois Cornumarans s'apuia sor la table, 
Son conpaignon apele c'oii clame Malorlable; 
Chevaliers esloil buens, cucr avoit amiable : 
«c Amis, fait-il à lui, or ne lien mie affable 
Le sort qui fu jclés, mais lot à verilable. 
Onques Tiebaus li bcrs, qui maris fu Orable, 
N'ol nul jor en sa vie tant riche concslable. 
Ne lant bol chevalier com je voi ci à table. 
Se cist dus el si frère, qui tant sont redotable, 
Volent passer là outre, à lor granl jonl miraltle, 
Tote prendront la terre enfresi qu'on Canable; 
N*i Iroveronl cité ja lor soil conlrestable, 
Ne lor, ne fremelé, ja lor soit défendable. 



[3S3S-3S64] ET DE OODBPROID DE BOUILLON. i29 

< Sire, fait li hermins, moult yos voi esmaiable; 
Là outre les menront li .c. mile diable; 
Quant vos serës armés sor yo cheval d'arable, 
Et tôt vo chevalier, qui sont de vos tenable. 
Plus ierenl de .c. mil, lot hardi conbatable; 
Ja ne perdrés par aus la montance d'un sable. » 
Quant li rois entendi le consel aceptable : 
€ Amis, fait-il à lui, moult as le cuer mirable I » 

Li rois et ses compains ont laissié le plaidier 
Et li dus Godefrois est levés del mengier; 
Li conte et li marchis et li bon chevalier 
As esches et as tables se vont esbanoier. 
Li auquantsont aie escremir et lanchier; 
Li autre aval le bore caroler et trescher, 
Et font ces vers conbatre et ces ors desloier. 
Godefrois et si frère son remés el planchier. 
Li rois traist celé part Tabé qu'il ot moult cliier, 
Il Ten a apelé sans autre latimier : 
c Amis, jo voil à vos .i. un petit conseillier. 
Se jo ne me dotoie de mon cors empirier, 
Volentiers me voiroie à cest duc acoinlier ; 
Onques mais ne vi home tant fesist à proisier. 
El li abes respont, où n'avoit qu*enseignier : 
€ Parlés seûrement, ne vos caut d'esmaier; 
Si com jo croi et pens, si me peust Dex aidier, 
Li dus perdroit anchois de sa terre .i. quarlier, 
Que ja vos forfesist le montant d*un denier. » 
Quant li rois Tentendi, nM ot qu'eslééchier; 
Il est venus au duc, qui le courage ot fier. 
Or oies de quel chose il le voll nraisnier. 

II. \i 



II 



)30 LA CHANSON Dt) CAEtALtfclt AU CToNK [t&tS-SSSS] 



XVIII 



Coroumaran w déeoatïc I Oodéfifol. GélÉki-ei lut aptiMtid ^tlê dâni eiii(| êt% 
il ira l'attaquer dani son royaume. < D'ici là, dit le roi de JéruMlem, toal 
lera prêt pour ma défeoiel • tl demande et obtient un sauF-ronduit pouf 
retoanter à Jétliialém. 



QUANT Corntimarans ot qu'il est asseurés, 
Il est venus au duc, si t'en a apelé. 
« Sire, fait-il à lui, envers moi entendes : 
Tant ai veû en vos et valors et bontés, 
Gortoisie et proeche, honor et largeté, 
Que jo vos gehirai mon cuer et mon pensé, 
Gonment est de l'àfaire est venu et aie. 
A Mahomet à Mec a on .i. sort jeté 
Que vos el vo doi frère, qui tant sont redoté, 
Devés prendre Andioche, la mirable chité, 
Et de Jherusalem ferés vo volenté. 
Desiretés serai, ce m'a li sors conté, 
Por ce sui jo venus cha outre en cest régné. > 

Quant li dus Tentendi, s^en a Deu mercié; 
Voyant tos ses barons à ie roi apelé. 
€ Quex hom estes- vos donc? ne me soit pas celé. 
— Sire, jo sui .i. hom qui moult a desirré 
Que véir vos peûsse el vo grant richeté; 
Rois sui de Jursalem et si tieng Tireté. 
Por vos passai cha outre ensi atapiné, 
N'i amenai baron, ne mais .i. mien privé. 



[3&86-aéi4| Et DE âODEPROID DE fiOOILLON. 13i 

Jo ving à Sàitileron, û*i oi gairës esté. 
Quant l'abes me connut, qui moult tn*â hoheré, 
Sire, pot* vos véoit m*â ichl amené; 
Or m'en irai ariere, qtiatlt à yos at parlé, 
Plus en serai haitiés en trestol mon aé. 

Quant Cornumarans a sa raison defenle, 
El li dus rot motilt bien entendue et oïe; 
Où qu'il voit les barons, si lor dist sa deVié : 
€ Seignor, dist Godefrois, à la chère hardie, 
En a chi bêle chose, se De& vos beneîe: 
Que Jhesus nos demostre, li flejL sainte MdHe. 
Jo ne lairoie pas por toi Tor de Pavie 
Que jo ne pas là outre, se Dex me doné aie. 
Par force conquerrai le règne de Surie, 
Jherusalem prendrai qui^st de graht seignorte, 
Si la délivrerai de la gent paienie ; 
La loi Deu i sera honerée et servie. » 
Quant li baron l'entendent, n'i a cel qui ne die : 
« Hé Dex! car fust-ce ja qu'ele fust establie i % 
Cornumarans respont, de noient ne s'oblie : 
€ Sire dus Godefrois, ne vos désréés mie; 
Ains en sera, jo croi, mainte large crolssie 
Et mainte riche broigne rompue et dessarlie, 
Maint cors en iert sanglons, dont Tarme en ieft perte , 
Anchois que vos laies, sera cher deservie. 
Et si vos la prenés par vo chevalerie, 
Tant ai en vos vefl proece et corloisie, 
Sachiéâ par Vérité, trop ne Pplainderal mie ; 
Bons ne Tporroit avoir de plus granl seignorie. » 



133 LACHAKSON DU CBKVALIBR AU CTGNK [36IS->et1] 

'< Sire das Godefrois, dist li rois , enlCDdës : 
Jo proi par to merci qae .1. don me donés. 
— Qnex est-it ? fait li dus ; ne me soit pas celés, 
Je l'ros doins volenliers, ja mar le mescresrés, 
Porcoi jo n'en doie estre de mes homes blasmés. « 
CornnmaraQs respont : ■ Aparmaio le sarés : 
Dites-moi le termine que là oulfe venrés. » 
Godefrois li respont. qui prox ta et seoés : 
« Se de si à .t. ans là outre ne m'arés. 
Jamais en vostre vie mar tos en doterës: 
Ne voil pas chose dire qui oc soil vérités. » 
Cornumarans respont li vassax adurés : 
a AiDs que li termes viegne qui ci est denomés. 
Sera si mes pals garnis et aprestés 
Qa'il ne dotera home, qui de mère soit nés. 
Or Terai renrorcher mes grandes Tremetés, 
Mes castiax et mes viles, mes bors et mes cités. 
io ii'i quide mie eslre à escari trovés; 
Ensemble moi aorai tex .c. mil adobés, 
N'i aura cel ne soit richement conréés 
D'armes et de clievax, de destriers abrievés. 
Anchois que de ma terre soie desirelës 
L'aura bien acatëe cil qui en iert chasés. 
Ja tant corn Terir puisse de l'espée del lés 
Ne serai par Mahom vis recréans clamés ! > 

Deus jors 
Aine mex ni 
Qu'il fu, et s 
Chascun jor 



J3G44-367!} ET DE OODBPROID DE BOUILLON. i: 

Les escus à lor cox, desor les anrerraos. 
An lier jor vint au duc qui (a nobles et frans; 
Avoc lui fu li abcs qui fu prox et vaillans : 
a Sire dus, fait li rois, enlendés mes semMans : 
Por vos et por vos frères, doot li renon est grans, 
Vtn-jo en cest païs comnie lapins qaerans. 
Or m'en revoil aler ; itex soit vos conmans 
Que jo n'aie garde, moull Terés que vaillans; 
Se jo m'en puis raler sains et sans et vivans, 
Moult en serés ioés enlre les Aufricans. » 
Quant Godefrois l'entenl, ne Tu mie laisans : 
K Sire, Tait-il au roi, or ne soies dotans ; 
Tant com ma terre dure vos serai bons garans. 
Vos plairoit-il à prendre ne or tin, ne besans, 
Ne biaumes, ne haubers. ne espées tranchans, 
Chevax, ne palefrois, ne bons destriers corans. 
Il n'est nus bons avoirs dont jo soie lenans. 
Se vos le voles prendre, dont ne soies joians, 
Porl'amorà l'abé qui est vos connissans. 
— Sire, votre merchi, distli rois mescréans, 
Ja ne prendrai dcl vostre la monlance d'uns gans. 
Dont rommanda li abcs t .v. de ses serjians 
Qu'il mesissent les seles es palefrois anblans. 

Li abeset li rois au duc ont pris congié; 
Es palefrois montèrent, qui sont apareillié. 
Godefrois li vassaus a le roi convoie 

ipié; 

igié. 



i34 LA ÇH4NS0N DU CREVAMEH AU ÇYON^ [3678*8702] 

Et tantescu à or, et t^ntpepon lachié. 
Quant li du$ ot T^t^é acolë et baisié, 
Arrière s'en repairent lot joiant et haitié, 
Li rois CorilUTnarans a Tabë araisQié : 
ce Sire» IPOUU ai le cuer dervé et esragié 
Quant jo me descovri à cel duc resoignjé; 
Jane quidaj torner, si m'eustmehaignié. 
Moult par nos a mostré grant semblant d'amistié ; 
Chertés aine ne vi home si très biep enseignié. » 

Tant a ra|}es Girars erré et cheyalchié, 
Que il vint à Sainl Tronc, s'a le roi herbergié 
De si que el deqiain que il fu esclairié, 
Que il se sont levé et vestu et cauché. 
L'abes li vint devant, qui De]( Qt anonchi^ 
Che dont il Turent puis maint home detrenchié, 
Et tant Tort castel pris et tant mur pechoié, 
Tantes bones chités et tant seignori sié : 
Veve en fu mainte dame, mains enfes eschilliés. 

Li rois Comuiparan^i à Tadurécorage, 
En apela l'abô, qui iqouU Ql le cuer $age : 
« Sire, fait-il à lui, entendes mon langage, 
Gardés que jo n'i aie enconbrier ne domage; 
S'on me fesoit anui, vosi ariës hontage, 
R'aler voil en ma terre et en mon iretage. 
Li rois et ses conpains r*ont pris lor tapinage ; 
Onques meqer n'en volrent destrier, ne mul d'araga ; 
Ne portent vair ne gris, mais .|i* cotes deaarge. 
Quant sontapareillié, n'i font lonc arestage ; 
Il ont prié Tabé, qui fut de bon coraga, 
Qu'il prendront son congié et feront ior voiage* 



[a70a-3797j iT Dg 0QD9FRPIP DB BOUILLON. t3o 

Li rois Gornumarans, qui le corage ot fier, 
S'esl bien atapinés à guise de palmier ; 
Esclavine ot et palmes et sollers à loier, 
Et bon capel de feutre etbordon de pomier. 
Ains que vespres venist, en ot si grand mestier, 
Que il ne le dqnast por ffill livrps d'or wier. 
Li rois fut frans et fors, bien sambla chevalier; 
Se il créisl en Deu, le verai juslichier, 
N'eûst meillor en France por ses armes baillier. 
L'abé en apela, se Tpristà graciier : 
« Sire, fait-il à lui, moult V09 doi avoir ebier; 
Mostré m'avés le duc dont oi graDt desirrier, 
Et ses autres .11. frères, qui moult sont à proisier ; 
Ramené m'en avës sain et sauf et entier: 
De r aleren ma terre ne me voil mais titrgier. » 
Li bons abes Girars, qui moult fait à proisier, 
Monta soi tiers de moines por le roi coQvoier; 
Onques ne volt mener palefroi, ne destrier, 
Ne porter vair ne gris, ne argent, ne or mier. 
Plus de .11. leues grans d'un home péonier 
L*a convoie li abes, c'aino ne le voll laissier; 
Puis li doue congié, si ppenl à repairier; 
Yait s'en Cornumarans qui n'a soing d'atargier. 
Ains que voie le vespre, ne le soleil cochier, 
Aura moult grand péor de la teste à trenchîer* 



136 IK CHANSON DO CHEVALIER AU CYONE [3728-3748] 



XIX 



Thi«rry de Lounoe, banni de Bouilloa par Godefroi, m met ea «mbuicade 
poar attaquer et tuer Coraumann, espèrent par ce moyen rentrer en grice* 
Cornumaran croit qu'il a affaire à dee anasiine aposlés par Godefroî. Il tue 
Thierry, et apprend d'an de eee complices la Térité fur ce traître. Godefro 
en eit informé. 



SBiGNOR, or entendes, franche genthonerée : 
Si entendes canchon, qui moult doit estre amée. 
Por iceste aventure que ci vos ai contée. 
Furent prises les crois et la grans ost jostée« 
Dont la sainte cités fu prise et conqueslée, 
Où Jhesus fu trais de la gent deiïaée. 
Or conmenche chanchons de bien enluminée; 
Onques par jogléor ne fu meudre cantée. 

Vait s'ent Cornumarans, s'a la teste enclinée; 
Moult est liés et joians que sa vie est salvée. 
Mais li grans aventure qui li fu destinée; 
Car anchois que il voie trespasser la vesprée, 
Aura dessus le bus la teste dessevrée^ 
Se moult bien ne li est deiïendueet gardée. 
Uns chevaliers leseut, soi tiers, à rechelée, 
Que Godefrois avoit bani de sa contrée ; 
Bien ol oï del roi conter la renomée, 
Si com la riche cors fu par lui assamblée; 
Pense s*il Tavoit mort sans noise et sans criée, 
Que rire Godefroi li seroit pardonée. 
Li chevaliers sot bien le païs et Testrée, 



[3749-3777] ET DE OODEFROID DE BOUILLON. 137 

Et a lai^sié la voie qui plus estoit hanstée ; 
Le roi a devancé, le fons d'une valée ; 
lluec s'est enbuschiés en une grant cavée : 
Se le rois ne sM garde, à la chère membrée, 
Mors iert et desconfis, la teste aura colpée. 

Quant Tierris de Losane fu el val enbuisciés, 
Ses conpaignons apele, si les a araisniés : 
a Seignor, fait-il à ax, faites pais, si m'oiés: 
Jo fui de ma contrée et banis et caciés; 
Se Godefrois me tient, ja n*iere respitiés ; 
Se clst rois de païens est mors et detrenchiés, 
Bien sai que jo seroie vers le duc apaiés : 
Or vos voit tos proier que loialment m'aidiés. » 
Et cil respondent : a Sire, ne soies esmaiés : 
Se il passe par chi, tos est à mort jugiés ! » 
Li rois et ses conpains ne s*est pas atargiés ; 
En la valée entrèrent, où esloient gaitiés. 
Chil li salent devant dont il fu espiiés; 
 haute vois li crient : « Mors estes, renoiés ! » 
Quant li rois les choisi, moult s*en est esmaiés; 
Son conpaignon apele : « Envers moi vos traies! 
Mort somes et traï, de verte le sachiés. 
Godefrois et li abes les a ci envoies ; 
Bien le me dist mes pères je seroie engigniés : 
Par Mahon! se jo fusse armés et haubergiés^ 
Ne dotasse tex .iii.ii. botons entailliés. 
Mais anchois que g i mu ire, iere à els acointiés! 
Atant es vos Tierri, qui lor vinteslaissiés, 
Et si doi conpaignon le sevcnt par detriers ; 



138 LA CHANSON pq CQ^VALIER AU CyaNB [3778-3906] 

Li faus pèlerin ont su^ les ))ordons dr^cbiés. 
Cornumarans li prox s'est mouU bieq aOiçliiés 
Que cher s'i vepdeR que il soil delrencbife» 

En mi le val e$larenl aqdoi li Arabji 
Li .1. conforte Tautre, ne sont mie esbahi. 
Cornuioarans li prox appla son norri : 
(( Par foi, sire conpains, savoir pqës 4e fi 
Que li dus et li abes le$ £^ envoies chi 
Por nos colper les testes ; mort sQ|oe3 et boni t • 
Et Tierris laisse corre, qup li dus ot b^pi. 
Et met l'escu avant et tint Tespée forbi ; 
Le conpaignon le pi eq mi le f\fi feri, 
Puis Tempaint par vertu et li païens caï, 
Li cors est estendus et Tarme s'ep parti. 
Quant li rois le vit mort, ipouU ot le cuer ip^fi; 
Âinc ne fu si dolaps pui$ Tore qu'il q^squi. 
S'il ne le puet vengier, tieqt soi à esc^rni; 
Son bordon a levé et va ferir Tierri ; 
Amont par mi le chief ne Ta pas meschoisi : 
Li sans et la cbervele à terre en espandi> 
Si que de son cheval à terre Tabati. 
Quant li rois Ta veû, forment s'en esbaudii 
Il est passés avant, par Tescu Ta saisi ; 
Del col 1| a osté et al son le pendi 
Puis mist la main al brant, del forre l\ toli, 
Et saisi par les règnes le cheval arabi. 
Ja moqtast es archons, quant si doi anemi 
Li escrient ensamble hautement à .j. cri : 
« Quivers I mal le baillastes, par le cors S' Rémi. » 



[S807-393&] Wt DB OODBPRQIP DE BOUILLON. 139 

Qaant li rois les eptent s'a le cheval guerpi 
Et est ariere trais; de Tescu se covri, 
En son pûiqg destre tint le brant d'achier forbi. 
Li rois CornumaraDs, qui le cuer ot hardi, 
A Mahomet juré, que maint jor a servi, 
Anchois qu'il l'aient mort ièrent graia et mari. 

Quant li doj serjai^t virent Iqr sejgnor mort gisant, 
Très bien poés savoir que mouU furent dolant : 
L'uns a brapdi la haqste de sop espié treqcb^pt 
Et vait ferir le roi sor son escu devant. 
Aine ne li empira le montant d'un besanl; 
La hanste vole en pièces, outre s'en vait poignant. 
Li rois Cornumarans, qui le cuer ot vaillanti 
Li a .1. colp jeté après, en trespassant, 
Par deriere Varchon copsevi Tauferant, 
Par mi le colpa outre, que n'i va arestant ; 
Tôt l'abat en .i. mont, qui qu'en plort, ne qui chant. 
Quant li autres le vit, moult se vait esmaiant; 
Bien set, s'a colp Talent, de mort n'aura garant. 
Ne requesist Je roi por l'onor Agoulapt. 
Chil qui à terre fu resaut sus en estant. 
Et a traite l'espée; vers le roi vint corapl, 
Qu'il lui quide ferir ens el chief de devant. 
Cornumarans li prox, qui le cuer ol vaillant, 
Geta devant le colp l'escu à or luisant 
Et 11 serjans i fiert à l'ire qu'i) ot grant; 
Enfresi qu'en la bpclc a fait coler |e branl, 
Li rois a reclamé Muhon el Tervagapi, 
Margot et Apollin et son Oeu Baratanl, 



140 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [3836-3804] 

Que il li soient hui en cel jor secorant. 

Après cesle parole vait ferir le serjani 

Amont par mi le chief, ne Tvait mie espargnant, 

Dus qu'en la forceûre le vait tôt porfendant; 

.II. moitiés en a fait sor Terbe verdoiant. 

Quant li tiers la veû, de péor vait tranblant : 

tt Parïoi ! fait-il méismes, cist colp sont de Rollant; 

Se tel chevalier sont Sarrasin et Persant, 

Ja Franc né lor tolront .i. denier vaillissant. 

Se à colp vos ataing tenrai moi por enfant 1 • 

Il a guenchi son frain, si s'en torna fuiant. 

Quant li rois vit celui qui en fuies torna, 
Il jure Mahomet que il n'i garira; 
Vient au cheval Tierri, que iluecques Irpva, 
Par le frain le saisi, es archons li monta; 
Après celui s'esmutque il n'i aresta. 
Li chevax corut tost et li rois le coi ta ; 
Quant il vint près de lui, hautement li cria : 
« Quivers, se ne retornes, en fuiant morras ja! » 
Quant li serjans Tentent, forment s'en esmaia; 
Bien voit que li fuirs noient ne li vaira; 
Et a repris son cuer, vers le roi relorna, 
Puis a brandi Tespié, envers lui s'eslaissa, 
Grand colp li vait doner sor Tescu qu'il porta; 
Desos la bogie d'or son escu li percha. 
De Joste le wit bus son espié li guia. 
Si que le cuir li trenche et la char dessevra. 
Quant li rois sent le colp, aiiques s'en esmaia, 
Hahom et ApoUin hautement reclama; 



[386&-3893] ET DE OODBPROID DE BOUILLON. 141 

Li serjans traist Tespée, vers le roi repaira, 
Qu'il le quida ferir, mais U rois le hasta; 
PremeraiDs gete à lui que Terir le quida. 
Mais li serjans guenchi, qui le roi redota 
Desos le destre brach li colsli avala, 
Le poing li a Irenchié» onques ni aresta. 
Si c'a tote Tespée enmi le camp vola. 
Chil se senl mahaigniés, à la terre versa, 
Ne sait qu*il paisse faire, mais merci li cria. 
Quant Cornumarans Tôt que cil s'umelia, 
Ensi s'est porpensés qu*il li demandera 
Por coi il Tasalirent etqui's i envoia: 
Venus est al serjant, si l'en araisona : 
a Di va, ce dist li rois, ne l'me celer tu ja : 
Por coi nos asalis, et qui le conmanda? 
Se vérité me dis, ta vie salvera. » 
Quant li serjans Toï, Dam le Deu en loa. 
Ensi li dira voir, ja ne li cèlera. 

c Di va, ce dist li rois, tu me dois voir gehir ; 
Et par Hahon mon Deu, qui jo doi obéir. 
Et par la sainte loi qui tant fait à chérir, 
Se ne me di verte, ja te ferai morir. 
Qui vos ot conmandé nos .11. à asalir? 
Fu-ce par Godefroi? Garde ne m'en mentir; 
Ja ne quidasse ja qu'il nos deûst taïr. » 
Li rois a fait samblant qu'il le volsist ferir. 
Quant le voit li serjans, tos en prent àf frémir; 
De la péor qu il ot dut à terre caîr. 
« Sire, fait-il à lui, Dex me puîst maléir, 



442 LA CH\MSON DD CHEVALIER AU CYONB [à8d4-Sd32] 

S'ainc le dus Godefrois ûos i rova venir; 
Chertés, il ne Tfesist, bien le vos puis gehir, 
Por Irestote la lerre que avés à tenir! 
Le voir vos en dirai, se le volés oïr. 
Godefrois avoit fait mon seignor fors baiinir, 
Qu'il n'osoit en sa terre ne entrer, ne essir; 
Essillier le fesist, s'il le peûst tenir. 
Porpensa se mesîre, ja ne Tvos quier mentir, 
Et nos doi, por s'amor qui le devions servir, 
S'il vos peûst ocirre coiement el mordrir, 
A Tamislié de lui ne quidast pas falir. 
Mais li grans encombriers doit sor nos revenir; 
Aine li dus n'i ol copes, si nie puist t)ex garir; 
Vérité vos ai dit : or faites vo plaisir. » 

Quant li rois ot oï le serjant afremer 
Que li dus n'i ot copes, qui tant fait à toer. 
Le serjant en apele, prist le à raisoiieh 
« Ses or qu'il t'estuet faire, se vis en vex aler? 
Il t'estovra sor sains et plevir et jurer 
Que tu iras ati duc cest afaire conter. 
Et à l'abë Girart, qui tant fait à loel*, 
Si com vos m'asalistes por la teste colper, 
Et j'en ochis les .11. et t'en laissai ater; 
El com mon conpaignon me feras enterrer. 
Ce que m'as oï dire te convient afier, 
Ou jo te ferai ja celé teste voler. » 
Chil li caï as pies, merchi li va crier. 
Volentiers li otroie quanqu'il volt deviser; 
Puis a loié son brach, car il crient le saner; 



[3923-30511 ET DE GODBFROID DE BOUILLON. 143 

L'escu H a carchié Corîiumarans li ber 

Elle cheval corant &e Yen osa mener; 

Mais il en retenra le bon brant d'achier cler. 

Ghelui dona congié, si Ten laissa aler. 

Vail s'ent Cornumarans, qui n'a soing d^arester; 

Son conpaignon a pris moult fort ïregreter : 

Cl Hé! compains,tant mar fastes, tant vos pooie amer; 

Por la moie amistié passastes vos la mer; 

A Mahon le mon Deu, que jo voil aorer, 

Conmant jo la vostre ame, qu'il la voille guler, 

Et garisse moti cors de mort et d*afoler, 

Et me remaidt el règne que j'ai a governer, 

Dont Crestien me volent del tôt deslreter. 

Ja hom de nostre loi ne s*i doit mais fier! 

Hé! conpains, tant mar fustes, ne vos puis oublier; 

Por vos me covient-il forment â sospirer. 

Ja cil qui vos ocist ne s'en porra vanter, 

Se vengiés ne fuissiés moi cdvetiist desver ! » 

Li rois Cornumarans ne se puet conforter, 

Sorle chemin s'asist, si conmence a plorer; 

De la dolor qu'il ot li covint à pasmer. 

Li rois Cornumarans se jut sos l'aubespln; 
Quant il fu redrechiés, si reclame Àpollin 
Qu'il le maint en son règne à la geste Caïn ; 
Et li serjans s'en lorne regrelani son cosin, 
Et Tierri son seignor qu'il laissa mort sovin. 
Il le fist enfoïr et puis le pèlerin. 
A Saint-Tronc est venus el demain par matin; 
L'abé caï as pies, qui moult fu de bon ling : 



ri4 LA CHANSON DU CHEVALIER AD CYONB [3952-3980] 

c( Sire, fait-il à lui, entendes mon latin : 
Jo vos demant conduit al franc duc palasin. » 
Tôt li a aconté le fait al Sarrasin. 
Quant li abes Tentent, si tint le chief enclin; 
El demain est montés, si aqeut son chemin» 
Enfresi c'a Buillon ne prist il onqucs On. 
Par devant Godefroi a mené le meschin, 
Et li serjans li conte de Tierri son voisin, 
Conment il asali le franc roi barbarin, 
Et com li rois Tocist del bordon poroerin. 
a Mon conpaignon ocist del bon brant acherin ; 
Dus qu'en la forcheûre, foi que doi saint Martin. 
Moi Ost jurer sor sains, quant ce vint à la fin, 
Que je Tvos gehirroie en vo palais marbrin. n 
Et respont Godefrois : « Par le cors S' Sevrin ! 
Jo ne Tvolsisse pas por .iii.c. mars d*or fin 
Que li rois i fust mors par nul malvais train. 
Or quide que ce fust tôt fait par mon enging; 
Se ne fust por Tabé, foi que doi S^ Martin, 
Jo te feroie pendre par le col, d'un sein. 

Godefrois de Buillon, li vassaus aloses, 
Apela le serjant, si com oïr porrés. 
« Dites-moi, fait li dus, si com vo vie amcs, 
Por coi vos Tasausistes? Gardés ne me celés. 
— Sire, fait li vaslès, aparmain le sarés. 
Mesires quidast bien, se par lui fust fines, 
Por qu'il ne fust parole, ne cris, ne bus levés. 
Que il en fust à vos maintenant acordés. 
En .1. val le gaitasmes, qui fu parfons cl les; 



[3981*40061 ET DB OODBPROID DE BOUILLON. 145 

Mesires fu lai tiers garnis et conréés. 

Corniimaranl sevismes, quant fu el val entrés; 

Al premier colp li fu ses compains mors jetés; 

Li rois tint .i. borJon qui fors fu et quarrés, 

Et feri si Tierri, qui fu vos avoés, 

Qu'il le trébucha vis par de joste uns fossés; 

Aine puis ne remonta, tos fu eschervelés. 

Quant li rois vit qu'il fut à terre craventés; 

Son escu li toli, qui fu à or listés. 

Et le brant li osta, qui li pendoit al lés; 

Puis ne li fu de nos .11. deners monéés : 

Mon conpaignon ocist et jo fui afolés. i 

Quant Godefrois Tentent, s'en a .11. ris jetés; 

Puis jura le Seignor, qui en crois fu penés. 

Qu'il ne fust si liés, por mil mars d'or pesés. 

Corn de ce que li rois en est yis escapés. 

Et que Tierris est mors, li traîtres provés. 

< Maint anui m'aura fait puis qu'il fu adobés; 

Se ne fust por Tabé qui moult est mes privés, 

Ja te feroie pendre là fors en mi ces prés. 

— Sire, ce dist li abes, s'il vos plaist, non ferés : 

Car il s'est com mesages devant vos présentés; 

Encor a-il bien fait, quant il s'est aquités 

Del sairément qu'il fist, quant ne s'est parjurés 

Et respont Godefrois, li prox et li sénés : 

€ Sire, quant bon vos est, tos soit quites clamés 9 



ti. 



n 



146 LA OttiMBOM 00 CHSr&UKR &0 CTONB [460T-40>6l 



XX 



De retour à JéruMleoii Comamarta raoonte àton père taates lei particularités 
de son toyage. Corbadai loi conseille d'alleu faire le même récit au loadaa. 

Après aTulr eniendu le réolt du foytge di CaMuOarifl, Il Soudan irrité te 
fait saisir et jeter en prison. Tous les Sarrasins opinent pour quUl soit oiis 
à mort comme traître et parjure* 

« 

HuiMAis dirai del roi dont vos oî atès, 
Qui s'en rêva el règne dont il estoit chasés ; 
Son conpaignon regretc de qui estoit amés< 
Tant s'est Gornumarans travetiliés et penès 
Qu'il vint en Jursalem, dont fu rois coronés; 
El monta el palais par les marbrins degrés; 
Devant son père vint, ensl atapinés. 
Quant Corbadas je volt, H viex chanus barbés. 
De la joie qu*il ot chtet à terre pasmés. 
Gornumarans Ten lieve, li vassaus adurés; 
Paien et Sarrasin acorent de tos lés ; 
Moult grant joie demainent, quant il est retornës. 
Ja dira tex noveles, se il est escotés, 
N'i aura si hardi n'en soit moult effréés. 

Quant li roi Gorbadas fu drechiés en estant, 
Son fll a regardé ei deriere et devant; 
Une grant pieche fu si taus, tôt en estant. 
Qu'il ne pot mol soner, tant ot le cuer joiant ; 
Et quant il pot parler, si li dist en pbranl : 
tt Fiex, venésmoi baisier; por c'alés atarjant?» 



[401T-10&b} KT DB OODBPnOID DB BOUILLON. U7 

Goraumarans l'acole et baise «ti sospirani; 

Moalt par en ont granc joie Suriea et Persant. 

« Fiex, où est vos conpiiins que vos par amies tant? 

Oiï l'avés vos laisslé, pof Hahom le poissant?» 

Quant Gorpumarans l'ot, son chier vait eDClinant; 

Et puis li a conté de Tierri VAIemant, 

Conment il l'asali en lavalée grant, 

Son conpaignon oclst d'nn roiat espté irenchant. 

Et si com le venja del bordoa maiateaant. 

Et comme renvoia ariere le serjant, 

Por dire l'aveature uu fort duc conquérant. 

Quant Corbadas l'oï, tôt mua son samblant : 
« Biax Bes, ce distli pères, par mon Deu le poissant. 
Qui conseil ne velt croire de viel home ferrant. 
Et tôt fait par son cuer, tosi se vait repentant. 
Quant vos là oalre alastes, outre mien comment, 
Grant folie résistes, par iDoa Deu le poissant; 
Ne vos quidai véoir en trestot mon vivant. 

« Bian nex, fait Gorbadas, k la barbe llorle, 
Fustes vos h Buillon, ne l'me celéâ vos mie. ■ 
Cornumarans responl, à la chère hardie : 
a Oïl, par Mahom, sire ; torner dut k folie ; 
RecoQDeiis i fui devant une abeïe ; 
Se ti abes ne fust,qui M»homs beneïe. 
Ne me vëissiës mais à nul jor de ma vie. 
Ghil mc.moslra le duc et sa greni conpaigDie ; 
Ensamble o lui avoil moult riche baronie. 
Quant li riches sodans a sa cort arramle 
N'a mie ensamble o lui si grant chevalerie 



448 LA CHANSON DU CHBVALIBR AU CYQNE [40&C-4084 

Com li dus a tos tans de maisnie escarie. 
Par Mahomet mon Deu, qui tôt a en billaie, 
S'el plus loncjor de mai, quant Taloete crie, 
Gonmenchoie à conter la soie seignorie, 
N'aroie-jo fine de si que à complie. 
Voiant tôt son barnage, m'en a sa foi plevie 
Que il venra cha outre à moult grant ost banie ; 
Andioche prendra la fort cité garnie, 
Et puis Jérusalem qui est en no baillie; 
Tote vorra avoir la terre de Surie; 
Nis au riche soutan, qui sire est de Persie, 
Ne Yolra-il laissier vaillissant une pie : 
Encor quide estre rois de tote paienie. » 
Quant Gorbadas Tentent, n'a talent qu'il en rie. 

a Biax ftex, fait Gorbadas, li viex chanus ferrans. 
Moi samblast que bien fust que Tseust li sodans 
Que vos avës esté el roiaume des Frans, 
S'avés veû le duc qui tant est combatans, 
Et ses autres .11. frères, dont fiers est li samblans, 
Et le riche barnage qui'st à els apendans. 
Bien savés lor afaire et tôt lor covenans : 
Ne l'porroit contrester ne rois, ne amirans; 
Son sairement a fait qu'entre ci et .v. ans 
Venra en la contrée, ou vos estes manans; 
En sa compaigne aura .ii.g.m. conbatans; 
Andioche prendra qui tant est fors et grans. 
Et puis Jérusalem dont jo sui or tenans; 
Nis Tamiral meisme qui sor nos est poissans 
Ne laira-il de terre .11. deners vaiilissans. 



14085-4113] bT DB QODBFROID DE BOUILLON. UO 

De si en Babiloine, que frema li gaians. 
Voira-il toi conquierre, s*on li est consentans. 
Encor quide eslre rois de Turs et de Persans. 

— Sire, fait li vaslès, qui prox fu et vaillans. 
Se vos le me loés, fais sera ^os commans. 

— Oïl, fait Corbadas, si m'ait Tervagans ! » 
Celé nuit sejorna li rois Cornumarans 
Enfresi c'al demain que jors fu aparans. 
Tant a mandé li rois, chevaliers et serjans. 
Que il en ot .v.c, as bons chevax corans. 
Congié prent à son père; moult fu liés et joians; 
Anchois que mais le voie iert tristres et dolans. 

Vait s'ent Cornumarans, qui n'ot pas le cuer vaiu . 
Tant ala ses jornées et le bois et le plain, 
Qu'il vint a Sormasane par.i. merquesdimain. 
Très devant le palais ot planté .1. cassain, 

m 

Et .f. riche nardier, qui foillis a les rains. 
Li soudans le fist faire et Torfevre Galains 
En For et en esmax ot assis mains bons grains: 
Tôt entor le perron pendoient maint bel rains, 
Moult i fait bel seoir quant ce ^ient as serains. 
Làdescendi li rois, si fu guerpis ses frains ; 
Par les degrés de marbre monte el palais altain; 
Amont al maistre dois a trové le sou tain; 
.iiii. rois ot lui et Tamiral Jugain. 
Molt i ot dus et contes et mains haus castelains. 
Tôt entor lui séoient tôt li plus haus chastains : 
Cornumaran Tencline ne mie de cucr vain. 
Quant li soudans le vit, si le prist par les mains. 



150 LA CHANSON DU CHBVALIBR AU CTONB [4114- 4UI] 

Très de delés sa coste Ta assis moult prochain. 

« Amis, fait Tamiral, .i. an aura demain 

Que jo ne vos vi mais, n'e n'en oï reclaim ; 

Trop m'avés oublié, est-ce par vo desdain? » 

Cornumarans respont : < Vos Forrés aparmain 

Car jo ai puis esté en .i. pais loingtaln, 

A Buillon en Ardane, .i. chastel soverain, 

Por Tacoison del sort qui fu fais de m*aintain. 

Là trovai les .m. frères, qui ne sont pas vilain, 

Le bon duc Godefroi vi jurer premerain 

Qu'il conquerroit la terre de si au flum Jordain 

Deseriter me cuîdenl et vos al déerain. » 

Quant li soudans Tentent, moult en ot le cner grain: 

Tos li sans li remue, dès le pié dus qu'ai sain. 

Seignor, ce fu en juing, que on les herbes fane 
Que Cornumarans fus venus à Sormasane, 
Et il fu repairiés de la terre loingtagne, 
Et entrés el palais, que fist faire Diane, 
La mère al viel Soudan, qui tenoit Beriane. 
Lés Tamiral s'asist, à la chère grifagne; 
Tôt li a aconté, volant la gent persane, 
Conment il a esté à Buillon en Ardane, 
Là trovales .m. frères et lor père en demagne. 
« Godefroi vi jurer la vertu soverane 
Et lor Deu Jhesu Crist et S*-Pol de Havane, 
Qu'il ne remanra prinches de si en Alemagne; 
Cha outre amenra Tost de la gent crestiane, 
Antioche prendra qui si nos est prochane; 
Nike et Jérusalem et le val de Betane, 



[4148-4171] Wr DB OODlfROIB OB BOUILLON. iSi 

Et puis Meqae la grant, où Mahon pent en nave; 
Ne nos quide laissler vaillissent une pansî 
Tote voira abattre ioeste loi paiane. n 
Quant li soudans Tentent à poi qu'il ne fonane. 

« Gonment, fait li soudans, et par quele aeoison 
Peûstes vos aler el rolaume Charlon ? 
Alastes vos à pié, ou sor mul \rragon ? 

— Sire, ains alai à pté, à guise de poon, 
S'oi esclavine et palmes et espio et bordon { 
 guise de palmiermVn alal à Buitlon. 

Veu ai les .m. frères, qui sontde grant renon. 
Godefrois est li sires, à la clere faohon; 
Plus est fiers que lupars, de tigre et de lion; 
Si le dotent el règne, n'est se merveille non : 
Aine ne (ù si fiers princes eu nule région. 

— Dites, fait li sodans, qui euer ot de félon. 
Quel maisnie a li dus o lui en sa maison? » 

— Par ma foi. Sire, à l'ore que fui en son roion, 
Estoient bien olui .x. mile conpaignon; 

Li plus povres avoit mantel et siglaton. 
Et bliaut ostorin et hermin pelichon; 
Envers Sa Seignorie ne s'apareut nus hom. 

— Quex gens puet-il joster? di h moi ta raison. 

— Sire, i'oï conter & Tabé de S*-Trono 
Qu'il a bien .c, mil borner en sa aodioion; 
Chascun» en tient (»'oQor et a sa garison . 
Estre son grant parage et sa grant nassion. 

— Sot li dus qui vos fustes? — Sire, oïl, par Mahon, 
Li abes ot esté al temple Salemon; 



Iï2 LA CHANSON DU CHEVALIBR AU CYGNE [4172-4201] 

Vers lui ne me valut li chelers .i. boton. 

— Et sot-OQ mot del sort que à Meques fist-on? 

— Sire, oïl ; jo li dis par mon Deu Baraton ; 
Si li vi affier dan Robert le Frison 

Qu'il yenra ains .v. ans en ceste région, 
Antioche prendra qui'st le roi Grassion, 
Nique et Jérusalem, le liche et le tolon, 
Et Cesaire la grant, le port S'-Simion, 
Et Herenc et Barbais, Mique et Cafarnaon. 
Dedens Nike la granl melra son gonfanon ; 
Desireter vos quide, par flere contenchon; 
Ne vos laira de terre vaillant .i. porion. » 
Quant li sodans Tentent, si froncha le gernon ; 
Tos li sans li mua enfresi qu'ai talon ; 
Par la sale s'escrient tôt ensamble à .i. ton, 
El dist li .1. à Pautre : « Ci a grant mesproisonf 
Par cestui serons-nos à grant deslrucion. » 
Le sodanten apelent li plus maistre baron : 
« Sire, faites-le prendre et jeter en prison, 
Car il a envers vos erré par traïson. 
Par lui iert vostre terre mise en caitivoison. » 
Mahomet en jura, par grant aatison. 
Que il ne Tlaisseroit, por Tonor d'Aragon, 
Qu'il n'en fasse justice à guise de félon. 

Moult demainent grant noise Sarrasin et Persan; 
A haute vois escrient envers le roi sodan : 
€ Ramembre vos del sort c'on fisl à Mec Tautr'an 
Quant nos célébrions à feste S^ Johan. 
Or a tant fait li rois que l'seventCreslian; 
Là outre s'en ala bien a passé .t. an; 



[4202-4)24] ET DE QODEFKOID DE BOUILLON. i53 

Renda lor a sa terre, bien en scion chertan , 
Por ce que il doloit prendre Jérusalem ; 
Or passeront cha outre, par lor efTorceinan, 
Angevin et Breton et Franchois et Norman 
El T;hois et Lombart, Provenchel et Espan ; 
Venir quident af forée desi au flun Jordan; 
En grant paine seront Sarrasin et Persan. » 

Li soudans a fait prendre le roi Gornumaran; 
Sor SCS iex le conmande à l'amiral Jugan 
El à .II. rois de Perse et al conte Brehan ; 
Par le col conmanda que mis soit en carcan. 
Apollin en jura, Hahom et Tervagan 
Que justice en fera, que Tverront Âufrican, 
Tele com jugeront li baron Ausian. 
A iceste parole es venu Corbaran, 
Et le roi Grassion et le roi Soliman, 
Et l'amiral de Torse, qui siet sor le Galan ; 
Et montent el palais, qui ja fu Luscian. 
Ja orront tel novele del fort roi Sucrian 
Dont il auront dotanche et dolor et alian. 

XXI 



Le roi Corbarfto et plusieurs princes sarrasins arrÎTent au palais du sondan. 
instruits du danger que court Cornumaran, ils s'engagent à le défendre. 
Corbaran conseille à son fils de demander au sultan à soutenir son inno« 
ccnce dans nn combat judiciaire. 

CoRBARANs d^Olifeme est el palais montés 
Et li rois Grassions, qui prox est et sénés, 
Et Solimans de Nike, li vassax adurés, 



154 LA CHAN80N DU CHEVALUB AU CTONB [4I9MS&4] 

Et ses fiex Dodinax, tos H plus redotés, 
Et Tamirax de Torse, tos li plus renomés. 
Bien ot en lor conpaigne .11. mil païens armés. 
Grant noise ot en la sale environ de tos lés. 
Corbarans apela Helpin de Balesgués : 
ff Amis, ce dist li rois, envers moi entendes. 
Quel noise est-ce lassus? Gardés ne Tme celés. • 
Et chil li ropondi : « Aparmain le sarés. 
Che est nos grans damages, no honte et no viltés : 
Cornumarans vos niés est del roi encopés 
De mortel traïson : aies, si Tsecorést • 
Quant Corbarans l'entent, moult en fa aïrés, 
Et li rois Grassions, tos fu .1. parentés, 
Et Solimans de Nique, qui de lui fu amés; 
Bien se sont afïïchié ains iert cher comperés 
Que il isoit ochis, mors, ne enprisonés. 
Il ont par .1. mesage tos lor homes mandés, 
Que chascuns d'ax soit bien garnis et aprestés, 
S'il oent que li cors soit el palais sonés, 
Et viegneni maintenant es poins les brans letrés; 
Ja mar soit espairgniés nus bom de mère nés. 
(( Sire, fait li mesages, si com vos commandés. » 
Dont entrent el palais, qui estoit painturés; 
Desi que al soudant sont venu lés à lés; 
Parfondement Tenclinent; quant il fu salaés, 
Cornumarant troverent, qui moult fu effréés. 
Quant il vit son parage, si fu resvigorés; 
Ne lïesist-on si lié por Tor de .x. chités; 
Cex qui Tvoloient pendre a ariere botes. 
Puis vint à ses amis, si les a acolés. 



[4955-4388] BT DB OODBFROID DE BOUILLON. i55 

Quant il les ol baisiés, s'es a araisonés ; 
Trestot lor aconla oonment est démenés. 
Et cil li respondirent : « Mar vos esmaierës ; 
Anchois en i aura .x. mil les chiés colpës 
Que vos i soies mors, ocis, n'enprisonés! » 
Cornumarans li prox les en a merciés. 

Moult par fn grans la noise sus el palais marbrin; 
A une part s*en tornent 11 troi roi sarrasin. 
Corbarans d'Oliferne demanda son cosin 
Que li sodans li yelt, il et si barbarin. 
Cornumarans respont : « Ja en orrés la fin. 
Remambre vos del sort qui fu fais el gardin 
Que vo mère jeta à la feste Jupin; 
A Meque la cbité, quant jo seu le destin 
Que ma terre perdroie et m'onor en la fin, 
Là outre m'en passai à guise de tapin ; 
Tant enquis et clamai el roi^uroe Pépin 
Que jo ving à Buillon, à .i. lunsdi matin. 
Là trovai les .m. frères, qui moult sont de haut ling, 
Godefroi et Witasse et le prox Bauduin. 
La richesse sodant ne valt .i. esterlin 
Envers la seignorie que mainent li meschin. 
Assés parlai à ax, par mon Deu Apollin ; 
Moult manache li dus le lignage Gain ; 
.VII. jors fui avec lui en son palais marbrin ; 
A Goloigne passai, en dras à pèlerin ; 
Aine tant ne rcdoterenl JuisSanson rortiii 
Gonme on fait en France le duc el son huslin. 
Je Tcontai al soudant» et dis en son latin 



J56 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYQNE [4284-4312] 

L'onor cl le barnage del franc duc palasin ; 
Or me velt mètre sas quelque malvais train, 
Li ai vendu sa terre au duc oulremarin! » 
Quant Corbarans Tentent, si tint le chief enclin. 

Quant Corbarans oï Cornumarant parler, 
Il Ten a mescreû, qui mex le pot amer, 
Et li rois Grassions et tôt si autre per. 
Corbarans d'Oliferne l'en prisl à apeler : 
u Par Mahomet mon Deu, que jo doi adorer, 
A ce que jo vos ai oï dire et conter, , 
Li sodans n'en puet mais, s'il vos velt encoper; 
Péor a de sa terre eschillier et gaster. 
Se vos avés esté as Franceis outremer, 
Que li racontiés vos, mais laississiés ester, 
Tos de vos grés vos estes fais mescroire et blasmer ; 
Se Franc passent cha outre no règnes conquester. 
Vos i aurés grant honte,^ne vos quier à celer; 
Se li sodans vos velt de traïson reter, 
Oserés vos en vos en sa corl délivrer? » 
Cornumarans respont, qui moult fait à loer : 
a Oïl, par Mahomet! qui nos a à salver : 
Contre les .ii. meillors que on saura trover. 
Ou à .III. ou à .1111., s on le velt esgarder, 
C'ainc traïson ne fis al venir, n'a Taler ! n 
Corbarans li respont : « Ne vos calt d'effréer ; 
Aies li voslre gage orendroit présenter; 
Droit li offres à faire por voslre honor salver t 
S'il ne vos velt par droit ens en sa cort mener, 
El il velt faire force et vo droit dejeler. 



14313-4334] ET i)B OODBFROIO DE BOUILLON. iol 

Por nos faire vergogne el vos desloiauter, 
Il le porra moult tost tos premers conperer. 
Nos avons fait là fors nos chevaliers armer, 
El tos nos conpaignons moult très bien atorner. 
Tantost corn il orront cest cor d'arain soner, 
En verres cha dedens tel .x. milliers entrer, 
Qui vos enmenront fors, qui qu'en doie peser. 
Miex me voil de ma terre del tôt desireter, 
Que vos laisse honir, destruire et vergonder ! 
Et à droit et à tort, bien le puis afTremer, 
Doit-on son bon ami garandir et tenser. 
Soigner, que vos en samble? Volés vos créanter 
Ce que m'oés ci dire et de vo part loer? » 
Grassions li respont et Solimans li ber, 
Et Tamirax d'Orcaise, où bien puet se fier, 
Li sodans de Persie, si Turc et si Escler, 
Se vers lui mefTesoit de son droit mcserrcr, 
Et il le fait par mal fors de sa cort torncr. 
Ne li faura mais guerre, tant com porront durer. 



XXII 

Le loadan refate d'iecepter le gage de combtt offert ptr Cornumaran. 
Ceiui«<i déclare qu*il ne permettra à personne de porter la main tur lui. 
11 tort du palaia avec ion père et ict partisans. Poursuivi par les soldais 
dn Soudan, iJ leur échappe après en avoir liié nn grand nombre. 

A TANT s'en sont parti li roi del parlement; 
Venu sont al sodant sans nul arestement. 
Gorbarans s'agenoiile desus le pavement, 



i58 LA CHANSON DU CHEVALIER AU GYONb: [4385-4864| 

Le sodant en apele treslot premièrement : 
« Sire, jo vos requier, com voslre hom bonement, 
Que vos aies merci de cest nostre parent; 
Encopé Font vostre home et mené laidement, 
De Iraïson le rétent, mais, s'il ne s'en de£fent. 
Contre le meillor.Turc qui soit en Orient^ 
Mar en ares merci» mais pendus soit al vent. 
Yeés ichi mon gage que por lui vos en tent. » 
Li sodans li respont moult aïréement 
Que ja. n'en aura gage, plait, ne racatement, 
Ains en fera justice Irestol à son talent, 
(( Com de celui qui quist mon deserilement; 

' Quant il passa là outre, tôt ji cheléement, 
À els tensa sa terre por avoir salvement 
Et nos terres traïst et vendit laidement* 
Par lui venront cha outre, jo le sai vralement; 
Juhui le me jehit, tôt sai son covenent; 

' La parole et li oirre en fait le provement; 
Ne doit avoir en cort respons, ne jugement, 
Fors d'erromenl morir et d'encroer al vent! » 
Quant Cornumarans Tôt, à poi d'ire ne fent; 
Âl sodant respondi moult orgeillosement : 
« Sire, ce*deffent-jo que vo§tre aviilement 
Ne quis, ne porcachai ; mais jo dis voirement 
Qu*en France avoie esté, qui fu au roi Florent; 
Le duc Godefroi vi, qui moult a hardemenl, 
Et Bauduin son frère etWitasse al cors jent; 
Venir doivent cha outre à lor efforcemeni. 
Por bien le vos jehis et por anoncement : 
SMl est qui voille dire que felenessemenl 



[4866*4393] BT DB OODBFROID DB BOUILLON. 159 

Alasse en ceste voie» mon gage li en tent. 

Mais ce sachiés de voir que ore m*en repent : 

Ghest de bien fait cop frait m*en rendes et vo gent. » 

Quant Gornumarans a sa raison defenie, 
Li sodans li respont : « Par ma barbe florie I 
Eàcondis ne vos valt, ne défense, une allé. 
Doné m'a-il gehi, voiant ma baronie, 
Ne la paet pas noibier puis qu'ele m*esV gehie : 
Ja n*en prenderai gage, ne bataille arramie. » 

Corbarans li respont, à la chère hardie : 
« Biax sire rois, fait^il, ce ne ferés vos mie; 
Mais or prenés son gage, tant com il vos en prie. » 

Li sodans li respont : t Vos parlés de folie: 
Par la loi Mahomet, que tant jor ai servie, 
Ja n'en prenderai gage, nen en iert aatie; 
Ains en ferai justice, ains Tore de compile 
Gonme de Iraîlor qui sa foi m'a menlie. » 
Li soudans en apele le roi de Pinquernie 
Et Tamiral de Jeose et le roi d'Orcanie* 
a Prenés, si le metés en ma chartre enhermio i » 
Quant Gornumarans Tôt, n*a talent qu'il en rie; 
Me se pot mais tenir, ja dira estotie* 
Il a dit au sodant : « N'a en lote Persie 
Ne roi, ne amiral, tant ait grant seignorie, 
Se il met main sor moi que jo Tespargne mie! i 

Quant li sodans Toï, à haute .vois s'escrie : 
<c Oies, Tranc chevalier^ com ma cors est honie I 
Gardés que nos escal de tôt sa conpaignie ! » 
Gornumarans li prox tressant une establie. 



IGÔ LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [439M422] 

D*uDe part de la sale qui'st de granl scignorie^ 
Et voit grant plenté d'armes; bien en esloil garnie. 

Li rois prent .i. escu qui luist et reflammie. 
Quant à son col Ta mis, une espée a saisie. 
Paien li corent sus, la pute gent haïe; 
Li rois fiert Malgarai, qui nés fu de Nubie; 
La teste en fait voler, la presse a départie, 
Li cris est efforchiés, la sale est estormie. 
Corbarans d'Oliferne de noient ne s'oblie; 
Hist son cor à sa boche, si reclame s'aïe. 
Quant cil qui sont defors entendirent Toïe^ 
£1 palais sont venu trestot à une hie; 
Là pliissiés véoir tante^ espée forbie, 
Tant clavain, tant escu, tant elme de Pavie; 
Par là où il trcspassent li rens en aciarie; 
La gent au roi sodant est aricr resorlie. 
Quant li sodans le voit, tos li cuers li formie, 
Dont volsist cslre à Acre, ou en Esclavonie. 

Quant cil qui defors ierenl, sont el palais venu, 
La maisnie sodant li sont sore coru; 
Mais desarmé esloieni, tost Turent derompu. 
Outre s'en sont passé, mais ains i ot féru, 
Maint fort escu troc et maint clavain rompu. 
Paien et Sarrasin, li quivert mescreû. 
Assaillent Corbarant af force et à vertu. 
Et li rois Grassion et Solimant son dru. 
Cornumarant avoient el pris et retenu; 
S'il n'eussent secors, mal lor fust avenu. 
Atant es vos lor home qui ne sont arestu : 



[4423-4451] BT DB 60DEFR0ID DE BOUILLON. 461 

Quant Corbarans le vit, grant joie en a eu; 
Vait ferir Fuusaron, ne Ta pas meschoisu, 
Qui Gornumarans tint, le chief li a tolu. 
Et Solimans fiert l'antre del brant d'achier molu, 
Si que la destre espaulle li a sevré del bu. 
Gornumarant rescostrent le vassal esleû, 
Qui moult avoit le cuer dolent et irascu ; 
A la terre s'abaisse, si a pris .i. escu, 
Li amirax d'Orcaise li a .i. brant tendu. 
Quant li rois de Surie vit son effors creû, 

Venus est al sodant, en sa main le brant nu; 
Se ne fust Grassious, ja Ten eûst féru. 

Droit devant à ses pies fiert Gorsaut le velu. 
Dus qu'en la forceure Ta trenchié et fendu. 
Puis reQert Passemer; mort Tabat estendu. 
Le sodant eûst mort, se ne fussent si dru, 
Et Gorbarans ses niés qui li a defTendn. 
Li sodans de Persie a reclamé Ghaû, 
Mahom et Tervagant, Jupiter et Fabu, 
Que il le gart de mort : por plain val d*or molu 
Ne volsist iluec estre, tel péor a eu. . 

Moult fu grans la meslée el palais de porfire ; 
Des desarmés i firent li armé grant martire : 
Cent qui desarmée est est bone à desconfire. 
Tant félon Sarrasin i véissiés ochirre 
Et tant navré gisant qui mestier a de mire. 
La plache ont délivré el tôt le grant concire; 
Del palais sont issu, si montent lot à tire. 
Le sodant ont laissié, qui n'a talent de rire; 
II. Il 



i%% LA CHANSON DU CHBVALIBN AU CYÙMK [44^:-4481] 

Del maltalent qa*il a parfondemenl Bospire 

Et tressue d'angoisse et remet conme ciiire. 

Li rois de Pincrenie li conmencba à dire : 

« Par Mahomet mon Deu ! tort en avés, biax sire. 

Ce ne sont pas garchon que on paist si afflire : 

Rois est de grant pooir, ou amiral li pire. 

Ne doit on pas lor droit ne lor offre escondire : 

Par forche iront sor nos dusc'as pors de Montire. n 

Quant li sodans Tentent, à poi n*esrage d*ire. 

Moult fu li rois sodans coreehiés et dolens ; 
Li paien se rasamblent el palais là dedens, 
Regretent lor amis, lor oncles, lor parens. 
Li sodans lor escrie : a Prenës tos garnemens ; 
Faites par la chiié lot semonre nos gens. 
Par la loi Mahomet, où sui obediens, 
Se de mon traîtor n'est pris le vengemens, 
Poi vos poés fier en tos vos tenemens : 
Ja ne vos laisserai chastiax ne chasemens; 
Qui i em porra prendre, ses loihiers ert moult gens. » 
Quand li baron Toïrent, n'i font arestemens ; 
A lor ostex s'en vont, si s'arment en tos sens, 
El montent es chevax sors et bruns et bauchens; 
De la chité s'en issent à milliers et à cens. 
Après cex s'eslaissierentqui par lor hardemens 
Se sont hui délivré; plus de .xiiii. arpens 
Erent ja eslongié en moult petit de lens. 
Quant il s'enlr'aprocherent et il vinrent ais rens : 
Aine n'en i ot ,i. sol ne canjast li talens ; 
Ja ne remanra mais icist tornoiemens 
S'en iert mains Sarrasins et ocis et senglens. 



[4482-4510] BT DB 60DBFR0ID DB BOUILLON. 103 

Li rois des Mediens, à la chère grifaigne 
Encalche tos premiers et la soie compaigae : 
Qaanl il les aprocha, si escria s'ensaigne. 
Gornaoïaraiis retorne, qai moult petit Tadaigne; 
Grant colp li yait doner en Tesca de Sardaigne; 
Li blasons n'est tant fors qu'il ne le brise et fraigne; 
Par desos le clavain li a perchié Tentraigne; 
Del cheval Tabat mort au pied d'une montaigne. 

Es l'amiral del Goine, sor .i. cheval d'Espaigne, 
Et TAumachor de Nubie et le prinche d'Orcane : 
Moult estoit bien armés chaseuns en sa diane ; 
.XX. mil paien les servent contreval la campaigne. 
Quant voit Gornumarans que lor effors engraigoe, 
Ariere s*en retorne, mist soi en sa compaigne» 
Tel .XX. mile l'encauchent, n'i a nul qui se faigna: 
Le roi trovent gisant, qui en son sanc se baigne; 
Li .1. le mostre à l'autre à son doit et ensaigne. 
Gist Ta ja comperé qui c'aprës i gaaigne. 
Qui or ne l'vait venger, tote honor li soffraigne! 
A cest mot, laissent corre li prince et li demaigne, 
Ens es fuians se Aèrent, ne quit que mais remaigne, 
S'en seront mort mil Turc, conment que après praigne . 

Quant li rois de Nubie consevi les fuians, 
Entr' ax s'est embatus, ne fut mie dotans. 
Gornumarans retorne et li prox Gorbarans 
Et l'Amirax de Torse, Humax et Solimans, 
Et plus de .lin. mil de tos les mex vaillans. 
De plain estais se fièrent es Turs et es Persans. 
Là véissiés percbier tans escus flamboians, 



164 LÀ CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [4511-4539] 

Et tans clavains deroinpre et tans fors jasarans. 
Moult fa grans la meslée des qaivers mescréans; 
Sor les elmes se fièrent d*espées et de brans ; 
Li navrés gietent brais et li mort sont taisans : 
N*es puet garir lor Dex Mahons, ne Tervagans. 

Desor tos le fait bien li rois Cornumarans. 
L'Aumachor de Sesile, qui non ot Brodalans, 
 rencontré li rois ; ne f u mie esmaians : 
Ambedoi esperonent les bons chevax corans; 
Grans cox se vont doner, ne sont mie taisans; 
D'ambes pars laissent corre, lors n'i fu nus laissans. 
Là véissiés grant caple as espées trenchans ; 
Par force fu quéus li rois Cornumarans : 
Gorbarans et si home, dont il fu justisans, 
Ont remonté le roi dont moult fa desirrans. 
Quant il fu à cheval, aine ne fu plus joians; 
S'il fust encore à terre, en moult petit de tans 
Ja secours n'eûst mie de vie rachatans; 
Gar li rois de Turquie lor sort tôt uns pendans : 
Bien a en sa compaigne .xv. mile Persans. 
Après vint Salmadins, si*n amaine près tans; 
Senescaus fu de Perse, moult Tamoit li sodans ; 
Environ lui avoit plus de cent cors sonans. 
Quant Gorbarans le vit, lot li mua li sans; 
Le retrait fait soner à .xiiii. olifans : 
S'auques i demorast, moult i fust ja perdans. 

Gorbarans d'Olifcrne el li rois de Surie 
Font soner le retrait, s'en ont lor gent partie. 
Fièrement les encauce li rois de Pinqaernie 



[4S40-4560] ET DE OODEFROID DB BOUILLON. 16'i 

El Tamirax del Coine et U rois de Turquie, 
Et Salmandins li bers, et Brodalans d'Orbrie. 



XXIII 

Cormimaraii prie ramiral de Perse d'aller intercéder auprèe da Soudan poor 
qn'il lai permette de soutenir les armes à la main qu'il n'a pas trahi la 
casse de Mahomet en se rendant auprès de Godefroi. Le Soudan y con- 
tent. 

MOULT par ont grant compaigne de la gent paienie; 
Ghil s'en vont tôt serrée si n'es atendent mie. 
Et retoment sovent et lor bachelerie; 
Maint en laissent gisant sor Terbe qui verdie. 
Tôt le jor a duré l'encaus et Tenvaie; 
Aine ne prisent del lor vaillissant une alie 
Qui ne costast .c. mars, au grant marc de Persie. 
Forment i ot perdu, qui ^u'en plort ne qui rie. 
Quant la nuis fu venue el la clarlés falie, 
Ariere retornerent comme gent esbahie : 
Anchois c*à Sormasane fusl lor gens revertie, 
Fu la nuit trespassée et li aube esclairie ; 
Et Grassions chevalce, qui ses homes en gie ; 
Et Gorbarans li prox, à la chère hardie. 
Si com il s'en aloient par la terre enhermie 
Encontrent TAmulaine, qui a tel seigaorie. 
Où il vail à la corl le sodant de Persie, 
Li rois Cornumarans vint à lui, si li prie 
Qu'il ce die au soudant, à la harbe llorie. 



160 LA CHANSON DU CHEVALIBR AU CTONB [4661-4589] 

Que grant tort li a fait, volani sa baronie; 
Encore est il tos près qu'en sa sale garnie 
S'en venra escondire c'ainc ne flst vilonie 
Vers lui en nul endroit traïson, ne voisdie. 
L'Àmulane respont : « Anchois que past conplie 
lert moult bien vo parole et contée et gebie. i» 
Corbarans d'Oliferne durement le mercie : 
Atant s'en sont torné, s'ont la voie acoillie. 
De Corbarant lairai et de sa compaignie 
Si dirai del sodant, qui moult fort se gramie 
Del roi Cornumarant qui, par celé estotie, 
A envers loi esré; moult a fait grant folie. 
La loi Mahomet jure, que maint jor a servie, 
Jamais ne finera en trestote sa vie 
Si iert desiretés et sa terre gastie, 
Et tôt cil d'Oliferne, de Nique et de Snrie. 

Moult par fu H sodans oorechiôs et irés 
De ses homes qui sont ocis et affolés, 
Et de Cornumarant qui li est escapés. 
Or semona ses dus, ses rois, ses amures. 
Ses riches aumachors, ses contes, ses fievés; 
A els se clamera, quant les aura mandés, 
Del roi Cornumarant, qui'st vers lui meserrés ; 
Jamais ne finera tant com durt ses aés 
Si aura pris venjance des qnivers parjurés. 

AtantesTAmulaine; el palais est montais. 
Enfresi c'al sodant ne s'est pas arestés; 
Parfondement l'encline, quant il fu salaés. 
Quant le vit li so lans, avant fu apelés ; 



[4&9O-4610] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. ^i^ 

De sor .i. faudestnef l'asist joste son lés; 
A lui s'est de son prince en son palais clamto : 
€ Sire, fait l'AmuIaine, envers moi entendes : 
Gornumarans tos mande, li ira8$ax adnrés. 
Qu'il revenra ariere, se conduit li livrés ; 
Près est qu'il se deffende de ce dont le retéSi 
Qu*ainc ne flst envers vos dont doit estre retés, 
N'envers le pior home qui de vos est fieves : 
Près est que s'en deffende, se soffrir le volés. » 
Quant li sodans l'entent, à poi n'est forsenés; 
La loi Mahomet Jure, qui fait croistre les blés, 
Que ja nen iert mesages ois, ne escotés, 
Sor lui ira à ost, ains que past li estes, 
Jamais ne flnera, si iert desiretés, 
Et Corborans avec et tos ses parentés, 
c Sire, dist l'Amulaine, s'il vos plaist, no ferés : 
Nos savomes por voir que vers lui tort avés. 
Il vos offri son gage, quant il fn encopés. 
Vos ne Tvolsistes prendre, anchois fu refusés; 
A mains n'en pot il faire s'il s'en est délivrés; 
N'i a celui de nos, s*ensi fnst encombrés, 
Yolentiers ne quesist que il Tust délivrés. 
De vos homes i a tex .v. .c. mors jetés« 
De coi vos estiiés servis et honerés : 
S'or en aies sor lui et il a ost jostés 
Bien porra avenir qu'encore perderés. 
Che ne ferés vos mie, se vos consel créés; 
Mais envoies por lui, salf conduit li livrés, 
Prenés son escondit, droiture )i tenés. 9 
Quant li sodans l'oï, vers terre est aclinés. 



168 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYONB [4620-4647] 

« Seignor, fait-il àels quant il est relevés. 
Ne me conseilliés mie dont jo soie blasmès : 
Jo i envoierai, quant vos le me loés; 
Mais se hontes i monte, il vos iert reprovés. » 

Moult par fu li sodans dolens en son corage^ 
Hais ne veit estriver encontre son barnage. 
tf Seignor, fait-il à els, de qui ferons mesage ? 
A lui envoierai, ou soit sens, ou folage ; 
Mais se j'en sui blasmés, vos i aurés hontage. 
c Sire, trametés i TAmulaine etTAufage, 
Et TAumachor de llndes : il n'a cbaiens plus sage. » 
Li sodans les apele tos .m. en son langage. 
Dit lor à son plaisir : cil issent de Testage, 
A lor ostex s'en vont, n*i font lonc arestage ; 
Les seles firent mètre sos les mules d'arage, 
Puis montèrent tôt troi, s*acoillent lorvoiage. 
Tant oirrent lor jornées par la terre salvage, 
Qu'en Jérusalem vinrent, qui'st de grand seignoragc. 
Cornumarant troverent, oùmoulta vaselage. 
Le mesage li dient, oiant tôt le barnage. 
Quant Cornumarans Tôt, si haucha le visage, 
£l puis lor demanda s'il aura guionage 
D*aler al roi soudant, qui'st de mal enortage : 
Dont traira volentiers et oiTerra son gage, 
Voiant tos les barons, qui li ont fait bornage. 
Que ne flst envers lui, en trestotson aage, 
Ne vers le pior home de tôt son iretage, 
Dont doie estre blasmés nul jor de son aage. 



[4C48<i673] ET DE OODBFROID DE BOUILLON. i69 

Quant Cornumarans et finée sa raison, 
L'Âmalaine respont et li antre baron 
Que en conduit le prent, n'i aura dotoison. 
Gii se velt délivrer de la grant mesproison 
G'on dit que il a fait vers le duc de Buillon. 
Sauf conduit li otroie li sodans sor Mahon. 
Cornumarans respont sans nnle arestoison ; 
« Se ne me puis def fendre de ceste mesprison. 
Bien en fâche justice à guise de larron. » 
Il mande son parage entor et environ, 
Corbarant d'Oliferne, et le Roge Lion, 
Et Solimant de Nique, Bruiant de Juscolon, 
Et le prou Sansadone, qui'st de sa région, 
Et Famiral d'Arcaise, et le prou Grassion, 
Le prinche de Robais et le roi Fausaron, 
Et maint autre manda dont jo ne sai le non. 
Quant furent assamblé li Sarrasin félon, 
.c. mile sont et plus del lignage Mahon. 
Véir maint Sarrasin, maint Turci peiisl-on, 
Et tante grosse lanche et tant doré blason. 
Cil qui les i conduist ne sambla pas bricon : 
Âins voit ensamble o lui tex .xii. compaignon; 
Chascuns est amirax, on rois de grant renon; 
Se on le velt soprendre par aucune acoison, 
Ains cm perdra mains Turs le chief sos le menton, 
Que il ne le ramainent ariere à garison. 



170 LA CHAKMIf DU CHBYALIBR AU OTailE [4«7 4-4694} 



XXIV 

Cornumartn arrÎTe au palais du Soudan. Il refuse plosieurs des ehanploni 
que celui-ci veut loi opposer, ot il aMeple Tanpatrii Fonaguity la plos 
brare des cheTaliers. On fiie les condiUoas du eombat. Chacun des adver- 
saires s*y prépare de son c6té. 

VAiT s'en Cornumarans aa corage aduré ; 
Ensemble o lui emmaine son riche parenté : 
Bien sont en lor compaigne .o.m. pararméi 
Tant tinrent lor jornées qu'il n'i sont aresté* 
Quant Sonnasane vinrent, la mirable cité. 
Moult demainent grant noise contreval le régné, 
El demain par matin, quant il furent leré. 
En .1. consel estroit ont ensamble parlé. 
Et commandent lor homes que soient tôt armé; 
Tôt coiement le facent, n'i ait samblant mostré, 
Se il ont d'ax mestier, que soient apresté. 
Droit entre Prime et None sont à la cort aie; 
Tex .x.M. de lor homes ont avoc els mené; 
Chascuns a bon clavain sos Termin endossé. 
Et muchié sos l'aisele le brant d'acier letré. 
En la sale montèrent tôt le marbrin degré 
Entresi c'al sodant sont conduit et guié. 
Quant vinrent devant lui, parfont l'ont encline. 
Corbarans d'Oliferne a premerains parlé : 
(( Sire, par vo conduit somes ci assamblé ; 
Yés chi Cornumarant que vos avés reté: 



[4695-4723] ET DB GODBFROID DE BOUILLON. i7l 

Près est qa*il se deffende, se il xos vient à gré. 
Que il n'a envers vos de noient meserré, 
Ne traïson ne qnist envers vostre ireté, 
Ains vos revint redire ce qu'il avoit trové : 
A grant tort l'en avés mescrefi et blasmë. 9 
Quant li sodans l'entent, si a le chief crollé; 
Mahomet en jura qu'il li sera prové. 
Le roi de Pincrenie a avant apelë : 
Cl Prenés, fait il, le gage que cist a présenté, 
Si deffendés mon droit sor vo cheval armé. 
— Volentiers, fait il, sire, jà nen iert dénié. » 
Cornumarans respont, quant il Tôt escoté : 
a Sire, apelés .1. autre, sachiés par vérité, 
Ki respondroie mie; ja ne m'ert esgardé 
Qu'il face encontre moi bataille en camp malél 9 
Quant li sodans entent que il Ta refusé, 
De maltalent et d'ire a tôt le sens mué ; 
Cil s'est ariere trais, voyant tôt le barné. 
Hoult a efl grant honte que il l'a dejeté. 

Li sodans en rapcle le roi de Bocidente : 
a Prenés, dist-il, le gage que cist rois me présente. » 
Cornumarans respont, qui il point n'atalente : 
« Sire, apelés .1. autre, n'aflert pas à sa rente 
Que respondre le doie, mar 1 ares atente. » 
Quant li rois l'entendi s'en flst chère dolente; 
De la honte qu'il ot vers la terre s'adente; 
La face ol primes perse et puis l'ot rovelentc; 
Ne l'volsist, por Tonor de la cilé d'Olrente, 
Qu'il l'eûst refusé, voianl tante jovente. 



172 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [4724-47S1J 

Li sodans de Persie, oijnt tos, se démente» 

£t prie Mahomet qae vëir le consente 

Que il en ait venjance, si aura-il moult jente : 

L'uns le conseille à Tautre, en .xx. lex ou en trente, 

Ja cist plais ne faura, s'en iert teste sanglente. 

Li sodans en apele Lion de la montaigne; 
Chil est avant venus sans nule demoraigne. 
11 n*avoitsi grant home de si en Alemaigne; 
La main tent vers le gage, ne quit que pas ne faîgne ; 
Moult estoit bien vestus d'un paile de Micaigne; 
Son mantel a jus mis, dont fu riche l'ovraigne. 
Cornumarans li prox, à la chère grifaigne. 
Retrait son gant à lui, que doner ne lui daigne. 
Quant li sodans le voit, moult en ot grant cngaigne; 
Ne fusl por son parage, qui'st en la sale autaigne, 
Il li fesist ja traire le cner de sos Tentraigne. 
Cornumarans apele le sodant en demaigne : 
ce Sire> apelés .i. autre, n'est pas drois cil le praigne 
Bataille encontre-moi, n'a home en ma compaigne 
Qui le me conseillast, ne privé, ne estraigne. i 
Lions se traist ariere; por l'onor d'Aquilaigne 
N'i volsist iluec estre, non por tote Bretaigne, 
Mains hom por la merveille ens el palais se saigne. 
Et dis! li .1. à l'autre : « Ne quit que mais remaigne 
S'en seront mort .h. Turc par iceste bagaigne ! n 

Li sodans en apele Fernagant l'Aupatris ; 
N'avoit tel chevalier el règne de Lutis; 
Sires estoit des lUes et des Elementis, 



[4752-478 1] ET DE OODEFROID DE BOUILLON. 473 

Et des Ëgiptiens et de Procilatis. 

.1111. Rois ot SOS lui, dont il estoit servis. 

En estant se drecha, quant ot qu'il fu requis. 

De son col delTubla .i. riche mantel gris; 

Al sodant est venus vestus d*un porpre bis; 

Devant lui s'agenoille, moult estoil bien apris. 

Li sodans H commande, qui moult estoit maris, 

Que il pregne le gage c'on tent devant son vis. 

« Volentiers, fait il, Sire. » Ne fu mie esbahis; 

Cornumarans li baille, nM fu nus contredis. 

Et li sodans se dreche, qui moult fu engramis; 

Si hautement parla que moult fu bien oïs, 

Ostages demanda et il en i a mis 

Tant qu'il en ot assës de ses meillors amis. 

En une maistre tor que fist faire Turquis 

Les commande à mener, moult leur a bien promis, 

Se Cornumarans est recrëans, ne ochis, 

Qu'il en fera justiche, ja n'en iert avoirs pris. 

€ Sire, or revoil avoir pièges que se cist est conquis, 

Qui de la vostre part est vers moi aatis. 

Que mes amis r'aurai, si ne lor ferés pis. n 

Tôt s'escrienl : a C'est drois, donésTent.v. ou vi. 

Li sodans Totria, mais ce fu à envis. 

Cornumarans em prist de tôt les mex eslis, 

Tant qu'il en ot assés et qu'il en fu bien fis. 

Li sodans li commande qui sire ert de Lulis, 

Que demain viegne à cort apreslés et garnis; 

De faire la bataille n'i aura plus respis. 

Quant Cornumarans l'ot, si'n a gelé .i. ris, 

Puis a dit al sodant : a Ne sui mie fuitis; 




174 LA CHANSON DU CHBVALIBR AU CYONE [47«Î-«I0] 

Miex ramasse orendroit que dusc'à .xv. dis. » 
Dont demande congié ; de la cort est parlU. 
La nuit après soper, quant jors fu enseris 
S'en est aies veillier al temple Veneris, 
De si que el demain que Jors fu esclarcis, 
Que .1. lor archevesques (ne fa mie esbahis] 
Son servige li fist à la loi du païs; 
Àssés offrent besans et fin argent massis; 
Puis issirent del temple, quant il fut defenis. 

Quant Tarchevesques ot fine le son mestier* 
Gornumarans enmainent li roi et li princhier 
Toi droit à son ostel; n'ot cure d*atargier; 
Pain et vin demandèrent, se lïont .1. poi mengier ; 
Puis font estendre .1. paile très en mi le planchier ; 
.un. rois de sa gent, qui moult Tavoient chier, 
Âporterent ses armes, si les font sas cochier. 
Gornumarans i vint por lui aparaillier; 
Unes calches li caucent si ami 11 plus chier : 
Blanches sont et vermeilles comme flor de pomier; 
Espérons ot d'or fin por le mex ageasier ; 
Après li endossèrent .1. fort clavain entier. 
Par de sore li vestent .1. fort hauberc doblier; 
.1. elme li lâchèrent, qui ja fa Dcsiier, 
Et puis Tôt Caraheus del bon Danois Ogier, 
Quant il se fu à lui combatus el gravier 
Si li fist li Danois à son tref envoler; 
£t Garaheus li fiers le dona Murgafier, 
Aine n'empira por colp vaiilissant .1. denier* 
Elme de cuir boli li font dessus lachier, 



[4811-4840] ET DB OODBFROID DE BOUILLON. 17» 

Chil qui Jherugalem avoit à justicbier 
Ot les armes conquises sor le roi Haucbebier; 
Le hauberc ot eu por treû d'un palmier; 
Mais l'elme acata*il à merveillox dangier. 
Onques à icel tans, bien pot on aflchier 
N'ot on en cel païs veii si bon ovrier, 
Ne te\ armes seiisl ne faire* ne forgier. 
Et a chainte Kespée à son flanc senestrier 
Qu'il conquist sor Tierri et sor son esquier, 
Al repair de Buillon, quant il Tala gaitier. 
Puis li ont amené .1. moult riche destrier; 
N'ert pas covert de fer, qui le fesist carcbier, 
Mais d*un paile vermel qu'il ot faitdetrenchier; 
N ot autres covertures, com j*oï tesmoigner. 
.1. frain ot el cheval, qui moult fist à proisier; 
A Viane fu fais por le conte Olivier, 
Quant il se dut combaireà Rollant le legier 
.1. garchons si Tembla, se Tvendi à Gaiffier; 
Chil le vendi Martrou .xxx. besans d'or mier; 
A celui le fist puis Corbadas esligier. 
.11. grans broches de fer c'on ot fait aguiser 
Avoit en mi le front, dont me puis merveillier ; 
El platel sont soldées, devant furent d'achier. 
Chil qui les i assist sot moult bien engignier; 
Ja riens ne consevra ne fâche damachier. 
Escu roont li baillent assés fort et legier; 
A Tarchon li pendirent .1. branl por caploier, 
S'il a perdu le son où aura recovrier. 
.1. espié li aportent, Tanste fut de pomier ; 
Gavelos li aportent et .11. dars por lancbier 



176 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYONK [4841-48011 

Et .II. miséricordes, se ce vient à lui lier, 
Dont puist son anemi tos les costés perchier; 
Et .11. mâches de plonc dont Turc sont costumier 
De porter en bataille lor anemi plaischier. 
Clie dist Gornumarans, qui n'ot soing d*esmaier : 
« Ja n'i aurai plus d*armes, qui que s'en doie irier, 
Que li François emporte por son droit desrainer. 
— Si ferés, fait li pères, biax fiex, je vos requier; 
Portés vos les armes, tost vos aront meslier. 
Par vostre grant outrage vos poés empirier. » 
Âssés Ten ont proie, aine ne Tvolt otroier. 
Corbarans d'Oliferne Ten prist à araisnier : ^ 
c Cosins, fait-il à lui, moult vos voi foloier; 
Quant jo vos meillors armes vos voi ici laischicr 
Hui poés no parage monter et abaisier. » 
Gornumarans respont sans autre latimier : 
« Ja est il tant aie que anchois Tanuitier 
Verront que ce sera serjant et chevalier. » 



XXV 



Le combat a lieu dans une Ile. Ordie est donné à tous d'eu demeurer les 
tranquilles apectalcun. Sous aueun préteite, on ne portera de secours ni à 
l'un ni à l'autre. Après une lutte opiniâtre, Coruumaran est Taiuqu^ur de 
l'Aupatris. 

QUANT Gorbarans ot fait Gornumarant armer, 
 irestot son conroi richement atorner, 
A la cort l'en menèrent por son cors présenter. 



[4802-4891] Bï DB OODEFROID DE BOUILLON« Ml 

Dont estoit repaires H Aupalris d*orer 
Del temple où Jupiter se faisoit encliner, 
Et li Sodans avoc et .vu. roi d'otre mer. 
Atant es Gorbarant et Solimant li ber : 
Li rois Cornumarans se prist à présenter 
Devant le roi Sodant, qui tant fait à doter, 
De la grant traïson dont il Tôt fait reter. 
Li Sodans le commande fors de la cort mener 
Sor riaue de Quinqualle, où il ot fait fermer 
Une isle de pausist; nus hom n'i puet entrer 
S'il ne s'i fait à nef on à chalant mener. 
Là sera la bataille, qu'il Ta fait deviser» 
£t li Sodans a fait ses armes demander; 
.III. roi, qui sont si bome^ li ont fait aporler; 
Li trésoriers a fait .i. escrin desfremer; 
Moult riches garnemens en a fait fors jeter. 
Li Sodans les ot fait tex .lx. ans garder, 
Conques por nul besoig n'es volt home prester, 
N'ainc n'es volt em bataille vestir ne endosser. 
Dirai vos dont il vinrent, se Tvolés escoter. 
.1. sons hom révéla, sa gent flst assambler, 
Sor le Sodant ala por sa terre gaster. 
Quant li Sodans le sot, ses grans os fist joster; 
Desor cel roi ala, à quanqu'il pot mander; 
En .1. chastel Tasist, ne pot gaires durer; 
Dedens le prist afforche, se Tfist emprisoner. 
Tex .xiiii. ans le tint, c'ainc ne pot escaper, 
N'a raenchon venir, tant li seust doner. 
Ghil avoit .i. son home, dont ci m'oés conter; 
Sadoines ot à non, ensi l'oî nomer, 

17. 42 



ilÉ LÀ CtfÀKSON SU CHEVALIER âU eWRE (itf M9»el 

A la Pâtre en ald, en :i; ille de mer; 
Là achata les armes à .i. jttid Moserf 
Si les fist à fid br .v. flëes t^esér; 
Al Sodant les présente, ^iii nidtilt lëâ pot amer. 
Quant donées li ot. A: don 11 va rotef : 
Li Sodans li birbië qui ne â'i ibt ^rder; 
Ensi fist son sélghbr le roi dès|iHlonër; 
Ensi ont*il ïét ahnes dont ei m*oCs parler. 
Très en mi të palais font .1. tapis Hier) 
Et en aprëà :t: pailb por richoisè itambler ; 
Desas cochent les armes qui tant font à amer. 
Li Aupatris i Tint por son cors aehesmer. 
En tant com li Sodans aroit à gôtiSrtiet*^ 
Ne pot-on à bel tans nul chevaliei^ trôrer 
Qui meadres fnst de lui, bien le puis affremer. 
Fors sol Cornumarant, qu'on n*i doit oublier. 
Puis que li dai meillor sont ensamble al joster, 
Jo quit qttMl se trolront essaier et prover, 
Anchois que tist affaires doie mais demorer. 

Très enmi le palais qui moult est biax et grans 
S'est assis por armer TAupàtris Fernagans; 
.un. rois s'agenoillent por faire ses commaés. 
Unes^ucbes li lacent serrées et tenans^ 
Uns espérons d*or ûû desus motilt avenans; 
Puis a vestû t'auberc qui saffrés otles pans; 
En après .1. clavain d'or fin, moult est Inisans, 
Por Tauberc gàràtitir qtii né soit empirans; 
El chief li fn lachiës .1. elmes flamboians, 
Et puis .1. autres elmes, où il ot aïmans; 



[493t-4960] ET DE GODBPROIO DE BOQILLOU. 179 

Une moult riche espée a pendE à ses flâna* 

Qnanl il se fa armés, ce^MBlr U swiuis, 

Del palais est issosi» ne te màer taisansw 

Al perroQ de porfile, qni estoit vers etblans» 

Là fa apareilliés a* bons eb«YaE CQvaiii&; 

N'ert pas covers de fer; nqiuaà icel tan» 

N'ot ea coirertures el régie i% Persaaa ; 

D'un diapré ert covers qai à terre ert balana; 

A son arcbon devant estoit pendus li brans». 

Et .II. miséricordes agae» et treacbasAy 

Et .m. quarriax d'acbier et .v. dtrs moolt poignaas. 

L'Aupatris i monta, qu» moult fa desirran» 

Qu'il soit outrés en Tisle où cil est atendan.<c 

Chil n'est pas mains de lui hardis ne conquerans; 

Et son escu li baillent qui fu durs ei tenans ; 

Très devant son visage est escris Te&va6aiss ; 

Grant seûrté i a li quivers souduians ; 

.1. espié li bailla li rois des Aufricans. 

Por l'Aupatris conduire est montés li Sodans ; 

Tant i ot rois et prinches que ne sai dire quans. 

La chité ont guerpie, si se sont mis as chans. 

Ja ert passés en l'isle li rois Gornumarans; 

Sor riaue de Quinqualle, qui est rade et corans, 

Estoit apareilliés .i. moult riches cbalans. 

Li Aupatris i entre et avoc lui Balcans; 

Outre l'en ont nagié à .xnu. estrumans. 

Puis revinrent ariere, nus n'i est demorans. 

Chil sont remés en l'isle, où Terbe est verdoians. 

Quant li uns choisi l'autre, tes li mua li sans. 

Aine n*i ot si hardi mooli n'en fost esmaians. 



180 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [49S1-4979] 

Li Sodans en jura la loi où est créans 
Qa'il n'erent dessevré s'en iert li .i. taisans, 
Par estor de bataille vencas et recrëans. 

Or sont ensemble en Tisle TAupatris et li rois; 
L'uns s'eslonie de l'autre, s'acesme ses conrois; 
Tex .c. mil les esgardent, qui en sont en esfrois, 
Car c'erent lor ami, si dotent, ce est drois. 
Li borjois et les dames sont monté as defois, 
Es tors et es bretesches et es murs de liois, 
Por véir la bataille des .11. vassax adrois. 
11 s'entrelaissent corre les chevax arabois; 
Grans cox se vont doner es escus demanois; 
Sor les bogies les percent as fers sarrasinois; 
Les clavains derompirent et des haubers les plois. 
Ja tornast ceste joste à .1. d'ax à sordois, 
Quant les hanstes pechoient de joste le calmois. 
Li vassal s'entreslonient plus d'un arpent françois, 
Puis guencissent ariere les bons chevax norois, 
Irié corn sengler, qui cachiés est en bois. 
L*Aupatris li lancha .1. gavelot turcois, 
L'escu li a perchié, comce fust .1. barlois : 
S'il Teûst pris en char, il ne fust sains des mois. 
Quant li rois vit le colp, si noirci comme pois; 
Isnelement a trait le brant Saragochois, 
Granl colp li vait doner sorTelme paginois; 
L'une moitié II trenche de son elme sarrois; 
Mais aine n'empira l'autre le montant d'une nois; 
Sor l'escu li descent le brant sarasinois ; 
.1. canlel en abat et des langes d'orfrois; 



[t9S0-S00Bj ET DB OODBfROlD DB BOUILLON. 181 

Devant l'archon conseat le destrier espanoîs; 

Oaques ne Tpct garir li chendax sidonois 

Qae le chieF n'en sevrast qui fa plus Mans qae nois. 

Li chevax est versés et l'Aupatris caois; 

Dont peûssiés oïr grant noise et grant labois; 

Li .1. en sont joiant et li autre en sopois; 

in. cornssenl as armes Egide et Gloriois, 

Quant li Sodans jura Haliomet et ses lois 

Qu'il n'a nul si haut home, se por lui mut desrois, 

Qu'il n'en face justice, si que l'yerront Grijois. 

Quant il l'oent parler, s'en Tu chascuns tos cois. 

Quant Gornumarans ot l'Aupatris enversé, 
Il resaut sus em pies, moult ot le cuer iré, 
Cûrnumarans l'esgarde et Uni le brant levé. 
Son cheval de Castele a envers lui torné, 
Grant colp li va douer parmi l'elme gemé 
Eslre le bon cheval à coi il l'a hurté. 
Et le colp de l'espée dont il l'a esloné 
Le r'abat tôt envers droit en mi leu del pré, 
Contre terre le marche al destrier pomelé. 
Puis s'eslonie de lui quant moult l'ot defolé. 
Li Aupatris relieve qui moult a de Qerté; 
Quant il fu levés sus, h ses pies a gardé 
■r. tronchonsi gisoitde l'espié noielé; 
Isnelemenl s'abaisse, à .11. poins l'a levé. 
Gornumarans laisl corre le cheval abrievé. 
V< 
Qi 
Al 



Amont pamri to^Aiîef, t)ùl)ien I^asené, 
QaMl Ta mis à igmox ; mm li Tois Ta hasté ; 
Il li «adie le frain, Bi Ta esperoné. 
Li chevax resaut ^os, qui moult ot de bouté ; 
Ains Tôt li rois mené .i. arpent mesuré 
Que il l'ait adroit point remis et retomë; 
Puis laisse corre à lui, ne Ta mie oblié. 
L'Aupatris tint le brant qui gete grant clarté : 
Gornumarans reflerl de son brant acheré; 
Uelme tnrcois li trence, mais n'a mie entamé 
Celui qui fu desos, tant Tôt on dur tempré ; 
Par encoste la face li a son brant colé ; 
Sor Tescu li descent, n'i a mie aresté, 
Trestot li a trenchié de si el brach armé. 
L'Aupatrix Fernagus li a .i. colp jeté ; 
Par deriere consent li cheval pomelé, 
Par mi le gros des quisses li a le brant colé ; 
Li chevax chiet à terre, quant on Tôt affolé. 
Quant li rois l'a veû, forment l'en a pesé; 
Il en a Mahomet par mal talent juré 
Que ja ains ne verra le solel esconsé 
Qu'il li aura le chief sor le bu dessevré. 

Quant Gornumarans vit affolé son cheval, 
Il jure Mahomet, qui governe infernal, 
Qu'il le comperra chier; mal a mort son cheval! 
A icest mot a trait le bon brant principal ; 
Mais l'Aupatris le haste, qui cuer ot de vassal ; 
Sore li est corns, si guerpi son estai. 
Grant colp li vait doner sor son elme à cristal, 



[M^9r^9^l?J V^ I>B OODSFROID DB BOUILLO]^. |§^ 

Si qo/d les fl|ors en qaiëent et trestot )i esipal; 
Li grans cox li descenl sor Tescu contreyal. 
Gornnmaraiu cancele, si que IVirent roial, 
Que poi s'en est falus qu'il ne caï aval; 
Aine en tote sa vie n'ot honte mais ital. 
El poing tint nu le brant, dont d'or sont li soignai ; 
Moult fièrement requiert son anemi mortaL 
Li Âupatris se covre de Tescu à esmal ; 
Gornumarans i fiert del brant emperial. 
Parmi le colpa outre c'ainc n'i Ost arestal. 
Sor la senestre espaulie descent li brans aval, 
L'aubercetle clavain trenche dusc ai carnal, 
Si que li sans vermax en raie contreval. 
Gornumarans s'escrie au franc cuer communal : 
Par foi, sire Aupatris, ci a mal batesla^/ 
Anchois que vos m'aies provë à deslpial 
Dires c'ainc n'acointastes .i. si félon jori^all » 

Or furent li bai*on sor Tiaue de Quincaille : 
A pié sont en mi l'isle apresté en bataille; 
Fièrement se requièrent sans point de demoraille* 
Li rois Sert TAupatris par moult grant deffiaille 
Que ses .11. elmes trenche : se ne fusi la ventaiUe, 
Tôt l'eûst porfendu de si qu'en la corailie. 
Mais si fu dur temprée qu'il n'en pot faire faille^ 
Por quant si l'estona qu'en mileu de la plalce. 
Qu'il ne sot où il fu par nule devinaille, 
L'espée de son poing li vola en l'erbaille. 
Dont oïssiés grant noise de celé gent quegnaiile ; 
Mais TAupatris recovre, qui n'ot pas cuer 4e q^aill^ 



j 



184 LA CHANSON DU CHEVALIBR AU CYGNE [S067-S087] 

Le brantreprist sorTerbe, qui vint de Gornoaille; 
Bien se quide vengier ains qae li jors lî faille : 
Maisli rois ne le dote vaillant une maaille. 



XXVI 

Les baroni du Soudan Toyaut l'Aupatria sur le point d*ètre taé damandeat 
grâce pour lui. Le Soudan sépare lea combattante et te réroadUe avee 
Comumaran. L'union est plut que jamaia nécessaire pour résister au 
Chrétiens qui Tont Tenir. 

L'anleur de celte branche, Renaul, annonce qu'il va raconter la première eipé- 
dition conduite par Pierre l'Ermite, et la deuxième par CodefroydeBooiUon. 

QUANT li Aupatris vit qu'il fu si laidengiés, 
Moult en fu en son cuer dolans et coreciés; 
S*il venger ne se puet, jamais ne sera liés ; 
Et vait ferir le roi sos Telme qui*st vergiés ; 
Gornumarans s'esquieve et li brans est glachiés 
Sor la senestre espauUe, s'a Tauberc desmailiés; 
Tôt Teûst porfendu enfresi qu'es estriés, 
Se ne fust li clavains, qui desos fu maillés : 
Ice Ta deffendu qu'il ne fu empiriés. 
Gornumarans li prox ne fu pas esmaiés ; 
Sore li est corns, corne lions iriés; 
Grant colp li vait doner sor Telme qui'st vergiés; 
Trestot esquartera cil qui fu li premiers 
Et li autres desos et frains et depeciés. 
Une plaie li fist dont li sans est raies, 
Et l'Âupatris cancele et si est embrunchiés : 
Moult poi s'en est falis que il n'est trebncbiés ; 
Tant est fort estordis qu'il est agenoilliés. 



[6088-5116] ET DE OODEFROID DE BOUILLON. f85 

Quant si home le virent, H dels est efforciés ; 
Venu sont au Sodant, queû li sont as pies; 
Tôt li crient merci; de mil pars fa huchiés; 
Li rois de Pinquernie, qui bien fu enseigniés, 
Apela le Sodant : c Sire, fait-il, oies : 
Li sires de Sedile, de qui tenons nos fiés, 
Qui por vos se combat est si apareilliés, 
Se auques sont ensamble, tos est à mort jugiés, 
Et vostre cors méismes bonis et vergoigniés. » 

Après celui parla li rois de Quegneloigne : 
a Sire, fait-il à lui, ne créés la menchoigne ; 
Moult est loiaus li rois, tos li mons le tesmoigne ; 
Grant vasselage fist, quant il passa Borgoigne, 
Et les mons de Monjeu et Provence et Gascoigne, 
Por les .III. damoisax qui sont né à Boloigne. 
N'a en France Baron, ne de si à Goloigne 
Que li rois ne véist. Quant ot fait sa besoigne, 
Tôt son fait vos gehi, c*onques n'i quist essoigne ; 
Fait Pavés apeler à tort et à caloigne 
Du meillor chevalier qui soit dusqu^en Sasoigne : 
Mais ce nos est avis que cil ne le resoigne ; 
Faites les dessevrer erroment, sans aloigne ; 
Car se nos sire muert, vos i aurés vergoigne. 

Quant li Sodans entent des rois la question, 
El ot que tôt li proient enlor et environ, 
Si lor a respondu selonc s'entension : 
c Seignor, se j'es départ, moult crien que mi baron 
Ne m'en blasment forment de ceste mesproison. 
— Sire, dient li rois> tos tans veû Tavon 



166 LA CHAUdOtt OU «BEViiHfia AU iCYAIIB [SIU-éH^] 

Que quaai esMinble so&i josté doi caaipîM, 

€il qufs a ea justice, sêHii wîbjU k bM, 

Les fera defisevPMr san« aule aresloûds. 

Se auques sont ensamble, jatr'aupaMea^hM 

Ghil qui a le son eors mU por ^06 k baadoB; 

Li rois GornumaraBs, qui ^ner ia de lioa, 

Li trenchera la teste par deses la «MtoB. 

Vos en ares graiit blasme, «'il i laiiart, par Mabpg ) 

Franchois doivent passer en ceste r/egion, 

Por vostre terre mètre en lor subjeclion ; 

Se Yostre home vos béent, par quel deffension 

Garderés vos vo règne? laissiés ceste frichon ; 

Si acordés tos homes, ensi le vos loon. 

Bien savons que li rois ne iist aine traïson 

Que sus li avés mis par vostre mesproison. » 

Quant li Sodant Tentent, n'i fist arestoison ; 
Il méismes ses cors lait aler 1* Aragon^ 
Venus est al rivage, si lor crie à haut ton : 
c( Seignor, estes tôt coi, par mon Deu Baratron t 
Se mais i ferés colp, j'en prendrai venjoison. » 
Quant TAupalris entent del Sodant la raison. 
Ne rfesist-on si lié por Tonor d'Arragon. 
Gar il estoit navrés el chief et al menton, 
Et en la destre quisse de si que el braon : 
Péor avoit de mort, s'en ert en grant bichon. 

Quant li riches Sodans ot faii«on baa <mert 
Gil qui furent eu Fisie ne l'oseot trespasser; 
Car ses commandemens faisoit moult adorer. 
L'Aupatris s'est assis, qui ne pot mais ester; 



[6146-S17^1 «T DE «OBWMM M BOUfLLOlf. f87 

Tant alaiidé<M«Me4q«^li «cwteCMsser. 
Li Sodans a toU lait «ne met apuasteri 
S'i a en?oié outre porax si. aflunm*. 
Quant orent fait ta barge 4'aatre part arWer , 
L'Aupatris i entra, n'ot^tired'm^eeter ; 
Et cil les acondnirent, ifi ▼olrent demorer ; 
Si ami le recburent/^ font fait désarmer. 
Qaantli Aupatri8.ot«e8 plaies fsiit bendM", 
Venns est al Sodant, qnimoiAt te*paet anec» 
Isnelement le fait sor .i. cheral fnonler, 
En son palais Tonmaine, pais ^i « fait «ander 
Le roi Gornomarant c'a lui viegne parler; 
Et il ! est Tenus, o lui maint riche per. 
Tant ont parlé ensamble qu'^esont fait aoorder, 
Voiant tôt le bamage baisi^iCPt «ocrter. 
Le roi font au Sodant le meffait pardoner, 
Puis commanda à tos les passages garder 
Et les castiax garnir et les chités fremer 
Contre Francs qui le doivent venir desireter ; 
De cex dont plus se dote se fist asefirer. 

Or lairai del Sodant ici en droit ester; 
Si vos voirai .i. poi de la cort aconter 
G'on ot fait à Buillon Tenir et assambler. 
Aine n'i ot .i. tôt sol n'esteust afiBer 
Que il prendront la crois, por lor armes salver; 
Li .1. le fist à Tautre et plevir et jurer. 
Quant sont en lor contrées, ne le Tolrent celer, 
Ains Tout fait as eTesques et as abés conter; 
Et il le font au pople et dire et sarmoner : 
De ce mut li grans os qui ala outre mer. 



188 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [5176-5205] 

Seigoor, or escotés, franche gent honerée, 
Si entendes canchon qui moult doit estre amée. 
Par iceste aventure que ci vos ai contée 
Furent prises les crois et la grans ost jurée. 
Quant on sut l'aventure par ample la contrée, 
Dans Perres li Hermites^ à la barbe meslée, 
À tôt premerement la soie ost ajostée : 
Moult i ot bêle gent, quant el fu asamblée; 
La terre quida prendre dusqu'en la mer salée ; 
Mais poi i ot de princes dont li os fu guiée; 
Tote fu desconfite, morte et desbaretée. 
Li vesques de Forois fu pris à la meslée ; 
El Harpins de Boorges, c'est vérité provée. 
Et dans Jobans d'Alis, dont Fost est confortée, 
Et Richars de Gbaumont à la chère membrée. 
Qui puis se combati, au trenchant de Fespée, 
Encontre les .11. Turs par bataille nomée. 

Quant aus barons de France fu la chose mostrée 
Que Tos estoit perie que Perres ot menée. 
Mainte palme i ot torse, mainte temple tirée : 
Après ont ii baron lor grant ost année; 
Plus furent de .c. mil, de bone gent loée. 
Là outre s'en ala la fiere os redotée ; 
Li bon dus Godefrois Ta devant tos guiée 
Et dans Hues li Maines, par mont et par valée ; 
Dont fu tote la terre et prise et conquestée, 
Et Nique et Andioche, où li os fu guiée, 
Et puis Jherusalem la fort cité loée ; 
Crestientés en fu essaucie et levée. 
Godefrois qui estoit de si grant renomée 



[&I0e>&:i3] ET DE QODBFROID DE BOUILLON. 

. [ fa eslis à roi de no gent honerée. 

Seignor, vos qui avés la canchon escotée, 
Rknax vos mande à tos, qni cette ovre a Qnée, 
Qne TOS proies le roi qni fist ciel et rosée 
Et la sainte pucele, la roïoe honerée, 
Que de toa les meffais dont s'arme est encopée 
Li face vrai pardon, quant sa vie ert fiaée. 
Amen cbascans en die ; li esloire est fiaée. 




APPENDICE 



■MM«W*MMM«*M»*MMM>*a 



EPISODH DES CHDÏIFS OU CAPTIFS 



APPENDICE 



0^0^0^l^^^^^>0^ 



1ÎPI80DB DBS CHÂTIFS 



Dans la première partie de la Chanson (TAntioche, 
publiée par M. Paulin Paris, le poète a raconté les 
désastres éprouvés par la première expédition orga- 
nisée et conduite par Pierre TErmite. La bataille du 
Fui de Civetot avait été funeste aux Croisés, dont la 
plupart furent tués ou faits prisonniers. Au nombre de 
ces prisonniers ou chétifs se trouvaient quelques vail- 
lants chevaliers tombés au pouvoir du roi Corbaran 
d^Onferne. Voici ce que raconte à ce sujet Tauteur de 
la Chanson cTAntioche (ms. 7628, p. 74} : 

ft i^ ORBARANs desceudi del mulet arrabis; 
\J En sa charlre commande à mettre les caitis^ 
Et on si fist moult tost ; tos les i a-on mis, 
Fors Richart de Ghaumont, et Dant Johan d'Alis, 
Et Harpins de Boorgcs, qui prox fu et hardis, 

II. 43 



iH APPSNDIOB, 

Bauduins de Bianvais, est avoc els eslis. 
Et Fochiers de Melans .i. chevaliers hardis : 
Gex retint Gorbarans en son palais voltis. 
Chascuns ert en aniax et en buies lasnis; 
Tote jor portent perres al mur d*araine bis, 
Et traient à caucies, cliascans comme roncis. 
Ensi furent .i. an entier ei «xv. dis, 
Dqs que Jhesus le volt, li rois de Paradis, 
Que Richars de Ghaumont ot les .11. Turs ocis : 
Par ce furent délivre, si corn dist li escris. » 



Les aventures de ces cinq prisonniers sont l'objet 
d'un récit particulier qui fait suite à la /'me dAntioche 
et précède immédiatement la Ckanson de Jérusalem. 

Get épisode n'a pas un grand intérêt historique ; 
mais le récit des souffrances endurées par ces chétifs 
pourrait être du à quelques réminiscences des mi- 
sères qui accablèrent les compagnons de Pierre l'Er- 
mite. Elles étalent probablement racontées dans les 
poômes consacrés à la première croisade, renouvelés 
depuis par Graindor de Douai. On nous saura donc 
gré d'emprunter à notre manuscrit les parties les plus 
intéressantes de cet épisode. 

Après la prise d'Antioche, le roi Gorbaran avait fui 
précipitamment, emportant avec lui le corps inanimé 
de Brohadas, flls du Soudan de Perse. Gelui-ci, qui 
s'attendait à voir Bohémond, Godefroi de Bouillon, 
ou Richard de Normandie, amenés prisonniers h sa 
cour, apprend avec autant de surprise que de douleur 



ÉPISODB l^BS CHÊTIFS. 109 

la mort de son fils : Il s'en prend à Gorbarân^f qui n'a 
pas su le défendre, qui Ta trahi peut-être. Tous ses 
sujets partagent son indignation et accueillent avec joie 
Tordre donné parle Soudan de saisir le roi d'Oliferne^ 
de le pendre ou* de le jeter dans un bûcher. Corbaran 
déclare qu'il en appelle au jugement de Dieu pour dé-^ 
montrer son innocence. S'il a été vaincu, si le fils du 
Soudan a péri dans la bataille, c'est que les Chrétiens 
ont été les plus forts, c Voici mon gage, ajoute-t-il : 
faites combattre un Chrétien contre les deux Turcs les 
plus redoutables de votre empire : si le Chrétien est 
vaincu, je consens à être pendu et à perdre mon 
royaume. Si au contraire les deux Turcs succombent 
ou sont recréants^ promettez-moi que vous me ren- 
verrez absous et vous me rendrez votre amitié et vos 
bonnes grâces. » Le Soudan y consent et décide que 
le combat aura lieu six semaines après. 



I 



Corbaran, par le conseil de sa mère, la vieille reine Calabre, m fait amener 
les cbeyaliers chrétiens qu'il tenait en ciptiTité depuis la funeste bataille 
du Fui de CtTelot : c'est parmi eux qu'il choisira le guerrier qui devra 
fenl se battre contre deux Turcs. Ce guerrier est Richard de Chaumont ; le 
roi lui fournit un cheTa\ et des armes, et la vieille reine prédit qu'il rem- 
portera la victoire sur les deux Turcs. 

OR furent li caitif el palais amené ; 
Les moffles ont es bras, dont moult furent pené. 
Ârengié Tuns lés Tautre, trestot encaéné. 



196 APPENDICB. 

Les espaulles onl rotes del fer c'ont tant porté; 

Car le cuir et la chair a li carcans asé ; 

Tôt moroient de fain et de caitiveté. 

 De\l il i avoit tant chevalier membre 

Et tant jenlil evesque et tant clerc ordené ! 

Del Pui de Civetot furent tôt amené. 

De Tost Perron TErmite furent desbarelé; 

N'ont braies, ne chemises, moult ont grant poverlé. 

Ne chevoil en lor testes, car lot furent tosé ; 

Nen ont soller ne cauche, lor pié lor sont crevé 

Et fendu dusc'à Tos et plaie et navré. 

Onques Dex ne fist home, sachiés par vérité. 

S'il les esgardast bien, qui n'en eust pilé; 

Tôt ont pëor de mort ; lor chief sont encline. 

Quant Corbarans les voit, de pité a ploré. 

Corbarans d'Oliferne fist forment à loer ; 
Nos Crestiens esgarde, si conmence à plorer. 
Ses chevox à derompre et sa barbe à tirer; 
Car ne set où il puist cel Creslien trover 
C'a .II. Turs se conbatc en la cort l'Amirer. 
Li rois Sodans, ses sires, qui l'ol fait apeler 
De mortel iraïson, le volt faire enconbrer; 
Car ne puet en son cuer véoir, ne porpenser 
Que ccle gent fust née qu'es peûst sormonler. 
Ne si grant ost destruire, ne tant piince affoler. 
Del droit c'ot Corbarans ne se pooit celer 
Ne desist le grant mol qui l'ot fait esfréer. 
Il a dit à sa mère : « N'i ai que demorer, 
G'irai à Àndioche àBuiemont parler. 



ÉPISODE BES GHÉTIFS. 197 

El au duc Godefroi, qai tant fait à loer; 

Robert de Normandie voirai merci crier. 

S'uns de ces .m. i vient por cest plait aqailer, 

Et il vaint la bataille, jo li ferai jarer 

Et très bien flancher, et ostages livrer, 

Por s*amor me ferai baptiser et lever. 

Et perdrai Jursalem où il volent aler, 

Et rendrai le sépulcre qu'il volent délivrer. 

— Biax fiex, ce dist Calabre, vels me lu vergonder? 

Miex voil que tu me faces d'un cotel acorer 

Et ferir ens el cuer et l'arme fors jeter, 

Que vers ton droil Seignor volsisses jor fauser, 

Ne Mahomet guerpir por lor loi honerer! 

« Biax flex, ce distCalabre, tu me vex vergoigner; 
Mex voil que tu me fleres d*un grant cotel d*achier 
Que vers ton droit seignor volsisses jor boisier, 
Ne ton Mahon guerpir por lor foi avanchier. 
Mais pren tos ces caitis, si les fai desloihier 
El très bien revestir et doner à mengier. 
S'il i en avoit .i. tant orgueil lox, ne fier, 
Que ses Dex où il croit li volsist tant aidier 
Qu'il fesist la bataille, fai li bien fianchier 
QuMI s'en iroit lot quite et donras bon loihier, 
Ghascun bon palefroi et bon corant destrier 
Et .c. mile besans de ton or le plus chier. 

— Dame, dist Gorbarans, entendes mon sanblant : 
Ghist cailif que veés ne valent tant ne quant ; 
Il sont maigre el cailif, enflé lot li auquant, 



ne APFËMDICB. 

Et pela comme t>Mte qfri par boi3 vont paiasMt; 
.XXX. n^en valroi^nl mto .i. bien petit enfaat. 

— Biax ftex, <e disi la vielle, il i a .i. ferrant : 
.1. machon nos tua ier d*un mi^tel pesant, 
Por ce qu'il rdefttraignoit et aloit angoissant. 

— Dame, 11 quex est-ce ? — Vés le là cel plos gnini 
Se ne fast la gai^le où 11 a esté tant« 

(Del mal et des eaaines volt la color perdant), 
Bien settbtast clie?aliers hardis et eonbatant. » 
Corbarans )*apela, si l'i vint de devant ; 
La caaine li oste et le earcant pesant ; 
Joste loi i*a asis, $e F vait araisonant. 

Corbarans Ta assis, si Ta mis à raison. 
Pais li dlst c « Dois amis, eonment avés-vos non? 

— Sire, j*ai non Rtohars, Ja ne Tvos celeron. 
Et sai de Gfaaamont nés, qai fù au roi Gharlon ; 
Au sépulcre en aloie merci qikerre et pardon, 
Véoir le monument et la surrexion 

Et le Saintisme temple c*on clamoit Salemon. 
A la mute fui pris h Tost maistre Perron ; 
Ti home m^amenerent, or m*as en ta prison. 
Maint servige ai rendu esquier et garchon 
De lor herbe soier, de porter en maison ; 
Maint colp ai reehefi de verge et de baston 
Et de trenchant corgie et maint point d'aguillon. 
Les costes et les flans entor et environ. 
Or vol nostre juise, bien voit tôt 1 morrom 
En Tonor Jhesu Grist qui soffri passion ; 
Ne me renoieroie por ardoir en charbon. 



^ ÉPISODE m OSiTIFS. IM 

-< Amis, dis! Coirborrais BiV BM Brr¥08 qneroa; 

Mon besoig te dirai por«oi BOBsevpavloav 

Jo fui à Andioeke a» saBOwC^rastianf, 

/^ii. cent .XX. nile'elto»lff0rydo 

I ternes diefaIi«rsiosiaDBttdlrgMd«i. 

Crestiens i trovasmes, hardis conme lion ; 

Encontre nos s'arm o i eBi li mal» et R bavoA, 

Robers de Nomnandieet Bebeis li Frisenv 

Et Tomas de la Fire, h la ciae- faehoft» 

Et ETnart de Granai at de Uomi Drooft, 

Paien de Cameli et Oôars dei Doojaa^ 

Et Rogier dta &asoi% qui etoche del taloff, 

Dant Raimont de Soiat Gille e le Maiat loon, 

Et le riche baroage, aiiB(rplB5.fiera»vit4ia'; 

Et tant i ot des prioees qme wocrae Fsavott. 

Nostre grant gent tornèreflA lote à cbidiiiidotfOB ; 

Et jo M'en Tiiig faiant k coûte d^eipemii. 

Le roi Sodant troTai orgeUtox et téton ; 

Contai lu aies iiot^s, pois mTeo ting jper brtcoQ. 

D'un dari me voit ftnr por feesCe aeoîsoir; 

Bataille m^eslut prenAre, oà je* fdsisse a Bon* 

D'un Crestien armé, par tel devision 

C'a .II. Turs se eonbaclie contre la lei Mahoa. 

Tu t'en iroies quites, totef ti ceapa^aan, 

Se tu entrer osoies por moi en eest besoa ; . 

Conduire te feroie aa temple SaleoiOD, 

Et trestos les cailîs qal saal ea méat roîea. 

— Sire, ce dist Richars, ci a grant mesproison : 

Qui <*aa se p>aet deffeadre à grant pris le tieot^a ; 

Hais porquant s'il tos piatsi .i« respil ¥oe cpiepon ; 



200 APPSMDICB. ^ 

A^ chailis que veés nos en conseillerons 

£t demain par matin savoir le vos lairon. o 

Et respont Gorbarans : « Nos le vos otriom. » 

Les caaines lor ostent, les buies à bandon ; 

La nuit mengieront tôt, qui qu'en poist, ne qui non. 

Or est li jors aies, la nuit furent ensi : 
Tel péor ont de mort onques nus ne dormi. 
Et Richars fu entr'ax, son conseil lor gebi. 
« Seignor, conseilliésmoi, por Deu qui ne menti« 
Gorbarans me requiert ce c'onques mais n'oï ; 
Li rois Sodans le bet, por poi ne Ta mordri ; 
Il li lancha .f. dart, mais à son cors fali. 
Par force et par povoir a .i. camp arrami 
D'un Crestien armé qui Diex tiegne à ami, 
A .II. Turs se conbate qui soient arrabi ; 
Moi requiert que je Tface au brant d'achier forbi ; 
Et se vaintre les puis, juré m'a et plevi 
Que nos serons tôt quite, si con nos somes cbi, 
Gonduira nos au temple que Salemons basti. » 

Quant li chaitif l'entendent, de joie sont frémi ; 
A haute vois s'escrient tôt ensamble à .i. cri : 
« Richart, fai la bataille, Dex nos fera merci 
Gar se tu ne le fais, mort somes et traï ! » 
Et Richars lor otroie à loi d'ome hardi. 
Bien ait de Deu la Mère qui porta et norri 
Et le pères qui soit, qui lui engenuii 

Li quens Harpins parla : « Richars, flex à baron, 
Tant mal i avons trait et persecusion. 



ËPI80DB DBS CHÊTIPS. 201 

Et tant faim et tant soif, dont forment nos dolon, 
Maigre somes et las, plains de caitiveson : 
Por Dieu, fai la bataille vers les Tars à bandon. 
Car, par la foi que doi au cors saint Simion, 
Se n'estoit par itant que si estes prodom. 
Et premiers apelés, ne Tferoit se moi non. » 
Et Richars respondi dolcement par raison : 
« Hé! Harpin de Boorges, com as cuer de lion I 
Nul meillor chevalier cha de dedens n'avom : 
Se Deu plaist et la Virgc, la bataille feron, 
Si bien qu'ele sera à no salvacion. 
Diex nos soit en aide, qui soffri passion, 
Et la Virge puchele que reclamer devon ! » 
Harpins Tôt de Boorges, si froncha le gernon, 
Par forche de proece estrainst si .i. baston, 
Si le rompi par mi qu'en chient li (ronchon; 
Li cuers qu'il ot el pis li sosleva amon. 
S'a cel point fust armés sor .i. destrier gascon, 
Ains qu'il fust mais repris ne jetés en prison, 
Le comperassent cher Persant et Esclavon t 

Or est la nuis alée et li jors esclaira; 
€orbarans et sa mère noiant ne s'atarja ; 
Venue est à Richart et si li demanda 
S'il fera la bataille, quel conseil pris en a. 
Encontre les .11. Turs au brant se conbatra. 
Et Richars li respont voirement le fera, 
Envers le roi Sodant bien le délivrera. 
Et sa vie et sa terre bien li aquitera. 
Quant Corbarans l'entent, Dexl^iM^rant joie en al 



■F- 




II 



.VII. fois etk .1. tentt&l la faee li baisa. 
Gorbarans d'Otifeme son wuêMA deffibla. 
Par l'atacfaede soie à smi col ralMba* 
Et Richars ledeAiMe, à Bvpta lebuBa. 
La vielle en prist .1. aolrft, as oot lî reposa^ 
Et Richars le deffolov ganwBl Mjorsa, 
À Dan Johan (TAIis mmiÉemaî le iowt^ 
El dist à Corbaranf ja nés attablera 
Ne de vaîr ae de gris^^a taRl ne feu doara. 
Se toi ses conpaignoa qve il taat aimé a 
Ne sont lot revestu, adenqnes retenra 
Les vestemens après que ob II baillera; 
Et si Thonor lor feit, meatf bon grë Pea sara. 
Son maître Camberlene Corbena» apela. 
De pailes de samis vestir les eeamanda. 
Li Camberiens s'en tome, bien les apamlla. 

Li jors est esbartdîs, miedfs apreeha, 
Et li mengiers fu biax qae on i ai>resta. 
Li rois demande fiaae el on lî aporta. 
Et quant il ot Taré, Riefaart mener qaida 
De joste lui seoir; mais il le devéa; 
Et dist que se lui plaist joste roi ne serra, 
Mais ses conpaignons et mal et bien prendra. 
Li rois s'ala seoir, moult forment conmanda 
Que Richars soit servis de quanque lui plaira 
Et luit si conpaignon, que nus n*i faillera. 

Li rois s'ala seoir au maistre mandement, 
A la plus haute taule, il et tote sa gent; 
Et Richars Tait seoir d'autre part bonement, 



ÉPisoDs Ma caCTiFs. toa 

Et tôt ai cMpaîgncNi «ntor lui eaaemeDt. 

La mère Cwbmmt se «*at«ri& aoiwt; 

En .1. diepra à or iaohie «it r ei to a a iU 

Et tenoit aae irarfs & «l ponal d'argeoi; 

De chief e» ohîof la iable et ttem et jM^rent, 

Lor faisoit 8(K>rler le vin et le peettmeot» 

Et blanc paîn bnletA et diialef enseneot^ 

Dans Harpins de Boorges metigeoit moult durement 

Et Rieliars de Gbtumoat beroii eearement; 

Grant meatier et aToient, ce aaelés vraiemeut; 

Si autre eoopaigfion ne se targeat noient. 

Quant il orent aengié et but à lor talent^ 

Lor niqiMa ont oatée3 boleilliers et serjent. 

Or orent 11 caltifbien menglé et befi; 
Vestu sont richement de porpre et de bofa, 
Et de moult riches jupes, merci au roi Jhesu, 
Que, si com il por nos en la crois penës fu, 
S*es face-il delifres et conduise à salu ! 
Richars ot .i. bliaul trestot à or batu; 
Li mantiax de son col et la pane qui fa, 
Et li tassel à brasmes, qui sont à or tissu. 
Valurent bien .c. livres do fin argent fondu. 
Richars a faites armes, frain et sele et escu ; 
Corbarans d*OIiferne .i. enferrant crenu 
Li a fait amener et par le frain tenda. 

Dist Harpins de Boorges : t Richars, ne t'atargler ; 
Mais monte en cel cheval, si te va essaier. 



201 APPENDICE. 

Remembre toi de France, le dois pais plenier ; 
Moult m*est bien avenu de mon droit desraisnier. 
Dex doinst que i puissons sain et sauf repairier 
Et véir no lignage qui'n est en desirriert • 

Atant es Corbarant qu'es prist à araisnier : 
« Richars, fiex à baron, monte sans delaier; 
Si verrai com tu ses .i. cheval eslaissier 
Et ton escu porter et très bien maniier. 
Se fen voi bien déduire, si t'en aurai plus chier 
Et serai plus seûrs de mon droit desrainier. 
— Sire, ce dist Richars, bien fait à otroihier. » 
Li bers saut el cheval, estrîers n'i volt baillier; 
Gros fu par les espaulles, cors ot gent et plenier, 
liargc la forceûre et le viaîre fier. 
Contreval la cité s'ont carchië li solier, 
Et dames et puceles et bacelcr legier. * 
L'uns d'ax le dist à Tautre et prist à conseillier : 
« Chisl scut porter la perre, la caus et le mortier, 
El si n'avoit de pain le jor que .i. quartier. 
Or n'a en cesle rote nul si bel chevalier; 
Chil fera la bataille, se Diex li puist aidier ! o 
Là véissiés puceles et dames esforchier ; 
Tant en cort après ax, nus ne l'porroit proisier ; 
Là defors s'aresterent desos .i. olivier. 
Richars point le cheval des espérons d'or mier. 
Et li chevax li saut del pié plus d'un quartier. 
Qui li véist renseigne contremont desploihier 
El son escu porter et Tespiè maniier, 
Bien li peûst raembrer d'un jentil chevalier. 
El quant ot son cors fait, misl soi el repairier. 



ÉPISODB DES CHÉTIFS. 205 

Galopant s'en repaire par desos «i. lourier. 

a Seîgnor, distCorbarans, cbistfaitmoultàproisier. » 

La mère Gorbarant le prist à embrachier. 

En sa chambre renmaine; se volsisl dognoier, 

On parler à pucele, bien s'em paet aaisier, 

Gar Galabre en volsist avoir .i. irelier. 

Mais Richars ne lïesist por les membres trenclncr. 

Une espée li done» li pons en fu d'or mier; 

El fa le roi Ërode, dont il flst martirier 

Les pelis enfanchons par devant sa moillier. 

L'espée fu moall disne, bien fist à essaacliicr. 

Galabre le pormaine por lui esbanoihier, 

Souventes fois le fait et laver et baignier; 

A grant aise sejorne .i. mois trestot entier. 

Richars et li caitif ont sejorné .i. mois 
El pristrent penitanche» moult firent que corlois. 
Sovent les fait confës li vesques de Forois, 
La semaine jeûnent les .11. jors ou les irois, 
Très que .111. c. chevax arrabis et turcois 
A fait Gorbarans querre tos les plains d'Abilois; 
Li troi qui le cors vainquent sont si blanc conme nois. 
A Richart les présente, n'en prist pas le sordois, 
.1. des blans a choisis, qui fu grans espagnols, 
Isniax et Arrabis, fors et flers, ademois. * 
Ses armes sont vermeilles, mais li tains si fu blois. 
Or vont à lor bataille, s'ont Irossé lor harnois, 
Plorant à grant péor, n*i ot point de gabois. 
Or les conduie Dex qui sor trestos est roisi 



20d APPKMDICS* . 

A lor bataille vinrent par .1. josdi malin : 
Gorbarans i mena del lignage Gain 
Enlrues c'a .y. c Turs; ne samblentpas fraria^ 
Et sont vestu de pailés et de gris et d'ermift^ 
Li caitif chevalcherent d'autre part .1. chemio ; 
En Sormasane entrèrent par la porte Saagin« 
Par soi se herberja li lignages Gain. 
Gorbarans descendi à Tostel Heldegrin, 
 nos caitis livrèrent .1. grant palais marbrin; 
Senescax lor livrèrent, Salaires et Racbin, 
Et .XXX. damoisax et .1. corlois meschin« 
Quant Sodans Toï dire, si tint le chief enclin. 
Et ot soi d'Espagne le riche Amnstandin. 
Tôt prient Mahomet Tervagan et Jupin 
Que de cette bataille lor face tel destin 
Dont Français aient honte» et honor SarasiA. 

Moult par fu sage feme la mère Gorbarant; 
En trestote Àlemaigne n'ot si grant Alemant; 
Et avoit demi pié entre sorcil devant; 
Si savoit plus de sort que nos clers de romant. 
Elle se porpensa d'une merveille grant 
Qu'ele voira sortir, por Richart le vaillant. 
S'il vaintra les .11. Turs et fera recréant. 
Ele a pris .1. vert paile, fais fu en Agoant; 
D'une part a escrit Mahom et Tervagant, 
Apollin et Jupin, Ghaû et Balsinant, 
Tos les Dex qu'ele set où li Turc sont créant. 
D'autre part a escrit Jhesu de Belliant, 
Tôt si com en la crois le penerent tirant, 



ÉPlSOra BIS GfiÉTlFS. 207 

Et MarieB sa mère, la roine poUsaati 

Et saint Johao Tapostre qae Dex par ama tant : 

Sor une tor monta el plas haut mandemaftt. 

La mère Corbarant sor une tor monta; 
En sa main tint le paile oi le sort escrit a ; 
Mahom et Âpollin et ses Dex apela, 
Et Dam le Deu no père le roi en conjura : 
Que se Richars doit vaintre la bataille où il va 
Et les .II. Turs ocirre que Sodans eslira, 
De sore soit l'image où Jhesus se posa. 
Ele lasca sa main, le vert paile laischa, 
Et li pailes se lieve, torna et retorna. 
Or oies le miracle que Dex i demostra : 
En .II. fendi li pailes, d'une part se sevra 
L'images Mabomet en .1. fumer vola 
Et li Jhesu no père contremont se torna; 
Ele s'estut en air, c'a terre n'alocha. 
La veille vint corant, moult forment Tesgarda ; 
Ele a pris le vert paile, richement Tenfrema 
Et dist que Corbarant son fil le mosterra. 



II 



Ls prédiètion de CaUbre s'accomplit. Le Taillant Richard de Cbanmont, de- 
venu le champion de Corbaran, qni le traite avec la plaa grande amitié, 
ainii que tons les autres captifs, arriTe à la cour du Sdodan. On choisit 
panni les Turcs les plus forts el les plus Taillants les deui adTcrsaires 
contre lesquels Richard doit se baUre. Ce sont GoUas et Morgalé. Après 



2C8 APPENDICE. ** 

aToir fait ttmber le premier sont Mt coapt, il loatieat coûtre le lecond 
un combat furieux dans lequel il est sur le point de suoeomber. Il adreMe 
alors à Dieu une fertente prière, et fait au Sarrasin une blessure mor- 
telle. Murgalé s'avoue raincu et prie Ricbard de le baptiser et de lui cou- 
per ensuite la tète. Void en quels termes le trouvère raconte ce deraie 
fait: 

SEiGNoa or escotés, por Deu qai ne menti, 
Com tost Jhesus de gloire a home converti. 
Et si tost com lui plaist sempres Ta repenti. 
Qaant li Tars a veû c'a Richart a failli, 
Gentilment lai apele, si li cria merchi. 
« Richars, ce dist li Tars, or entent envers mi. 
Ocirre te quidai, mais tes Dex t'a gari; 
Li miens, que j'ai tos tans honeré et servi, 
M'a or bien en cest jor à mon besoin fali, 
Et moi et mon lignage en cest siècle boni. 
Voir ne croi en Mahon ne qu'en .i. chien porri, 
Ains croi en Jhesu Crist qui de Virje nasqui. 
Et qui ala par terre et mort i recoillt 
Sus el mont de Cauvaire ou Longis le feri 
De la lance el costé que li sans en sali, 
La perre qui dure est en trancha et fendi 
Et qui fu el sépulcre et qui i surrexi. 
— Moult as bone créance, Richars li respondi, 
S'or eusses baptesme» par vérité t'affi, 
T'arme en iroit cantant à joie en camp flori. « 
Li bers prist le vert elme, qui sor Terbe caï; 
Si Taclina à Tiaue, Irestot plain l'en empli ; 
Crois i fist par deseure, de Deu la benéi. 
Versa li sor la teste ; contreval descendi, 
En vraie repen tanche li Turs l'a recueilli. 



ÉPISODE DES CHÊTIFS. 209 

Puis a pris .i. poil d'erbe et en .m. le parli. 

Puis le bailla au Turc; masca le el engloli, 

Puis a (lil à Ricbart : « Amis, enten à roi ; 

Or me ircncbc la teste au brant d'achier forbi, 

Car ne volroic vivre .i. sol jor acompli 

Por lot Tor de cest mont, tant ai mon cuer mari. 

*— Sarrasin, dist Richars, moult por as bien ovrt^ 
Qui le Diaule as bui gucrpi et deffië. 
Abnisse la ventaillc dcl blanc bauberc safTré, 
Trancberai toi la teste à mon branc acbort^; 
Il el mi compaignon en serons délivré; 
Ne puet estre autrement, tu le ses de vert^ ; 
Moult à envis le fais, mais si m*est conmandé. 
— Le voil-jo, dist li Turs, ensi m'est destiné; 
Car ne volroie vivre tant qu'il fusl avespré, 
Si me tenroient mais mi parent à vilté ; 
Mais trenclie-moi la teste, si serés aquité, 
Vos et vos compaignon au sépulcre mené 
Et de Deu et de moi vos soit il pardoné. » 
Dex! com Richars ploroit et quel dol a mené! 
Le brant au Turc a pris, contremont l'a levé, 
De méisme s'espée li a le chief colpé; 
Mais moult en fu dolens, ce sachiés par verte. 
Vaincue a la bataille, Deu en a mercié 
Moult par en sont dolent li parent Murgalé; 
Maint et conmunalment ont granl dol démené. 



Il 44 



31P 4PrSlfPic«- 



lU 



Lt SottdaOi fidèle à la promesse, doone à Corbaran la permittion de retoar» 
ner dans le» (tati, aecompagoé de Richard et de set conpagnoot de eap- 
tivité. Hais ils sont en routç attaqués dans une embuscade par les parents 
de Golias et de Murgalé. tn eombat s'engage, et Corbaran, quoique blessa, 
demeure, grâce à la Taleur 4^ ses captifs, maître du cbamp de bataille : 
Persans et Sarrasins sont mis en fuite. La troupe victorieuse prend le ebe<> 
min il'OIifeme. Mais, avant d'y arriver, elle aura bien des obstacles à sur» 
monter. Il ne faudra pas moiqs qu*nn mirtcle de Oiea pour sauver lear vie. 
l-ne première aventure les attend sur le mont Tygris. 

Celle montagne servait de repaire à un énorme serpent qui dévorait tous 
ceux qui avaiept le malheur de traverser le p^ys à deut lieues i la ronde. 
Corbaran et sa troupe s'y étaient foarvoyéf, et leur frayeur fut grande Ion- 
qu'ils s'aperçurent qu'ils se trouvaient si près d*un lieu si redoutable. 



COBBÀRANs chev^mplia, lui sa coinpaignie, 
Richarietli caitif, Tambleûre série. 
Lés le mont de Tygri o^t |a voie acoillie ; 
Li vens et la porriere et li caas les aigrje; 
Li ardors del soleil duremeqt les quiyrie. 
Or ont tant chevauchié I4 grant terr^ eQhermie 
Qu'en la terre Abrahan s'est no gent ab^stie, 
.1. roi de Sarrasins, qui li sqrpens gaerrie. 
Sor le mont de Tygri en la roclie naïe 
Gonversoit cele beste, qui tant par est baïa ; 
.XXX. pies ot de lonc, ne Tmescréés vos mie, 
Le cuir avoit si dur com espée forbie; 
N*arme tant soil trenchans ne Tpael empirier mie 



ÉPISODB DBS CBfiTIFS. 211 

De toutes colors ert, ne Tlairrai ne Tvoft die. 
Elle estoit ynde el blance et gaune et ^i verdie, 
Noire et vermeille et gaune, tes les poils U orie; 
Les oreilles ot grans plus que targe florie, 
Dont la beste se covre quant ele se gramie. 
El front ot une perre qui luist et reflambie, 
Dont par nuit voit aler con por plaine midie; 
La coe longe et grosse, ne Tlenés à fublic; 
Qui ele consent bien ne puet porter la vie; 
Diable avoit el cors qui la faisoit hardie. 
Quant ele a maltalent, tout forment brait et crie : 
.V. leues en tôt sens en entent-on Toïe. 
Environ la montaigne bien jornée et demie 
Ne passoit hom ne famé qui ne perdist la vie; 
Des bors et des chastiax s*en sont lo gent fuïe. 

Or entendes, seignor, que Dex vos benéie : 
Anqui orrés cancbon de grant ancheserie ; 
Onqnes tei^ ne fu faite, pontée, ne oïe, 
Gom vos orrés anqui s'il e$t qui la vos die. 
Ce est de Bauduin, h la chère hardie, 
Qui de Biauvais fu nés, celé terre joie ; 
Compifings estoit Richart, andoi par foi plevie; 
Par la vertu de Deu Col en sa compaignie 
Combali au serpent à Tespée forbie. 

Por Hernol son chier frère, qui perdu et la vie. 
Grans vertus i fist Dex qui tôt a en baillie. 

Gorbarans cbevalcha o sa gent meserrée, 
Richars et U caitif, Tambleûre serrée, 
Lés le mont de Tygri qui dure une jornée 



212 APPENDICE. 

.Yi. leues chevalcherenl sans nule reposée; 

Prou ne vit H .î. l'autre, c'est vérités^ provée. 

Li yens et la porriere a si no gent grevée, 

Li ardoirs del soleil tant durement matée, 

N'i a cheval n'ait flanc et crupe tressuée. 

Et Richart chevalchait une mule affeulrée ; 

Por plus socf ambler. Tôt moult bien acesmée. 

La plaie de son col li estoit escrevée 

Que Golias li flst de la saiele lée. 

Tant a perdu del sanc la color a muée. 

Or ont tantchevalché, à longe esperonée. 

Qu'en la terre Abraam est noslre gcnt entrée 

.1. roi de Sarrasins, de moult grant renomée. 

Sos le mont de Tygri, .11. trais d'arbaleslée, 

Troverent .1. vergié dont la bruelle est ramée, 

De desos .1. grant arbre, dont la fueiile est moult lôe. 

Par iluec n'esloit pus la voie moult hanstée. 

Trovent une fontaine qui n'estoit pas haussée. 

Là descent Corbarans de la mule afeutrée ; 

lui si doi mil Turs de maisnie privée, 

Et li .vii.xx. chaitif de France la loée. 

Li jors fu biax et clers, l'orc fu aquéée. 

Quant il sont descendu, si pristrent lor disnéc» 

El si burent de Teaue qui moult fu desirrée. 

Là mangèrent ensamble, vilaille orent portée. 

Sor le mont de Tygris en la roche cavée 

Conversoit ceste bcste qui tant est redotée. 

Les ongles avoit grans une aune mesurée, 

Agûes et trenchans plus que guivre acherée : 

Li pais et la terre avoit lole gastée. 



ÉPISODE DES CHÉTIFS. 213 

Or, entendes, seignor, gent de France iionerée, 
Por peur sont fui la gent de la contrée, 
N'encontre home ne beste ne soit tost dévorée. 
Li bon princes Richars, qui la teste ot coipée, 
Que Sarrasin ocirreni, la pute gent desvée, 
(Antioche en remest dolente et esgarée; 
La terre en fu perdue que Franchois ont gardée; 
Onques puis par nul home ne fu si amonlée : 
Bien doit s*arme estre salve et devant Deu portée), 
Geste canchon flsl faire, c'est vérités provée. 
Quant Testoire Ten fu devant lui aportée, 
Chil qui la canchon fist en ot bone soldée ; 
Ganoines fu saint Perre et provende dorée. 
Tant com li clers vesqui fu la canchons gardée, 
Et quant il dut morir et Farme en fu aléc, 
La sainte patriarche fu la canchons livrée 
Si comme Bauduins à la chère membrée, 
Qui de Biauvais fu nés, la fort cité loée, 
Gombati au serpent au tranchant de Fespée, 
Por ce que son frère ot l'arme del cors sevrée. 
Fu d'ax .II. la bataille tant fors et adurée 
C'ainc par .i. Creslien ne fu tex esgardée. 
Por celé grant victoire qui là fu demostrée, 
.vii.G. caitif et plus de gent dcsbaretée 
De Tost Perron TErmile fu prise et amenée; 
Par paienisme fu vendue et acatée, 
En carcans et en buies mise et encaénée, 
Faisoient les labors à la gent deiïaée : 
Par icesie aventure fu garie et salvée. 






214 APPENDICE. 

Corbarans desos Tarbre s'est sor Terbe cochiés 
Li jors fu Irespassës, li solaas abaissés, 
Et li venâ fu queûs et li cax acoisiés. 
tt Seignor, ce dist 11 rois, jo sui moillt fortoi&â 
Et de mon droit chemin darement eslotigiés; 
Jo sui .1. poi malades, ne sui mie haillës. 
Richars est moult narrés et durement quaissiés ; 
Tant ti perdu du sanc moult est affebloiés, 
La color tainte et pale, dont moult sui corochiés. 
Chi remanrons hui mais, trop est biat cist vergiés, 
Faites tendre tos très en huimais vos loglés, 
De si que al demain que jors iert esclairlés. 
He Dex ! ceste parole flst nos cailis si liés 
El paiens ensemeut, dont moult i ot blechiés. 
Lors fu tendus ses très, paissonéd et flchiés, 
A oisaus et à bestes gironés et tailliés. 
Les cordes sont de sole dont il fu atachiës, 
.11. moult riches tapis ont sor Terbe co&hiës, 
Et la cote porpointe de .n. samis deugiês. 
Là se colcha 11 rois, qui moult fu angoissiés 
D'une part a Franchois près de lui hesbergiës. 
Li cheval peurent Terbe qui furent à lor pies. 
« Seignor, dist Corbarans, faites t)ais, si ffl'oiës; 
Gardés que nus de vos ne soit hui despoil les ! 
Ne vos desarmés mie,que sopris ne soies, 
Ves le mont de Tygri, là ou s'est hesbergiës 
Li satenas serpens, qui tant est esragiés, 
Que ne vos sauroit dire escrilure, ne briés, 
Les gens qu'il a ocis, dévorés et mengiés. 
Par lui est cist pais gastés et escilliés. 



ÉPISODE DZi C&ÉtIPS. "^ 215 

Se li serpens to^ viètll^ gardés ne toë hrgiéé ; * 
Mais bien soit rcctiefis [is dars et as éspiéè; 
Et as espées Ubeâ, très bled le reqileilliés; 
Et se vos si ne l*fàitès, à mort serëé jtlgiés. 

— Sire, ce dist Harpltis, or ne vos esmâiës, 

Se li serpens nos Vient, li mons eii eH Veilgiés ! 

— Par Mahom, dist li rois, J'en serois plUs liés 
Que de .nu. chités s'en ert crefis mes ilës. 



iv 



Ibrabtm, roi de la contrés, croulant délivrer le payi de ce lurrible euMmli 
était allé denaoder da secourt an Soltan. Celui-ci, à la lèle dé 60,000 
Tores, se met en route, se dirigeant ters ce meut TYgris, près doqoel la 
fatigue a forcé Corbaran dé s'arrètei' avec ses c«f)Urs. 

Dans le même temps) un chetàller français, qui avait fait âli(i«fbil ^aHlé dl 
Tarmée de Pierre TErmite, arrivait aussi, égaré dans sa roule, sur le mOiil 
Tygris. Prisonnier d'un riche Sarhasio, il était febarfé i>ér cêlui-ei d'âtlêf 
porter an soltan le tribut auquel il était assqjettl envers ion louvetâlti. Ce 
chevalier était Ernoul de Beaiivais, frère de Baudouin de Beauvais. qui, de 
son eàléf se trouvait àé nombre des prisonniers de Corbarâii d'Ollfefne. Lé 
serpent sejettesar Ernonlj le dévore, et emporte &ur lé montagne l'âne ehargé 
des trésors envoyés an sultan. 



LI jors ru trespassës et là duis âfirbctid 
Et li vens fti queiis et le caus ttbalséa. 
La nuis fu forment bêle et Tesloile leva, 
Qui fn et ciere et bêle et gratit clarté jeta. 
La maisnie le roi la tit et esgârdd 



216 APPENDICE. 

Et no jentil baron, qui forment traveilla; 
Nus n*i fu descauchiés, ne ne s'i despoilla; 
Armé jurent sor Terbe, nus ne sM désarma^ 
Enfresi c'au demain que li jors esclaîra. 
Ici lairai del roi qui el vergié loja; 
Ne demoerrai gaires si en canterai ja. 
Dirai vosd'Abrehan qui la besle encacha, 
Son païs et sa terre tote li eschilla. 
Il n'i remest carue, ne on n'i gaaigna. 
Quatre fois Tassali (mais riens ne li monta), 
A .XV. mile Turs dont petit escapa. 
Quant Abrelian ce vit qu'il nM garira ja, 
Vint au riche Sodant, del serpent se clama, 
Si com il ert ses hom, secors li demanda. 
.Lx. mile Turs Sodans caicliié li a. 

Vers le mont de Tygri la voie lor mostra 
Il mëismes ses cors avec els en ala. 
Moult par lor sot bon gré, grant joie démena. 
Richement sont armé si com il commanda; 
Li paien en sont lié du Sodant qui i va. 
Mais ains qu'il i venissent Jhesus si esploita 
La beste qu'il requièrent, qui tans ans vescu a, 
Pi^r .]. son Grestien ocire la laissa, 
La lois nostre Seignor forment en essaucha. 
Or sache bien chascuns, ja mar le mescresra, 
Que ce fu Irestos voirs que jo vos dirai ja. 
Par icesle aventure que Dex i demoslra 
.vu. mil caitis et plus de prison délivra; 
Huimais orra canchon qui bien i entendra, 



ÂPISODB DES CHlîTIPS. '21 

Onques nos jentiex bom si bone n'écosla. 
Moult por fa bien rimëe, car cil qui s'en pena 
En ot bone soldée, forment i gaaigna. 

Seignor, vraie est l'esloire, ne Tmescréés vos ja. 
Se comme Bauduins qui Jbesus tant ama 
De son saint Esperit si bien Tenlumina 
Encontre le serpent tel force li dona, 
Por son cors solement le venqui et mata, 
Por Hernol son cher frère c'ocist et dévora. 
De Biauvais estoit nés, bons chevaliers fu ja, 
De Tost Perron l'ermite .i. paiens Tamena. 
Amirax estoit riches et moult grant honor a. 
Sodant devoit treu, par Hernol l'envoia : 
.1. asne de buens pailes tôt trossé li carcha; 
Li bons princes Raimons, qui ceste estoire amu, 
Fisl faire, la canchon et riens n'i oblia. 

Seignor, bon Crestien, por Deu or escotés; 
Si vos dirai del roi qui^st el vergié remés, 
Et il et sa maisnîe logiés et através. 
Volentiers reposa, car forment fu lassés. 
Li rois Sodans chevaice et ses riches barnés, 
A tôt .Lx. mile de paiens bien armés; 
Arbalesles i ot et archers bien provés. 
Vers le mont de Tygris es les vos arolés. 
Mais ains qu*il i venisscnt, por Deu or escotés, 
Avint une merveille, ja forchor ne verres. 
Baron, n*est pas menchonge, anchois est vérités, 
L*estoire le tesmoigne qui ja nen iert fausés. 
Baron, à icel jor que vos dire m'orrés. 



218 AP^BHDtCB. 

Estoit en paiefiisiiie .i. hotn eseaitiyês. 

De rost Perroti l*Ermitè, ^ti&ilt fil désbârëtes. 

Fa amenés et pris et dei ailti*eà Hiiéi. 

Paiene genl les orènt tëndtls et acâlës 

En carcans et en btiies f^Hs et ebcâëtlês; 

Faisoient les labo^â tët ëodl eii ëomittttûdés 

De porter les gratis perles as ^lU^s et ii fbssës, 

A cbarues traioierit comme bties acoplës, 

Très le main dUsc'al vespre qUë soldât êH clidSs. 

Et cil qui bleti ne trait ert battis et fdtttrésj 

De coroies noëëë ens es basions feMiiés, 

Li rompoit-otl la cliaf des flads et des cdslé§. 

Baron, .i. riches ÎUrs de mottlt gratis poestés 

En ot .1. em (iHson dddt ja dl^e m'o^rës. 

Hernos atdIC i tibtl; si fU de fiidiitais hêÉ, 
Chevaliers ert ai armes bahdis et Aàtitéi ; 
Mais nos savons très bien, oî Tavons assés, 
Que il n'a sos ëlel Holtléi tailt soit etipareUlés, 
Puis que Sarraslh l'dflt, Ue toit HUiê clttlllés. 
.1. Turs rot em prisod, de g^ïlhé terres chdsès, 
De castiax et de bo^s et de Mches chitéâ; 
Del roi Sodant tenoit tdtes èes l^etési 
Chascun an li devott dr et fl^geht asséâ 

À feste saint Johan, qui tdotllt eèt hdnérés, 
De Turs et de p&ietas et servie et amës, 
Le roi Sodatit en ert à cel jor l)resetitës 
Por le riche trefi .i. fors §dtîHers trdssés 
De riches dras de soie, de bons pattes roés. 
Son caitif en apele, com ja oît* porrés : 
i Hernol, ce dist 11 Turs, ehvers bioi e&tendèé. 



ÉPISODE DES CHâTl?8. ti^ 

Moolt ested prot et sages et bien enlatitnèd; 
En ma cort as esté bien a .n. ans passés; 
Al riche roi Sodant YOà proi ((tie yOS m'aies. 
De moie part li dites salua et amistës. 
Cesl grant asne trossé de mû p&rt li liv^ës; 
Qaant fais iet*t le présent, gardés ti'l demorés : 
Jamais jor de to vie en charlre n'eniferés, 
Ains serés mes amis, mes drds et mes privés. 
En bois et en fivlère sovent mol renrés, 
As esches et as tables avdc mol jderés ; 
Si vos donrai moillief, se prend^e la volés^ 
Et riche teneâre dont ffioalt bien gdrirés; 
Donrai vos bons chetax et tait et gris assés. 

Qaant Hernos Tentendi, 11 cuers 11 est levés; 
De la joie qu'en a li est as pies aies; 
Ja li eûst balstê, quant il fu relevés, 
t Hernol, ce dlst li Turs, envers mol entendes : 
Au grant mont de Tygri gdt*dés que n*adesès; 
Car s'aviiés o tos .g. Sarrasins armés, 
N*en revenroit .i. sols que ne fust dévorés. 
De grans .xiiii. leucs environ de les lés 
NM passas! hom he feme qui ne fust dévotes. 
Laissiés la voie à destre, à senestre tornés. 
— Sire, ce dist Uernot, si corn vos conmandés. o 
Puis a chainte Tespée & son senestre lés. 
Tost et isnclement est el chemin entrés. 
Et prist .1. arc turcois et quarriax enpenés. 
Mais ains qu'il ait .lit. jors acomplis et passés 
Li termes de sa mort iert fenis et aies. 
Ne Ten porront garir nus hom de mère nés ; 



•220 APPENDICE. 

Mais il iert bien vengiés, si con dire m'orrés, 
Se Testoire n'en ment et j'en sni escotés. 

Hernox aqeut son asne, si s'est acheminés. 
Si comme Dex le volt por ses disnes bontés. 
•II. jornées erra, en la tierce est entrés. 
Chil jors li fu si pesmes quant il fu ajornés; 
Ja ne verra le vespre que solaussoitclinés. 
Une neuUe leva, dont il fu encantés, 
Tant grans et si espesse et li airs fu troblés, 
Ne pot voie tenir, tant fors fu esgarés. 
Son chemin a perdu, el désert est entrés. 
Vers le mont de Tygri en est Hernos aies, 
De si c'a la montaigne ne s'est pas areslés; 
A eure de midi départi Toscurlés. 
La grant neulle départ, li solax est levés; 
Après, vint li fors caus, jà forchor ne verres. 
Hernox coisi le mont, forment fu esgarés ; 
Li Satenas Tesgarde, del mont est dévalés; 
Plus avoit de .v. jors aconplis et passés 
Que il n'avoit mengié, ne ne fu saoulés. 
A grant gole baée, hisdose corn mal Tés, 
Vers celui vient curant li Satenas desvés. 
Hernox le voit venir; moult fu espoentés : 
« Hélas ! dist-il, dolens, cailis maleùrést 
Ja ne verrai Biauvais, la chit où je fui nés. 
Mes enfans et ma feme dont jo sui desirrésl 
Biax frcre Bauduins, jamais ne me verres, 
Ne vos moi, ne jo vos, lanl sui-jo plus irés. 
Dam le Dex, sire Père, par vos saintes bonlés, 
Sainie Marie, Dame bcle, nem*obliés; 



ÉPISODE DES CHÉTIFS. 221 

Sire saint Nicholas et car me secorés, 

S'aiés merci de m'arme, mes termes est fines I » 

Hernox voit le serpent envers lai adrechier, 
A grant gole baée, bien resamble aversier. 
Hernol volt dévorer et son asnemengier. 
Tos est fis de la mort, ne Tvos quier à noier ; 
Dam le Deu reclama qui tôt a à jugier : 
ti Gloriox sire Père, qui tos nos pues aidier, 
Sainte Marie Dame, vosenvoil-jo proiliier, 
Si com celui portastes qui tôt puet justichicr 
Au grant jor del juise, quant tôt iront plaidier, 
Li grant ni li petit n'i aront amparlier. 
Il mostrerases plaies ets'es fera saignicr, 
Les clox parmi les palmes sus en lo crois drechior 
Con Tu à icel jor, bien le croi, sans quidier, 
Quant el mont de Cauvaire se laissa traveillier, 
Por nos dolens cailis fors d*infer desloier; 
Là trembleront trestot li duc et li princhier; 
Li povre, ne li riche n*i prametront loihier 
Et li saint et li saintes qui Dam le Deu ont chier. 
Là trambleront trestot con foille de figuier 
En tant com .i. iex clôt, ne qu'il porra cillier, 
Donrés vos sire Dex à chascun son loihier. 
Dex I cil iert si dolens nus ne l'orra aidier 
Que maldirés, biax sire, en fin sans recovricr t 
El cil auront tel joie que seront vo maisnier, 
Les biens que il auront ne puet nus esprisicr. 
Là ne porra Tuns Tautre son compaignon aidier, 
La famé son mari, ne li hom sa moillier; 



ft23 à^PBNDIGB. 

Ensi corn ce est voira que ci m'os reprocbipri 
S'aiés merci de m'arme, ce vos voil-jo proihier! n 

Il a pris .1. poil d^erbe, si le prist à seignier. 
En sa boche le mist, si te prist à mengier, 
El non Corpus Dei qui tôt a à jugier. 
Al grant jor de juise que il li voille aidier. 
Entor lui a restraint son brant forbi d'achier, 
Puis tendi Tare turcoîs dont bien se sot aidier 
La saiete entesa, puis Irait à Taversier. 
Moult très bien le coisi, mais ne Tpot empirier, 
Tant fu dure la pel qa*il ne la pot perchier 
Nient plus qu'en .i. marbre qui durs est à taillier. 
Tant roidement fu traite la saiete d'achier, 
Que le fer et la flece flst fraer et brisier. 

Ainsi com Hernoa ol s'oreson deQnée, 
Dam le Deu réclama et sa cope a heurtée. 
Par non Corput Dei et par bone pensée 
Ot mengié .i. poil d*^rbe et si Tôt avalée 
Et traite la saiete qui fu et grans et lée ; 
Sor la pel del serpent fu brisie et froée. 
Li Satenas li vient à grant gole baée ; 
Ernos le voit venir, si a traite l'espée; 
El visage le flert de lui qui fu temprée; 
Mais ne Tpot damager vaillant une denrée, 
Ensement resortist com enclume acherée. 
Por tel aïr reflert, c*est vérités provée, 
Que Tespée brisa qui bien fu enheudée. 
Li Satenas li vient sans nule demorée; 
Hernol saisi as dens lole à une golée 



ÉPISODE DU 09ÉTIFS. SS3 

En coDlremont le gale plus d'une grant hansitëe. 

Qaant il m il terre s*ot la quisge froée ; 

De sa coe Sert l'aspe, qn'il qI grosse et quarrée. 

D'un sol colp Ta (ué sans nis une aresiëet 

Des ongles c'pl trenchans plus que guivre amorée, 

Geta Tasne k son co|, puis s'est acheminée 

Et as dens pri^t Hernol, ojés quel destinée ! 

Si l'emporte ep travers de sa gole la lée. 

De si c'al la montaigne ne s'est pas arestée ; 

Et Hernos crie et brait à moult grant alenée : 

c Sainte Marie Pâme, Roïne coronée, 

Aies merci de m'arme, car la vie est outrée! 

Dex! jamais ne saront la gent de ma contrée 

Que serpens m'ait meQgié ne ma cbar dévorée I «i 

Gorbarans Tenteadi de la brueille ramée. 



Kmoal de Bcauvais, ivant de moarir, avaU jeté un eri terrible qui fut eo- 
Icado par Cor|»araii el lei compag|ioM ; Baudouin reconnaît la îroii de loo 
frère. Une doute pat qu*il n'ait tuecombé looa les coope dn lerpent. Il teul 
Tenger ta mort ; il obtient, à force de soppUcationt, la pemiwion de l'ar- 
poor aller combattre le monstre. 



SEI6N0D, ben crestien, por Dcu or escotésl 
Moult por ot grant vertu col jor icil malfés. 
Hernol encarcbe et Tasne et Tavoir qui'st tressés, 
Les dens qu*il ot aps et trencbaps et quarrés 
Parmi ans .11. les flans li a outre passés. 



224 APPENDICE. 

De si qu'en la montaigne ne fu pas areslés. 
Chil crie hautement : < Dexf car me secorés! 
Sainte Marie. Dame bêle, ne m'obliés! 
Sire saint Nicholas, bisTx sire, c'or m*oés, 
S'aiés merci de m'arme, mes termes est fines! » 

Corbaraus d*Oliferne, qui prox fu et sénés, 
Des cris qu'il a oïs en est en pies levés. 
Les Turs et les Franchois a o lui apelés. 
« Baron, distCorbarans, oies et escolcs; 
Jo ai oî .1. home qui tex brait a jetés. 
Ne sai s'il est psiiens, ou de Crestien nés ; 
Mais SOS ciel n'a ccl home qui n'en presist pités. » 
Che li dient Franchois : « Bien puet estre vertes 
Quel besoing que soit a, dont est espoentés, 
Assés tost est chaiiis qui'sl, jo croi, escapés; 
Veu a le serpent qui tant est redotés. » 

Bauduins Tôt oï, ses cuers li fu mués; 
A la vois Tentendi, se Treconut assés, 
De l'angoisse qu'il ot à poi ne s'est pasmés. 
Vers le roi Corbarans en vint tos effrcés : 
« Sire, merchi por Deu qui tos nos a formés , 
Jo ai o! mon frerc, si voir que Dex fu nés! n 

Li Satenas s'en tome, qui ne volt targier mais; 
Le mont monte esroment, si emporte le fais. 
Le chailif et son asne qui à la mort est Irais; 
Li sans parmi la gole li cort a grans eslais; 
Cil crie hautement : « Sire saint Nicliolais, 
Suinte Marie Dame! com sui mors et delTais, 
Dex jamais ne verrai la cilé de Biauvais, 



ÉPI80DB DES CHÊTIFS. 223 

Ne ma gente moillier c'on apele Aalais, 

Ne mes .11. fiex corlois Gislebert ne Gervais, 

Ne Bauduia mon frère I Dexl qui Tamera mais? j» 

L'arme s'en est alée, Dex li face solais ! 
Bauduins Tenlendi, qui vers Deu fu moult yrais ; 
Son frère reconnut qui à la mort fu trais; 
Vers le roi Corbarant s'en vint à grans eslais : 
« Sire, merci por Deu, qui fist et clers et lais» 
Aler me voil combatre, ne m'i targerai mais, 
Vers le mal Satenas qui'st si fel et cruais, 
Qui mon frère m'a mort, dont mes cuers est irais! » 

Bauduins fu dolens ne Tmescreés vos mie; 
Moult est prox et Taillans et plains de cortoisie; 
Vint au roi Corbarant moult dolcement li prie : 
« Sire, merci por Deu qui tôt a en baillie 
Et le chiel et la terre, si com li mons tornie, 
Et les bos et les iaves etTerbe qui verdie, 
Que Dam le Dex t'otroit honor et seignorie I 
Rois, done moi hauberc et elme qui verdie, 
•II. espées trencbans, chascune soit forbie, 
Et .1. dart por lancbier, où mes cuers moult s'afic ; 
Si m'en irai combatre à la beste haïe, 
Qui mon frère m'a mort dont mes cuers se gramie. > 
« Amis, dist Corbarans, par moi n'iras tu mie : 
Car se tu ore i vas moult feras grant folie; 
En contre le serpent n'ameslier Taatie; 
Car s'avoics toi tos cex de Tabarie, 
Si fussent en la roche ens en ta compaignie, 
N'en Ycnroit ja .1. sols qui ne perdist la vie. 

11. 45 



226 APPENDICE. 

Li rois Sodans de Perse ne rporroit prendre mie, 
S*il avoit avoc lui tos cex d'Esclavonie. 
Li mons esl angoissox et la roche enbermie; 
Aine n'i monta chevax, ne destriers d'Orcanie» 
Ne asnes» ne cameas, ne mules de Surie; 
.1. paiens le me dist qui nés fu d'Orcanie. 
D'autre part la montaigne sos la roche naïe 
ÂYoit une chité de grant anceserie^ 
Riche estoit et manans et d'avoir replenie : 
Por la beste salvage s'en sont la genl Tuic. 
^^ Sire, dist Bauduins, grant merveille ai oïe, 
Tôles voies irai o la Deu compagnie. 
— Par Mahon, dist li rois, par moi nMras ta mie. 
Nos méismes avons fait grant outrequidie, 
Qui très her soir presismes ici herbergerie. 
Seignor, alons nos ent, par son Taube esclarcici 
Deûst estre ma tente tressée et recoillie, 
De si a Oliferne n'i ait règne suchie : 
Moult redot le serpent que nostre genl n'ocie. » 
Quant Bauduins Tentent, formant Ten contralie : 
tt Sire, merci por Deu, tu ne t'en iras mie; 
Car par la foi que doi tolo ma compaignie, 
£t ma jentil mollier qui j'ai ma foi plevie» 
Qui jo laissai por moi dolente et esmarie, 
Ou jo ou li serpens ne verra ja complie. 9 

a Sire, dist Bauduins, por Deu te proierai, 
Por icel saint Seignor, qui flst croistre le glai, 
L'avoine et le froment et la rosée en mai ; 
Rois, done-moi hauberc qu'en mon dos vestirai« 



ÉPISODE DES CHÉTIKS. 227 

.1. vert elme gemé qu'en mon chief lâcherai^ 

.II. espées Irenchans et dars dont lancheraii 

.1. fort escu listé c'a mon col peuderaii 

Eus el mont de Tygri tôt à pié monterai. 

Ja n'i menrai cheval, ne destrier brun, ne bai; 

Jo me fi tant en Deu et en saint Nicholai 

Et el baron S' Perre qui autel jo baisai, 

Se jo truis le serpent, & lui me combatrai; 

A Taïde de Deu moult bien le conquerrai* 

Ha foi, se vos vol(^.s, jo vos cm plcvirai, 

Ou il ocirra moi, ou jo lui ocirrai, 

Por mon frère c'a mort le cuer dolent en ai. 

Se venger ne le puis, jamais joie n'arai, 

En la terre de France à nul jor n'entrerai. 

— - Amis, dist Corbarans, ja mais n'en parlerai : 

Mais por Tamor de toi a nuit mais remanrai, 

mes meillors barons si me conseillerai 

Et se il le me loent, aler t'i laisserai. » 

Ses homes apela par delés .i. garai : 

« Seignor, dist Corbarans, dites que jo ferai? 

— Sire, ce dist Harpins, bon conseil vos donrai. » 

Et Corbarans respont : « Dites et jo Torrai. » 

Chedistli quens Harpins : «Bons rois, à moi entent; 
Bon conseil te donrai, se jo puis, loicalment; 
Par le mien essientre tu n'i perdras noient. 
Donc Bauduin armes tost et isnelement, 
Si s'en ira combalre au maléoit serpent. 
Qui tant a eschillié de paiens cruelment* 
Jo me fi tant en Deu, le père omnipotent, 



228 APPENDICE. 

Et cl pere et el fil et el baulisement, 

Le serpent ochirra, no vivra longement. 

Nos i aurons tôt joie et nos et no parent. 

— Amis, dist Gorbarans, or soit si faitement. > 

II li fist aporter les armes en présent, 

Et haubers et espëes et eloies plus de cent. 

«Amis, dit Corbarans, or preng à ton talent. » 

De la joie qu*en a ans .11. ses mains en tent 

Baudnins vers le ciel, si grant joie Temprent. 



VI 



BtDdoain appelle auprès de lai l'évèque de Forei, auquel il se conlesBe, et 
qui luldoone sa bénédiction, en l'assurint qu'atee l'aide de Dieu, il sortira 
Tsinqoenr du combat. L*abbé de Fécamp lui donne nn bref qa'il devra 
pendre à son eon. Tant quMI le portera sur lui, il ne périra pas. Baodooin 
s*anne, prend congé de ses compagnons en les priant de lui pardonner 
tous les torts qu'il pourrait avoir envers eui. Il entre dans un étroit sen- 
tier qui doit le conduire sur le haut de la montagne ; la fatigue et la chaleur 
l'accablent : il est forcé de s*arrèter et de se repoaer. 

AS piés li volt caîr et Corbarans le prent, 
Encontremont l'en drece, si li dist bonement : 
a Amis, cil te garisse qui fist le firmament, 
Et te laist repairier arier à salvement. 
Onques hom en sa vie ne fist lel bardement. » 
Il choisi son hauberc, blanc com flor de sarment, 
La maile est de fin or el d'achier et d*arjent, 
Forger le fist et faire uns rois de Bonevent ; 
Puis prist .iK forsespées et .1. elme luisent, 
En son chief le lâcha tost el isnelement; 



ÉPISODE DES CHÉTIP8. 229 

La ventaile H lace Harpins estroilement. 
Si compaignon ploroient, qui Tamoleat forment, 
Entor et environ maint et commnnalment; 
Et .1. dart por lanchier n'i oblia noient. 
Le vesques de Forois apela bonement : 
« Sire, parlés à moi por Deu omnipotent, 
J'en doi aler combatre an maléoit serpent; 
Qui va en tel péril doit aler dignement; 
Jo me voil confesser à vos privéement. 
— Amis, ce distli vesqaes, à Deu commandement. » 
A une part Tenmaine par delés .i. aiglent, 
Despechiés qa'il a fait envers Dea se repent, 
En crois se colce à terre, son chief vers Orient, 
Et proie Dam le Deu, le roi de Bellient, 
Vertu li doinst et force contre le mal serpent. 
« Bauduins, dist li vesques, moult as bon escient; 
Pénitence te doins par itel covenent, 
Se tu jamais repaires à cresliene gent. 
Là on honore Deu et le Saint Sacrement, 
Des Sarrasins confondre ne te faindras noient. 
Qui nos ont Iraveillié si angoissosement. • 
Quant Bauduins Toi, de joie s'en estent; 
a Sor le péril de m'arme Totroi-jo loiaumenL. 
— Bauduins, distli vesques, moul tas granthardemen t.» 
Li sainlimes euvesques tel chose li apprent 
Par coi Dex li aida le jor moult hautement. 

a Bauduins, dist li vesques, prox soies et hardis, 
Remembre-toi de Deu qui en la crois fu mis. 
Vertu te doinst et force que tu repaires vis, 



230 APPENDICE. 

Et que revenir paisses del grant mont de Tygris, 
Et que voies la vile où Jhesus fu Iraïs, 
Batus et laidangiés^ férus et escopis; 
Au temple serviras .i. an et .xv. dis* 

Li vesques de Forois très bien le confessa. 
De trestos ses pechiés pénitence pris a. 
Li saintismes euvesques tel consel li dona 
Por coi Jhesus de gloire le jor moult li aida. 
Le senescal le roi li vesques commanda 
Qu'il li donast .i. pain, et cil li aporta. 
Puis amis le pain sus, une messe i canta, 
De part Saint Esperit et puis Taquemincha. 
Dant abé de Fescamp li vesques apela, 
Disl à Tabé li vesques : « Biax sire, entendes cha; 
Vés-ci no comgaignon, qui moult grant mestier a 
De Taïde celui qui tôt fisl et forma; 
Mon consel li ai dit et le vostre prendra, 
a Sire, ce dist li abes, moult volenliers Taura; 
Dam le Dex noslre père, qui treslol estera, 
Et le chiel et la terre et la mer ordena, 
Il li aït à vaintre, quant il se combalra. 
— Amen, Dex sire père! » chascuns d'ax s'escria. 

Li vesques s'en repaire, dit li a son sermon; 
A Tabé de Fescamp reprist confession, 
a Sire, merci por Deu, qui soffri passion, 
Jo doi aler combatre au Satenas félon, 
Qui-cest païs a mis à tel destrucion 
Qu'il ni a Sarrasin, ne Turc, ne Esclavon 



ÉPISODE DES OHÉTIFS. 2.4 

Qui vers lui ostmovoir nule deffension. 
Proies à cel Seignor, qui vint à passion, 
Se jo sui dévorés, que m'arme ait garison. 

— Bauduins, disl li abes, cuer ayés de baron; 
Dans le Dex et sains Perres, qui maini en pré Noiron, 
Coi que de toi aviegne, qu'il te face pardon I » 

.T. brief li a doné por granl devocion : 

a Bauduins, dist li abes, de cest brief te fas don. » 

Bauduins de Biauvais fut chevalers membres; 
En sa main tint le brief que li dona Tabès. 
Puis li disl dolcement : « Gardés ne Tobliés, 
Par devant vostre col à vo pis le pendes ; 
Grant mestier vos aura, se créance i avés; 
Tant com Tarés sor vos, ja mort ne recevrés. 
Moult Tai gardé lonc tans, dès que fui ordenés; 
Ains ne Tlivrai mais home qui de mère fust nés. 
Quant venra al besoing que vos deslroit ares, 
Les grans nous dam le Deu hautement reclamés; 
Aies, prenés vos armes, de Tarmer vos hastés. 

— Sire, dist Bauduins, si com vos conmandés ; 
Ja ne finerai mais si serai aprestés. » 

Il a vestu Tauberc, qui menu fu ovrés, 

En son chief lace Telme qui bien fu acesmés ; 

Corbarans li dona, li fors rois coronés; 

Par fer, ne par achier ne puel eslre embarés; 

Puis a chainte Tespée à son seneslre lés, 

.1. fort escus reons là li fu aportés, 

A son col le pendi, n'en fu pas encombrés. 

Richars lipuire .t. darl qui bien fut achcrés, 



232 APPENDICE. 

Il le prist en sa main, si Tesgarda assës. 

Se il Yolsist cheval, tost H fus! amenés; 

Mais li mons de Tygris n*en fast ja sormonlés ; 

A pié Testut aler, tant fu-ii plus lassé. 

€ Sire, dist-il au yesque, por Dea ne m*obIiés ; 

Dites de yos proieres des meillors que savés; 

Proies por moi, sire abes, grant almosne ferés. 

Et vos, mi compaignon, qut por m'amor plorés. 

Ce vos proi-jo por Deu, de ci ne vos movés 

De si à icele ore que vos de fi sarés 

Se jo iere garis, mengiés, ne dévorés; 

Car se jo vif remaing, assés tost me r'arés. » 

Chil s^escrient en haut : c Ja mar en doterés, 

Se Deu plaist et la Yirge atendus î serés 

Tant que Jhesus de gloire, par ses saintes bonics, 

Yos ara fait délivre del péril où aies. 

— Por Deu, franc compaignon, de tant sui efîréés : 

S*il i a nus de vos qui vers moi soit iriés, 

Por Deu li voil proier que le me pardonés. 

Ne savés, jentil home, se mais me reverrés, 

Car ne voil, se jo muir, que en soie encombrés. » 

Chil s'escrient trestot : c Dex soit nos avoés ! 

Trestot vos pardonons que meffait vos avés. > 

Au départir de lui fut grans li cris levés, 

Là ot mains poins detors, et mains chevox tirés, 

Maintes lermes ploéres, et mains sospirs jetés; 

N*i a Turc, ne Franchois ne soit tos trespensés ; 

Méismes Corbarans en fu tos abosmés. 

c Seignor, dist Corbarans, voies et esgardés 

De cest home de France qui tant est forsenés : 



ÉPISODE DES CHÉTIFS. 233 

Tanl par a liardement jo qait qa'il est dcsvés. 
Por combalre aa serpent est vers le mont tornës, 
Ja n'en revcnra mais, puis qu'il i iert montés. » 
Pais dist à Taulre mot : a Dit ai que Tox proTés : 
Li sons Dex où il croit a moult grant poestés. 
Yés com il a ces autres de nos prisons jetés. 
Apannain les aura garis et délivrés. » 
De la dolor qu il maine est sor rerbe aciinés. 

Bauduins s'en torna^ quant fu apareilliés, 
Et a ses compaignons tos uns et uns baisiés. 
Isnelement s'en vait, plorant les a laissiés; 
Ghascuns est à la terre vers Orient colchiés. 
Là fu Jhesus de gloire reclamés et proies, 
La sainte Lelanie des bons sains verseilliés. 
Et Bauduins s'en vait, ne s'est plus atargiés. 
Droit au mont de Tygris, trestot .i. chemin vies, 
A trové le chemin qui fu el mont tailliés; 
Taillier le fist et faire .i. riches rois proisiés, 
Des ains que Dex fust nés venus ne prononchiés, 
Del serpent ert sovent hanstés et repairiés; 
D'aiglentiers et d'espines ert totes pars haies, 
Et environ le mont espessement jonchiés. 
Nus n'îssoit de la sente, par verte le sachiés, 
Que lues n'eûst ses dras rompus et depechiés. 
Il lieve sa main destre, de Jhesu s'est seigniés ; 
En la sente s'en entre, à Deu s'est otroiés. 
Tant a li bers monté que moult fut traveilliés, 
De ses armes porter tant forment angoissiés, 
Par delés une roche s'est li bers apoiés. 



234 APPENDICE. 

Voit les mons el les vax, les regors et les biés, 

Et les fieres agaises et les pendans rochers, 

Bos et vers el culuevres fors de lor crues geliés; 

Voit la grant serpentine au caut asoreilliés, 

Par ces crevaces corent et mainent grans lempiés. 

Se il en ot fréor ne vos em merveilliés. 

« Hé! Dex, dist Bauduins, par tes saintes pitiés, 

Car secorés mon cors que ne soie escilliés, 

De cest cruel serpent dévorés ne mengiés! 

Dex ! où est li serpens, qui tant est esragiés, 

Qui mon frère m'a mort dont moult sui corechiës? 

Aine mais ne monta chi nus hom tant fu proisiés! » 

.Y. fois se reposa ains cil mont fust puiés. 

Quant il vint en mi voie, dont fu li jex si griës 

Qu'il li estut aler et as mains et as pies; 

Et quant il 1 parvint, s*i est adens cochiës ; 

Iluec se jut .i. poi, tant qu'il fu refroidies. 

Seignor, or escotés por Deu omnipotent; 
Gom Dam le Dex de gloire, li rois où tout apent. 
Qui en .i. pechéor, quant lui vient à talent, 
Met si très grant proece et si grant hardement. 
Car .x.M. Sarrasin de la paiene gent 
N'osèrent envaïr par lor efforcement 
Tant en ot fait la beste corechié et dolent, 
Dontmainscorsjutsansarme.c'aincn'otconfessement. 
Or aproime li termes qu'il aront vengement. 
Bauduins fu el mont, lot ot le cors sullent, 
Il n'en ot mie aie de terre .i. bon arpent, 
A la mahomerie est venus esroment. 



ÉPISODE DES CHÉTIPS. 23S 



VII 



KoHn U latte s'engige entre le' valeureui cheTalier et son terrible ennemi ; 
latte longue et ciïroyable, dans laquelle il succomberait infailliblement s'il 
n'appelait à ton secours Jésus-Christ, la Vierge Uarie, et les saints let 
plus vénérés. Le serpent est tué. Corbaran et les captifs arrivent sur la 
montagne aTee quatre cents Turcs, au moment où Baudouin, blessé en 
plusieurs endroits par le monstre, tombait sur le sol, épuisé de fatigue, lU 
sont heureux de le retrouver encore vivant et victorieux. 

SEiGNon, or escolés gloriose canchon ; 
Aine si bone n'oï nisun crcsliens hom, 
N*onques Icx ne fu failc dès le tans Salemon : 
Moult est bone à entendre, que mex valt d'un sarmon ; 
Si corne Dex de gloire, par sa salvation, 
6ari le jor de mort Bauduin le baron, 
Quant il se combali au Satenas félon. 
Par la vertu de Deu em prist tel venjoison 
Qu'il le.vcnqui à force par flere contenchon. 
Hais ains qu'il rcpairast de la montaigne amon, 
L'en corul li clers sans de si à Tesperon; 
Sanglent en ol le cors entor et environ. 
Il cherque la montaigne le trait à .i. boion; 
Sor une perre monte, qui fu mossue en son; 
A haute vois s'escrie et disl en sa raison : 
« Dex! ou est li serpens quant Irover ne rpuet-on. 
Vrais Dex! car le m'ènsaignes par ton saintisme non.» 
Li serpens se dormoit par delés un perron, 
Si comme Dex le velt par sa devision. 
Es vos saint Hichiel Tangele, en guise d'un colon, 



236 APPENDICE. 

De par Sainte Esperile li dist nnc raison : 
Amis, ne fesmaier, tu n'arasse bien non. 
Chil te venra en aide qai Longis fisl pardon, 
Et de la mort à vie sussila Lasaron. 
Quant en lui as fiance moult as bon compaignon ; 
Mais ains que tu repaires au lemple Salemon, 
lerent par toi geté .11. mil Franc de prison, 
Qui sont en paienisme en gi aat caitivcson. 
Qui i furent mené de Tost maistre Perron. 
Tant ont reclamé Dcu par bone en tension 
Cor lor en velt Dex rendre por loi le guerredon. » 
Quant Bauduins Toï si drecha le menton» 
De la joie qu'il ot sali sus un luron. 

Bauduins s'est assis et li angeles s*en va, 
Grant joie ot en son cucr ne Tmescréés vos jn, 
De la sainte parole que Jhesus li manda. 
Or sot il bien de fi que Dex li aidera. 
A grans vois Dam le Deu le son cors commanda; 
Celé part est venus où la beste trova. 
Quant li serpens le sent, adonques s'esvella ; 
Isnelement el tost sor ses pies se drecha. 
Quant il vitBauduin, forment s*en aïra; 
Par granl ire se drece, tel ire li mostra, 
Ses poils Ions et trenchans trestos li hericha, 
Hisdeuse est sa veûe, moult fier le regarda. 
Des oreilles se covre, des ongles esgrata 
Desus la roche bise que li fus en vola; 
Che fu moult grant miracle que Dex i demostra, 
Tant ot mengié d'Ernol à poi que n'en creva, 



ÉPISODB DES CHÉTIPS. 237 

Il dévora le cors, mais del chief ne gosta : 
Li chiés jut sor la perre lés Tasne qa'eslrangla. 
Quant Bauduins le vit, forment en sospira; 
Yolentiers la presist, li serpens le hasta; 
A granl gole baée vers Baaduin s'en va : 
Or Tait cil en sa garde qui toi fist et cria! 
Se chil Sires n'en pense, qui le mont estora, 
Ne se porroit garir; mais Dex li aidera : 
Hui mais porrés oïr com il se combalra. 

Bauduins de Biauvais fu chevaliers hardis 
Voit venir le serpent qui grans fu et fornis, 
À grantgole baée a Bauduin requis. 
Li bers le voit venir, ne fu pas esbahis, 
Son dart a enpoigné, à escrîer s'est pris : 
Beste, jo te conjur del baron S^ Denis, 
Et primes del Seignor, qui por nos fu ocis 
En la saintisme crois, quant le feri Longis ; 
Jo te conjur de tos et confés et martirs, 
De saint Joire de Rames, del baron S^ Moris, 
Del baron saint Lorens qui por Deu fu roslis, 
Et de saint Liénart qui desloie les pris, 
Et de saint Nicholas qui à Deu est amis, 
Et del baron S^ Gille qu'en Proyence est assis, 
El del baron saint Jaque c'on requiert en Galis, 
Et de tos les aposlrcs dont Jhesus fut servis, 
El del disne sépulcre où il fu mors et vis, 
Del chiel et de la terre, si com est establis, 
Vertu n'aies, ne force par coi soie conquis. 
Ne mes cors dévorés empiriés ne malmis. > 



238 APPENDICE. 

Si com Bauduins ot le serpent conjuré 
De Dam le Dea de gloire de Sainte Majesté, 
Et il li a lanchié son bon dart empené, 
Or oies grand miracle, franc chevalier loé, 
Tant fu dure la piax et fors de cel malfé, 
C'ainc ne li pot mal faire de son dart empené, 
Nient plus que s'il eûst sor .i. perron hurlé. 
Par tel air le flert, sachiés le par verte, 
Que le fer et le fust a cnsamble froë, 
Diaule avoit el cors qui si Tavoit tcnsé, 
Qui li done la force el la grant crualté; 
Mais Dex Ten jcla fors par sa grant poesté. 
Quant li Satenas voit qu'il ensi a rué, 
De maltalent et d'ire a .i. tel brait jcléi 
Li mons en retenti et de lonc et de lé. 
Gorbarans et si home en furent eiïréé, 
Car très bien l'ont oï ens el vergié ramé, 
a Baron, dist Gorbarans, avés-vos escolé? 
J'ai 01 le serpent qui tel brait a jeté I 
Nos avons fait folie qui somes aresté. 
Piecha que défissions estre lot apreslé ; 
Jamais ne reverrons le caitif alosé. » 
Quant no Franchoisrentendenl,grantdoIenoiitmené; 
Richars et sa compnigne l'ont tant fort regreté. 
a Ahil Sire compaings, de la vostre bonté. 
Maint mal avons cnsamble sofTert et enduré, 
Ja ne renterrés mais en Biauvais la cité! 
Ne reverrés vo famé qui vos a desirré, 
Ne vos enfans les biax, ne vo grant parenté 1 
— Voir, dist Johans d'Alis, mal avons encontre : 



ÉPISODE DES^ CHÉTIFS. 239 

Bien sai & escient que mal avons ovré ; 

Jamais en bone cort ne devons estre amé, 

Ne devant jentil home oï ne escoté, 

Qaant por si poi d'afairo somcs espoenté. 

Mais n'i a nul de vos, tant ait grant pocsté, 

Se il velt ensevir la moie volenté, 

Ains que li vespres viegne nen ait le mont montéy 

Por vëir le serpent qui tant a de fierté. 

Combatre m'i voirai à mon brant acheré. 

Par foi, dist Corbarans, ce me vient bien à gré; 

Âvoc vos monterai, bien m*en vient en pensé. 

Avoc moi en venront .mi.c. Turs armé; 

N'i a cel ne port hache ou cotcl acheré. » 

Quant no caitif Tentendent, grant joie en ont mené» 

As pies li sont queû, si Ten ont merchié. 

a Seignor, dit Corbarans, moult m'avés honeré. 

Puis ce di que m'eûstes del grant ester jeté, 

Quant jo me combali as parens Murgalé, 

Et vos me remonlasles el destrier sejorné. 

Anchois que vos soies au sépulcre mené, 

Vos donrai tant del mien riche serés clamé. 

tt Sire, dient Franchois .v.c. merchis et gré! > 

Dist Tabès de Fescamp de Sainte Trinité, 

c Pieche a que deûssons estre tôt apresté. 

De Bauduin secorre, no compaignon privé. 

— Sire, respont li vcsques, vos dites vérité, 

Il est encore en vie bien me vient en pensé ! 

^ Seignor, ce dist li vesques, ne Tlairai ne vos die, 
Vés-ci roi Gorbaran, qui nos a en baillie ; 



^40 APKNDICB. 

Moult est de grant puissance et de grant seiguorie» 
Si devons moult bien faire la soie commandie; 
Avec lui monterons à la beste haïe, 
Secorrons Bauduin : il est encore en vie. » 
Et respont Corbarans-: c Fel soit qui ne Totrie! » 
Melaihier en apele et Balant d'Orcanie : 
€ Vos venrés avec moi en la grant deserlic, 
•iiii.c. Sarrasins en votre compaignie. » 
Vers le mont de Tygris ont lor voie acoillie. 
Mais anchois qu'il venissent en la roche naïe, 
Ot Dex si exploitié, li fiex sainte Marie, 
Dont puis vint à merveille à la gent arrabie, 
Sarrasins et Persans de si en Tabarie. 
Ne demora puis gaires, se Dex me benele, 
Qu'en Jursalem en est la renomée oïe : 
Moult a bien exploitié cil qui en Deu se fie : 
Por coi il soit confés il ne puel périr mie. 

Paien et Sarrasin montent communalment, 
'Et li nostre baron ne s*atargent noient 
De monter le grant mont tost et isnelement. 
Mais ains qu'il revenisscnt, orent ilel torment, 
Ja ne repairast .i. de la paiene geni, 
Se ne fussent Franchois, par le mien escienl. 
Por ans orent le jor garant et tensement; 
Car Jhesus lor aida par son commandement. 

Chi le lairons de cex, et de lor erremenl : 
Dirai de Bauduin et de son hardement, 
Qui el mont se combat tant angoissosement; 
Li dars qu'il li lancha ne li valut noient : 



eplSODB DBS CHKTIFS. 34: 

Li serpens le requiert et mena et soveat; 
Se cil Sires n'em pense, qui maint en Orient, 
Jamais n'aara de mort garant ne (ensement. 
Li Satenas t'esgarde, pleins fu de mallalent; 
A merveille li vient comment tant se deffenl : 
Aine ne trova mais home qui darast longemenl 
Ne qai vers lui peûst faire trestornemeot. 
Il est passés avant par grant aïrement. 
De ses ongles le âerl (ost et isnelement 
Par de devers senestre que son escu li fent; 
L'aubers de celé part ne li valut noient. 
Qaanqu'il ataint des mailes derompi lleremenl. 
La char de sos les costes li trencha laidement, 
Tresqn'el gros de la hansche ne l'en laissa noient, 
Que li os cm parnreni, se l'estoire ne ment. 
Ne fu mie merveille, par Deu omnipotent, 
Se li bers cancela ne se péors le prent. 
Les grans nons Dam le Dec reclame escordement. 
£t tint .1. de ses brans qui seigniës fu d'arjent ; 
Bien le quide ferir; H Salaoas le prent 
En travers de sa gole, se l'brisa laidement. 
Il le quide engloter tost et isnelement. 
Grans vertus i fist Des par son commandement. 

Or oies les vertus, et si me faites pais. 
Que li flst Dam le Dex, il et Saint Mchotuis, 
Et Saint Miquier li angeles, et li bers S* Gervais. 
L'amenre de l'espée li Ocha el palais ; 
Li sans par mi la gole li cort as grans relais ; 
Se or se puet delTendre Bauduins de Bcaavais 



242 APPENDICE. 

Des ongles qai si Irencent, de la gole a-il pais. 
Or li aïl cil Sires qui ûst et clers et lais! 
Bauduins l'en esgarde, aine tel joie n'ot mais ; 
11 ne fust pas si liés por la cit de Roliais. 

Si coin Bauduins ot les nous Dea ramentus, 
Et les sains conjurés qui moult ont grans vcrtos, 
Grans miracles i flst del ciel li rois Jhesus. 
.1. Diaules li est par mi la gole issus, 
N'ot congié, ne poissance qu'il i soit arestus, 
En guise d*un.corbel, qu'il n'i puetestre plus. 
Li Satenas cancele, à poi qu'il n'est queûs, 
Por ce que^li Diaules li est del cor issus ; 
Par lui fu li pals matés et confondus, 
El paien eschilliés et joules et chenus. 
 Bauduin revient li serpens irascus; 
Bien le quide confondre sor les perrons agus; 
De ses ongles le Sert en Telme par dessus, 
Del chief li abati, les las en a rompus, 
Que .Y. plaies li iist, li sans en est corus. 
Par le mien escient, ja fust mors et vencus : 
Hais Dex qui ne Toblie li fu le jor escus. 
Et Sains Miger li angles, et la soie vertus. 

r 

Bauduins tint le brant qui .m. fois fu fondus 
Et très bien esmerés, tcmprés et esmolus; 
Fièrement le requiert, sore li est corus ; 
Grant colp li a donné del bon brant qui fa nus, 
Par devers les oreilles, plus est durs c'uns escus; 
Li brans d'achier ploia por poi qu'il n'est rompus; 
Mais li bers le tint bien, si s'est retrait en sus : 



ÉPISODE DES CBËTIPS. 21$ 

« Hé Dext dUt Paaduins, par tas saintas vertus 
Aine mais si fais Diaules 06 fa d*ooie veust t» 

De Tanemi dirai qui'st del serpent issos : 
Sur la gent Corbarant iluec est descendus, 
.1. tormens est levés qui tos les a confus ; 
Mélsmes Corbarans est el désert queûs; 
Et Balans d'Orcanie et Morahiers ses drus. 
Par le mien escient, ja n'en fust .u mens, 
Quant Tabès de Fescamp i est tost accrus, 
Qui les a benéis et de Deu assolas ; 
£t li vesques méismas lor a fait grans salus. 
Li Satanas s'en torne, el flun s'en ^st coms : 
On ne set qu'il devint, iluec fu deperdus. 
Li tempes est remés^ si salirent tôt sns. ' 

Donc remesl chil tempes et la caurre est levée, 
Dont levèrent tôt sus, s'ont la roche esgardée; 
Paien et Sarrasin^ eele gent effn6ée« 
Tôt fussent demoré sans longe demorée, 
Se ne fussent Fraochois, nostre gent bonerée : 
Por els les gari Gel qui fist ehiel et rosée, 
c Baron, dist Corbarans, ceste chose est provée : 
Par vos somes gari en ceste désertée ; 
Au repairier ariere en ares grant soldée. » 

Corbaransd'Oliferne, à la chère hardie, 

Sorprent la grant montaigne, qu'il ne s'alarge mie. 

•iiii.c. Sarrasins ot en sa compaignic, 

£t Barpins de Boorges et Dans Jobans d'Âlie, 

Li vesques de Forois, que Jbesus béneie, 



244 APPENDICE. 

Et Tabès de Fescamp, qai fa de Normendie 

Et Focbiers de Helans et Hertaas de Pavie ; 

Plus furent de .l. tôt d'une compaignie; 

Richement sont armé en lor connestablie. 

Li sentiers fu estrois et la sente petite, 

Et fiers li desrubans qui forment les quivric, 

Li uns va avant Tautre, qui forment les deslric, 

Iluec fist Corbarans moult grant chevalerie : 

Sachiés que Dex Tama, li fiex Sainte Marie; 

Puis en fu baptisées en sa chité antie, 

lui .XX. mile Turs de la loi paienie : 

Sa mère en fu dolente, Calabre la florie, 

Tel dol en ot la vielle tolir li volt la vie; 

Puis en fu moult grans guerre qucque nus vos en die ; 

Car tote paienie en fu puis estormie, 

Il mëismes assis à moult grant ost banie, 

Là dedens Antioche la fort chité garnie, 

Huimais orrés canchon qui encor n'est folie, 
Onques tel ne fut faite, contée ne oïe, 
Com vos onques orrés s'il est qui le vos die« 
Dirai de Bauduin, qui de riens ne s'oblie. 
Qui el mont se combat à Tespée forbie. 
Tant dura la bataille de la beste haïe 
Et del prou Bauduin, qui Deu ot en aïe, 
Très le midi sonant de si que à compile. 

Por Deu or escolés, franc chevalier vaillant, 
Oïr porrés bataille, merveillose et pesant; 
Aine si bone n'oïstes en cest siècle vivant, 
Ce est de Bauduin, le hardi combatant, 



ÉPISODE DES CHâTIFS. 245 

Qui le serpent requiert et menu et sovent : 

Sovent le Sert deriere et en coste et devant; 

Mais la piax est si dure, n*en puet empirier tant 

Qu'il en peûst abatre .iiii. deniers vaillant. 

Li serpens se heriche qui Tespëe poignant 

Ot de travers la gole par le Jhesum commanl. 

Quant ne li puet mal faire des dens, ne tant ne quant, 

Li serpens ot la coe longe et grosse et pesant, 

Et Sert si Bauduin sor Tescu d*or luisant, 

Trois tors li fist torner, por poi ne chiet avant; 

L'escu le fist caïr fors del col maintenant. 

S'il Tatainsist à colp, à icel mallalent, 

Ja ne revéist mais le fort roi Corbarant, 

Ne Richart de Ghaumont, le bardi combatant. 

Mais li saintismes angeles le vait reconfortant : 

Bauduins prist Tescu sor la roche, el pendant, 

Tint l'espée el point désire, au serpent vint atant. 

Tant dura la bataille et orrible et pesant» 

Que clers ne Tvos puet dire, ne jogleres qui chant. 

Bauduins de Beauvais fu chevaliers hardis; 
Voit venir le serpent, qui grans est et fornis, 
Tint Tespée el poing destre, dont li brans est forbts ; 
Par grant aïrement a le serpent requis. 
Li Satenas fut moult de vigor ralentis ; 
Tant a perdu du sanc que moult est affeblis, 
Por ce que li Diaules li fu del cors salis. 
A Bauduin revient iriés et engramis; 
De ses ongles refiert en son escu voltis. 
En .X. lex Ta perchië, fors del col li a mis, 



246 APPEMÛICC. 

Que Ici gaige en deronc, qui fa d'an paile bis. 
Quanqu'il âtaint dés malles fa ros et desartis; 
Dam le î)ex le gari quant en char ne l'a pris. 
Ja l'eûst li serpens entre ses .11. pies mis^ 
Ne peûst plas durer qae 11 ne fast ocls ; 
Mais Jhesas le tenoit et li Sains ÊsperiSi 
Et li saintimes angeles qui par devant s'est mis. 

MouH fu grans la bataille plenere et àdarée ; 
Seignor, n'est pas menchonge, ains est vertes provéo, 
L'estoire le tesmoigne, qui ja nen iert fausée. 
Bauduins fu tos drois et tint traite Tespée; 
Longement ot la beste sa grant gole baëe, 
L'espée ot el palais, d'en travers fut tornée, 
La beste deslralgnoit, qui moult fui essavée. 
Oies la venu Deu, qui là fu demostrée! 
Tant a perdu del sanc que quefie est pasmée. 
Quant Bauduins la voit, s'a la chère levée ; 
Qui li donast d^avoir une grant caretée 
Ne fust-il passi liés con de ce qu'est versée! 
Chele part est corus, sans nule demorée, 
En la gole le flerl del trenchant de Tespée; 
Moult par Ta de bon cuer et enpainie et bolée, 
Quant très parmi Tentraille li est outre passée ; 
Au cuer qui moult fu durs est Tameure arestée ; 
Aine ne pot entrer ens, d'autre part est tornée, 
Le foie li trencha, le pis et la Corée ; 
La beste s'estendi, l'arme s'en estalée : 
As Diaules d'infer soit-ele commandée! 
Chil traist Tespée ariere qui fu ensanglantée^ 



ÉPISODE DBS CHÉTIFS. 247 

Puis s'est retrais en sus en la roche cavée. 
La Ycûe li troble, s'a la chère enclinée, 
La plaie del costé li est moult essayée ; 
Tant a perdu del sanc la color est muée 
Qu'il est queûs pasmés lés une perre lée. 

Bauduins se pasma par desor .i. perron ; 
Il s'est drechiés em pies, quant vint de pasmoison, 
Prisl soi à esgarder enlor et environ, 
Et vit le chief son frère gésir sor le toron. 
Lés une perre bise qui 'stoit mossue en son. 
Très bien le reconnut au vis et al menton, 
À la barbe c'ot brune, au chief et au grant front. 
De sore s'est couchiés et fait grant ploroison : 
a Ahi, frère, fait-il^ com longe atendisoni 

c Âhi, frère! fait-il, com estiiés sénés, 
Com est cil vostre cors de bien enluminés, * 

Et de grant cortoisie garnis et aprestés ! 
Quant vos le Brach Saint-Jorge fustes otre passés. 
Vos me désistes, sire, vos cuers et vos pensers : 
Ja ne repaierrés nen estriés retornés, 
Si auriés Sarrasins veûs et encontrés, 
Et esgardé la vile où Jhesus fu fines, 
Et le disne sépulcre où ses cors fn posés. 
Sire, quant m'en remembre, moult en sui trespensés 
Frère, quant estes mors, à tort sui vis remés ! » 
Le chief prist en ses bras, si le baisa assés. 
Des larmes de son cuer li a les iex lavés. 
Âtant es Corbarant qui le mont est montés. 



24S APPENDICE. 

Atot .nu. G. Turs fervestus et armés; 
Harpins et ses compains fu o lui ajoslés, 
Li yesques de Forois et de Fescamp Tabès ; 
Li ardors del soleil les a forment grevés. 
Si comme chascuns fu sor la roche montés, 
Bauduins les oî là où fu relevés; 
Il vit ses compaignonSf s'es a bien ravisés; 
Âinc mais nen ot tel joie dès Tore qu*il fu nés. 
(f Hé Dex ! dist il, biax sires, tu soies aourés! 
Quant jo voi venir cex que tant ai desirrés ; 
Jamais de cest désert ne fusse dévalés, 
Car forment sui malades et plaies et navrés, 
Jhesus li rois de gloire les m'es a amenés! » 
Dist a ses compaignons : c Tôt bêlement venés 
N'i a .1. sol de vos ne soit por moi grevés! » 
A iceste parole es les vos acostés, 
Li yesques dé Forois et de Fescamp l'abés, 
Li baisiérent la face par moult grans amistés; 
Puis regardent les plaies que il a es costés. 
Aine n*en i ot .i. sol qui ne fust trespensés : 
De ce orent grant joie que il fu vis reroés. 



ÉPISODE DES CHÉTIPS. 249 



SECOND ÉPISODE 



L'autre épisode qui concerne les captifs rappelle, 
comme le précédent, les traditions fort répandues au 
moyen âge sur les animaux plus ou moins fantastiques 
que devaient rencontrer les voyageurs qui s'aventu- 
raient dans les déserts de l'Asie. Âpres avoir délivré 
le roi d'Oliferne, ils se disposaient à se rendre à Jé- 
rusalem pour visiter le temple de Salomon et adorer 
le saint sépulcre. 



I 



Barpini de Bourges, pendant qoe let compagnon! m repoienl, d*aprèt le eon» 
weil que leur a donné le roi Corbaran, monte à ehetal pour visiter les en- 
tirons d'Olifeme. Auprès d'une fontaine où plusieurs jeunes gens se bai- 
gnaient, un neveu do roi Corbaran, laissé par un imprudent gouverneur, 
est enlcTé, sous les ^eui de Harpin, par un grand loup. Harpin se met k 
sa poursuite. 11 blesse le loup t survient on grand singe qui, à son tour, en- 
lève Tenfont. 

CE dist li quens Harpins : a Seignor, entendés-moi : 
Bien fait à otroier la volonté le roi ; 
Âlés vos reposer et soies trestos coi ; 
Dex nos fera merci, ne mêlés en effroi. 
Et jo m*irai déduire, desor mon palefroi, 



250 APPENDICE. 

Là fors à ces fontaines; malades sui .i. poi. o 
Et dist Johans d'Âlis : a Sire, ce poise moi 
Se avés se bien non, par la foi que vos doi. o 
Sor son cheval monta, aine n'i vesti conroi ; 
Son escu à son col, son espié porte o soi, 
Et a chainte Tespée li quens de franche loi. 
Ja estoit miedis, caut faisoit à desroi. 
Par la porte ravine, qui siet en .i. ravoi 
S'en est issus li quens, là defors d chaumoi. 

Oïr porrés merveilles, car meiïtir ne vos doi, 
C'avint le jor au conte qui fu de bone foi. 

Seignor, or escotés, se Dex vos beneîe ; 
Si orrés grant merveille, aine tex ne fu oïe. 
Eilsi come li quens ol la porte guerpie, 
Le rivage chevauche lés une praerie. 
Lés le mur à senestre, tote une voie antie, 
Se baignoient enfant lés une pescerie. 
.1. damoisel i ot de moult grant signorie, 
Niés le roi Corbaranl, de sa seror Florie : 
La vielle Tamoit tant, ses cuers ert et sa vie : 
De SOS .1. olivier, dont la foille balie, 
Laissië Tavoit ses maistres qui Taprent et castie 
Dormant sor .i. mantel, et entendoit la vie 
Que mainent li enfant en Tiauëte petite. 
Âhi las I li caitis) Quant il or n'en set mie 
Que lui avenra ja anchois none série! 
.1. moult grans lox dévale de la roche. enhermie; 
Papioit Tapeloient icele gent haïe. 
Vint à l'enfant corant, si Ten emporte et guie! 



ÉPISODE DBS CBÉTIFS. 351 

Seignor, or entendes, franc chevalier vaillant, 
Merveillose aventure qu'il avint à Tenfant 
Que le grans leus emporte en sa gole pendant. 
Papion Tapeloient celé gent mescréant. 
Li quens Harpins le voit, celé part vient poignant, 
Quanque chevax puet corre, son espié palmoiant ; 
Et la beste s*en vait, ne Tcrienl ne tant ne quant; 
Très parmi la montaigne, qui^stagûeet trenchant; 
.VII. grans leues pleneres le cace en .i. tenant. 
Se cil Sires n'en pense, qui maint en Orient 
Et de la Sainte Virge fu nés en Belliant, 
Mar acointa li contes la cace de Tenfant. 
Chil furent esmari qui s'aloient baignant; 
En la chité s'en vienent et criant et braiant. 
Que li grans leus emporte le nevou Corbarant. 
Chil furent esmari, si salent li auquant 
Et montent es chevax, ne se vont pas tarjant, 
Et acoillent la cache par la forest plus grant; 
En la chili3 laissierent mainte dame plorant. 

La chiiôs s'estormi, la gens est sus levée, 
Qui avoient dormi toute la prangenée. 
 la vielle roïne est la novele alée, 
Et devant Corbarant Tont doi Turc aportée, 
Que .1. grans lox salvages vint corant la valéé, 
Qu'enporte son nevou en sa gole baée. 
« Ha las! dist Corbarans, com dure destinée ! 
Il deront ses chevax, s'a sa barbe tirée. 
La mère Corbarant, com feme forsenée, 
Descire son bliaut, trait sa pelice lée; 



252 APPENDICE. 

Par moalt granl maltalent Ta tote depanéc. 
Là peiissiës oîr grant dol et grant criée. 
Il a?ait en la sale mainte dame esplorée ; 
Mainte riche pucele i plore h recelée» 
Por Tamor de Tenfant, qui*st de grant renomée. 
La maisnie le roi en est moult effréée. 
Et montent es clievax sans nule demorée, 
Et acoillent la cace par la forest ramée. 



II 



Le ilofe emporte l'enfant au haut d*uii »rbre. Harpia ne uit eonment il 
pourra le lui prendre. Il toU arriver k lui quatre lions. De son épée, il fait 
un cercle autour de lui et de son clieval, en invoquant à haute voix sAiat 
Jérôme. ▲ ce Dom, les lions prêts à le déchirer s'arrêtent, et ni eus, ni 
aaeuB des animaus qui sonricnneot n'osent pénétrer dans le cercle dont le 
guerrier s'est entouré « 



Dis or s'en, vait li leus qui de nient ne se large; 
Si.enporte Tenfant^ qui fu de grant paragc; 
Sovent le met à terre et sovent le rencarce. 
Li quens Harpins le voit, à esperon le cache, 
.yii. grans leues pleneres en a sévi la trache. 
Il ne Taconseuist en trestot son aage, 
Quant .1. merveillox singes est issus du boscagc ; 
Vit emporter l'enfant, moult Taime en son corago« 
Devant lui est venus au d^eslroit d*un passage, 
Par force toit Tenfant à cel grant leu salvage. 
Li quens vit les .11. bestes Tune à l'autre tenscr. 



ÉPISODE DES CHÉTIF8. 253 

As dens entre menger el ensamble foler, 

Et li grans leus fa las de la montaigne aler ; 

Lassés fa et sallens, ne pot mais endurer 

La bataille del singe, ains li laissa ester; 

L'enfant laisse estraier quant ne Tpct mais lenser. 

Li quens Harpins le voit, qui n'a seing d'arester ; 

Il hurla le cheval» pense d'esperoner, 

N'i pot venir à tans, anchois Ten vit porter 

Le singe sor s'aissiele et sor .i. fust monter ; 

 paines i peûst .i. esquirox ramper. 

Li quens vint droit à Tarbre, là descend! li ber. 

Or fu li quens SOS Tarbre, forment fu Iraveilliés; 
Li jentiex hom fu moult dolens et corechiés, 
Por ce qu'il vit le singe, Tenfant entre ses pies. 
Assis entre .11. branches au fust bien apoiés. 
Là Tescuert et conjot par moult grans amistés. 
Li cnfes fu del singe soventes fois baisiés; 
Se il en ot péor ne vos en merveilliés. 
 haute vois escrie : € Sire Harpin, aîdiës! 
Mahons etTervagans iert par moi renoiés. 
En voslrc Deu cresrai, qui fu cruceilés, 
Et batus à Testache, férus et coloiés ; 
En Jursalem irai avoc vos, ce sachiés. 
Au flun Jordain serai levés et baptiziés, 
Se puis estre del singe sains et sans eslongiës. 
— Amis, ce dist li bers, or ne vos csmaiés : 
Dcx vos fera aide, tôt de fi le sachiés. 
Sainte Marie Dame, vostre chier fil proies 
De la vie Tenfant dont dois est et pitiés; 



254 APPENDICE. 

Ja se il chiet à terre ja iert los esmiiés. 

Dex! de mes compaignonsf que jo ai si laissiés, 

Jamais ne me verront I si serai detrenchiés. 

Sire Sains NieholM eC car me eonseillfés f 

Par.ceste desertine ttie sui si desvoiés, 

Jo ne sai où jo sui, yespres est aprochiés ! > 

A ce qu'il se démente, estes-vos desbuissé^, 
.un. lions salvages envers lui adrecbiés. 
Se cil Sires n'en pense qui pardone pechiés, 
Sempres iert des lions dévorés et mengiés. 

Li quens vit les lions en envers lui venir; 
Grant poor ot de mort, ne vos en quier mentir; 
Hé Bexl ce dist li quéns, qui te laissas ferir 
A Long! de la lance et ton costé ovrir, 
Por tes saintismes homes fors d*infer aravir, 
Noé et Abraham, qui te voiront servir : 
Ainsi com c*est voirs, Dex, ne m'i iaissiés morir 1 » 
Il tint traite Tespëe qui faisoit à chérir; 
Cherne en fist entor lui et crois del Saint Espir, 
Issi que ses cbevax pot bien dedens gésir; 
Le grand nom D^m le Deu, que jo n'os* pas gehiri 
Reclame hautement por péor de morir. 
Atant es les lions que Tvolrenl assalir, 
Et lui et son cheval menger et englotin 
Tex vertus i fist Dex, qui tôt puet garandir^ 
C'a lui n0 au cheval ne porent avenir, 

Li quens voit les lions le eberne avironer 
Et aler tôt en tor baaillier et graten 
Tes vertus i fist Dex^ qui iot paet govemerj 



ËPisooa IIB8 ca&TiFs. a 

C'a lui Dû aa cheval ne porent arester. 
Em pies s'eslut li quens, prist soi à porpenser, 
Del baron Saint Giroisme les prist à conjarer : 
c Qu'easi corn li lions li fist l'espine osier 
Fors de son pié malade, quant ne pooil aier, 
Si face ces lions en sus de moi aler! » 
Quant li lions oïreal Saint Giroisme nomer, 
Isnelement s'en roDt, sans point de demorer ; 
].a Duis est parvenue, si prist à avesprer. 
E Dex t taole merveille Ti covint esgarder 
Des lioDS et serpens qu'il véoit cheminerl 
De joste lui tant près, corn .i. ars pnet jeter, 
Avoit .1. lac d'une iaue où se vont reposer; 
De si que à .vu. leaes, si com j'oï conter, 
N'avoil rechet, ne vile où on peûst disaer. 
Itant soffri li quens qu'il prist à ajorner 
Que li singes de l'arbre commence à dévaler. 
L'enfant desos a'aissiele qu'il en vololt porter 
Ses sinjos à son aire, por son déduit mener. 
Li singes saut à terre, si le basta li ber. 
Que II enfes eschape qoe il puet taat amer. 
Là véissiës le singe moult graot dol démener. 
Et merveillos saus faire qu'il le cuide liaper. 
Mais li quens le deffent à son brant d'acliier cler. 

Merveilles fu li singes et graas et parcreûs, 
La teste grans et grosse, les bras grans et mossas. 
Les oreilles v^ues, les dens Ions et agus. 
Dex garisse le conte, qui el ciel fait vertusl 
Ne fu pas de bauberc, ne de liiaume Testui, 



256 APPENDICE. 

Mais d'un riche diasprc qui fu à or balus. 
.111. saus a fait li singes; au quart li est venus; 
Par de sore son chief d*une hansie et de plus 
Aus chevox se tenist, se ne fost li escus, 
Qu'il jelA par la sore, tant fu grans sa vertus, 
Ou il le voille, ou non à genox est venus; 
Son escu li toli puis si s'est traîs en sus ; 
As dens li detrencha les fors cuirs joins à glus, 
Et la bocle dorée et la pêne de sus. 

Li singes ot Tescu, la bocle en a sevrée, 
Derote et depechie et tote descloée; 
As dens froisse la lisle qui d'or est painturée : 
Vers le conte revient iriés, gole baée, 
Haper quide Tenfant ; cil le fiert de Tespée; 
Le bras par son la cote, vérités est provée, 
Remest ens en la jupe, qui de vair ert forée : 
Et li singes s'en vait, si despart la mcslée; 
Dolens et corechiés comme beste effréée, 
S'en vait par mi le bos, moult par estoit menée. 
Dès or s'en vait li singes qui forment fu navrés. 
Le bras par son la cote li est del cors sevrés; 
La trache pert del sanc qui de lui est colés. 
Il vint de SOS .1. arbre, iluec est arestés, 
Del sanc lèque la plaie, tex est sa sanités; 
Li quens prent son escu qui tôt est masconés, 
Deros et depechiés et testos despanés ; 

A son col le repent, s*est el cheval montés ; 

* 

L'enfant prist en ses bras, si s'en est retornés. 
En .1. sentier entra qui los ers fregondés : 



ÉPISODE DES CQÉTIFS. 257 

Li chevax qai le porte estoit forment lassés. 

Hé Oex! com malement fa la nuit conréés! 

N'ot orge ne avaine, ne ne fu abevrés. 

En une vies voiëte s*en est li qaens entrés. 

De serpens et de bestes est li lex bien hanstés; 

Passe la desertine et les destrois cayés. 

Et les mons et les vaus qu'il voit moult encombrés ; 

D'aiglentiers et d'espines fa ses cors descirés, 

Et les caaces derotes et li quirs depanés; 

De plaisors lex estoit li vermaas sans colés. 

Il descendi .i. tertre, .i. val est dévalés; 

Ilaec trova de Terbe, mais que ce fa plentés. 

Au cheval abati le frain qui fu dorés. 

Laissa paistre de Terbe dont il est desirrés. 

Las! porcoi descendi quant n'est outre passés? 

Car ja iert de tés gens veûs et encontrés 

C'ochirre le voiront à cotiax acherés. 

Hé Dex ! ce dist li quens et car me secorés ! 

Dame Sainte Marie, qui portas en tes lés 

[cel Seigoor por qui li mons est tos salves! 

Sires Sains Nicholas, qui conseillier savés 

Les orfes et les veves, dont estes reclamés, 

Garissés moi de mort, à droit port me menés. » 



11. «7 



.298 APPENDICE. 



III 



DéliTré da linge, da loup et dci quatre lions, Harpin, avec Teafant qa'il a 
délivré, w trouvé égaré au milieu do désert. Là 11 eat tmilli par uae biad« 
de Tolauri : leurs chefs sont oiaq frères que le roi Corbaran a cbifléi d« 
leurs domaines, et qui sont forcés, depuis ee temps, de vivre de vol, es dé- 
troussant les voyageurs. Harpln leur raoonte son histoire et eelle de les 
compagnons de captivité, débris de la grande armée de Pierre l'Eroiitc. 



Ace qu'il se démente^ esles-vos assamblés 
.X. escarans paiens, quivers et deffaéSf 
Et .Y. somiers carchiës de pailes esmerés. 
Au jor aparissantf quant solax fu levés. 
.XX. cameus et dis bugles mainent, qu'il ont emblés; 
.IX. marchéans en orent mordus et estranglés. 
Tôt aval la contrée en est li cris levés. 
Par la grant desertine es les vos esconsés; 
Huimais n'es aront il ne veûs ne trovës. 

Ghe fu par .i. matin cns el mois de février. 
Que li larron devaient contreval le rocher. 
Les cameus et les bugles font devant aus aler, 
Les somiers et les pailes, qui moult sont à proisier; 
Li .V. sont bien armés, chascuns sor bon destrieri 
De clavains, de roëles, et de dars por lanchier. 
De saietcs irenchans, de bons ars de cormier ; 
Et erent jentil home et franc et chevalier. 
Corbarans les ot fait de sa terre cachier 
Et tos desireter et del règne essillier. 



ÉPISODE DBS GHÉTIFS. 359 

Li V. sont mordrisear et robeor fossier ; 
Plus aiment mardre affaire c*à boire n'a mengler; 
En esté n'en iver n'ont cure de canchier; 
Plus tost corent montaignes que braquet ne lerrier; 
Chil Sires les confonde qui tôt puet justichier, 
Car ja movront le Conte inerveillox encombrier f 
Desor lui s'embatirent, c*ainc ne s'i sot gaitier, 
Là où il se séoit desos .i. olivier. 
Quant li quens les choisi, n'i ot que esmaïer; 
Vint corant au cheval, Tenfant laisse estraier, 
Et cil Font tost saisi, qui ne Font gaires chier. 
Li frains c'ot abatu li a fait delriier; 
Anchois qu'il fust montés sor le corant destrier, 
De totes pars Tacoillent li sarrazin archler. 
A haute vois li dient et pristrent à huchier: 
c YassaU metés .v. jus! vos n'en avés mestier: 
Se ce non, ja verres vostre cors delrenchier ! n 
— Hé Dex t ce dist liqucns, qui lot pues justtchler, 
Ja te laissas tu, Sire, batre et cruceflier 
Et loihier à l'estaque et ton costé perchier ; 
Deffondés moi, biax Sire, de mon cors damachierl t 
De son escu se covre et fiert si le premier, 
Le mainsné des .v. frères, del brant forbi d'achier, 
La teste en fait voler devant lui el rochier. 
Quant li frère le voient, n'i ot que corechier ; 
Qui les véist deffendre et traire el archoier ! 
Hautes sont les montaigne et li passage fler. 
Li quens s'en vait fniant amont le sablonicr : 
Qui le véist deiïendre et l'escu embrachier, 
Bien li peûst membrcr de vaillant chevalier. 



260 APPENDICE. 

Or fu li quens Harpins à la roche ajoslës ; 
En plus de trente lex fu ses chevax navrés 
De saietes trenchans et de dars empenës^ 
Desos lui caï mors ; tant fu il plus irés ; 
 la roche s'est trais; .i. poi est sas montés, 
Por son cors à dépendre iluec est arestés. 
Hé Dex ! com il fust tost des Turs avironés î 
Il traient lor saietes, lancent dars empenés^ 
Ses escus est perchiés et fendus et troés • 
Et il d'un dart trenchant très parmi les costés. 
Si que li sans vermaus en est jus dévalés. 
Dex ! com il se deffent com vassax adurés I 
De deus perres pesans a .11. larrons tués. 
Âdonc fu sains sépulcres huchiés et escriés, 
Li bers sains Nicholas dolcement apelés. 
t Âhi I Richars, dist-il, jamais ne me verres ! 
Sire Johan d*Alis, bons compaignons privés, 
Car fuissiés ore oï avoc moi tos armés ! 
Dex ! com seroie ja de ces Turs délivrés ! » 
Li .1. des .un. frères Tapela, li ainsnés : 
a Vassal, qui estes vos? mon frère mort m'avés ; 
Ces .11. miens compaignons n'arai mais recovrës ; 
Moult erent bon larrons, mains trésors m*ont emblés ; 
Jamais ne mengerai tant com vos vis serés. 
A Tespée méïsme seras tu decolés, 
Ochis et detranchiés et trestos desmembrés ! » 
— Sarrasin, dist li quens» se Deu plaist, vos mentes; 
Car venés donc avant, Tespée recevés ; 
Moult par serés hardis se la prendre venés. 
Par tôle terre ronde vanter vos en porrésl 



ÉPISODE DBS CHÉTIFS. SGi 

— Vassal, ce disl li lerres, hardiement parlés. 
Car me di qui lu es ; garde ne me celés. 
Quant ta ensi paroles, moult es asseûrés ! 

— Yolen tiers, dist li quens, se trêves me donés; 
Et jo le Yos dirai se oïr le volés. » 

Et li Turs respondi : < Trêves aies assés. 
Car ja ne mengerai, si serés desmembrés. « 

— Cest en Deu, dist Harpins, qui en crois fu penés. 
Totes voies dirai comment sui apelés. 

Jo ai à non Harpins, si sui de France nés, 
Riches quens de Boorges, sires en sui clamés. 
Mais aine n'oi fil ne fille qu'efist mes irelés ; 
Anchois vendi ma terre à deners menées, 
Le riche roi de France, qui ert mes avoés. 
Il Tacata à moi, si me dona assés, 
Entr'or fin e argent .xxx. somiers tressés. 
En France ne put estre nus chers avoirs trovés 
Li rois ne me donast por accomplir mes ses. 
A Tost Perron TErmite dont vos oî avés. 
Au Pui de Givetot en fui desbaretés 
Là fui pris et loiés et des autres assés : 
Plus de .VII. .IX. chaitis, que vesques et abés. 
Et .vil. .XX. chevaliers de France bien chasés; 
A Oliferne fusmes en prison amenés ; 
Là traions à carues, comme buef acoplés; 
Des le main dus c'al vespre, que solax ert levés. 
Adonc estions tôt en chartre refremés. 
En une grant chisteme, uns es uns avalés. 
Mais par une aventure en fusmes escapés. 
Je et mi compaignon trestos quites clamés. » 



202 APPENDICE. 

Et li lerres respont : a Merveilles me contés : . 

Quex fa dont Taventiire dont vis estes remés? 

— Je Tvos dirai, dist il, se vos bien Tentendés. 

Del siégé d*Andioche assés oï avés, 
' Que assistrent par force fiuiemons et Tangrés, 
Et li riches barnages qui prox fu et sénés. 

Li rois manda secors par ses briés sëélés 

A Sodant em Persie, dont il esloit amés ; 

Et il en assambla .xxx, rois coronés 

Et le riche barnage de .xxx. roiautés. 

Quant il furent ensamble, si les a on esmés, 

Bien furent .m. .c. mille, quant on les ot nombres; 

Très devant Andioche, qui est noble chités, 

Li Franc ocistrent tos les quivers defTaés, 

Et Gorbarans s'en vint dolens et abosmés. 

Quant il s'en fu venus, si fu mal encopés ; 

Car de la mort as autres fu il puis entiercés. 

Car Sodans li mist sus, par ses grans crualtés, 

Qu*il les avoit vendus et trais et livrés. 

Et il s'en deiïendi, s'en fu gages donés ; 

.1. Crestien i mist contre .11. Turs armés, 

Richars, .1. miens compains, plevis et affiés. 

Icel fist la bataille, dont vos dire m*oés, 

Encontre Golias ; Tautres fu Murgalés ; 

Il les venqui ans .11. voians .xx. mil Esclers. 

Dex li fu en aide, li rois de majestés. 

Par iceste bataille fui jo tos délivrés, 

Moi et mes compaignons a on quites clamés. 

Cha defors Oliferne à la fontaine es prés 

Fu li biax niés le roi pour dormir aportés ; 



ÉPISODE DES CHÉTIFS. 263 

Sachiés que por lui est moult grans dels démenés, 
Maintes lennes plorées et mains sospirs jetés ! » 
Et H Turs 11 respont : c Moult es mal assenés ! 
Car ja ne mengerai si seras desmembrés. » 

■ 

Ce dist 11 Turs au Conte; « car te rent à moi pris , 
Trencherai toi la teste, bien en pues estre fis ; 
Car mon frère m'as mort, dont grains sui et maris ; 
Et mes .II. compaignons qui erent de grant pris. 
Chest enfant ochirrai, si com moi est avis, 
Car Corbarans ses oncles est moult mes anemis. 
Il m'a desireté et cachié del pais 
Et tolue ma terre et mes avoirs saisis, 
Et jo Tai guerroie à mon pooir tos dis. 
Et si nen ai castel, serre, ne plaisséis, 
Ne mais fors une cave, dessos .i. marbre bis, 
Trenchie est a chisiax, à marteax et à pis : 
Iluec ne dot jo home qui de mère soit vis. » 
Et li quens li respont, comme home bien apris : 
a Tu feras grant folie, se tu l'enfant ocis ; 
Ta terre em pues r'avoir, et avoir bons amis. 
De moi est en balanche, ne sai se g*iere ocis. 
Car à Deu Tai covent, et pramet et afl 
Que ja ne me rendrai tant com jo soie vb. 
Or me secore chil qui por nos fu laidis 
Eus en la sainte Crois, quant le feri Longis! n 



264 APPENDICE. 



IV 



Obligé de M défendre contre les brigtnds du désert, Harpin est sar le po'st 
de saceomber, lorsqa'arrive Corbaran tvee une troupe de Samsiiis. U 
8*était mis à la recherche de l'enfaot, et saint Georges, saint Barthélémy et 
saint Dominique, sous la forme de trois cerb, le conduisait an lien où se iroo- 
Tait Harpin. Lui et sa troupe mettent en fuite* les brigands, qui se retirent 
dans leur eaveme, emportant l'enfant avec enx. Description de la eavcne 
où ils sont amiégés par Corbaran. Ils promettent de lui abandonner toales 
leurs richesses et de remettre l'enfant entre ses mains, s'il consent à leur 
faire grâce. Corbaran accepte ces eonditioo8| leur rend son amitié et les 
rétablit dans leurs anciennes polsesaions. 



A DONT recommencha Tassaut, li traiis ; 
Li traires des saieles et li grans lancéis* 
Dex I corn il se deffent com chevaliers eslis I 
Or oies le miracle qae là fist Jhesu Gris. 
Car Corbarans chevauche, o lui mil Ârrabis» 
Cherque la desertine, trova le folëis 
El la pâte del singe et le pesteléis. 
La trache del cheval et les pas ot sévis. 
Atant es vos .m. chers rames, blancs et floris. 
Très devant Corbarans en la trache sont mis; 
Corbarans les aquelt par puis et par larris. 
«Seignor, c*estoit saintJoires, saint Barles, saintDomis, 
Enfresic*à la roche où li quens est aquis. 
Tant par s'ert combatus que issi ert delis, 
Del sanc c'avoit perdu estoit si affeblis, 
Ne peûst plus durer que lues ne fust ocis. 
Gant li rois Corbarans s'est sor aus abastis. 



àPISODB DBS GHÉTIPS. 265 

• 

Qaani cil se regardèrent, qui Torent entrepris, 
Et montent es chevax et li quens est gaerpis. 
Avec els est li enfes et portés et ravis. 
Enfresi à la cave dura li feréis. 
Au Conte en aresterent bien .iixi. .xx. et dis, 
Qui demainent grant joie de ce qu'il n'est ocis. 

Li rois maine grant joie del Conte, qu'il n'est mors, 
Et cliil sont en la cave qui merveille estoit fors, 
•v. cambres i avoit, où reluist li fins ors, 
Portendues de pailes, de coriines, de bors 
Laiens erent lor femes, qui moult ont gens les cors, 
Vestnes de diaspre, de cendaus et d'anors. 
Avoc sont lor enfant où mainent lor depors. 
Li rois lor fait assaut fièrement par defors. 
Et cil se deffendoient as ars turcois de cors. 
As saieies trenchans et as misericors. 

La cave fu bien faite et richement ovrée, 
Trestot à or musique richement painturée ; 
•v. chambres i avoit cbascune et grans et lée ; 
En cbascune des chambres ot une cheminée 
Par ont en issoit fors Talaine et la fumée. 
La cave ert bien garnie et de pain et de blée, 
De vin et de forment, de char fresse et salée, 
Et iaue dolce à boire qui laiens ent colée 
Dedens celé cisterne en la perre cavée. 
Et li rois les assaut fièrement à l'entrée. 
Et chil se deffendoient, chascuns tenoit l'espée, 
Ne proisent lor assaut une pome parée. 



266 APPENDICE. 

Li rois fti moult dolens et forment corechiés; 
De che que n'es puet prendre est durement iriés. 
c( Seignor, ce dist li rois, maint jor vos ai cachiés ; 
Pendu serés as forches ou en iaue noies. 
— Par Mohomet, biax Sire, ce seroit grans pechiës, 
Car à tort nos avés de no terre cachiés 
El tos desiretés et si tenés nos fiés. 
Ce nen est pas merveille s'es avons calengiés, 
Et s*avons pris del vostre, ne vos em merveilliés. 
Vostre nevou avons, se vos tant Tamiiés 
Que par la soie amor quite nos clamissiés. 
De besans vos donroie .un. somiers carchiés, 
Et .0. pailes de Grèce à fin or bien ploies; 
El vos, Seignor baron, le roi car en proies ! » 
.iiii. .G. Sarrasin, les vers elmes lachiés, 
Li ont lot escrié : « Rois, merchi en aiésl s 

« Seignor, dist Corbarans, ne Tlairai ne vos die 
Par Tervagaiit, mon Deu, qui tôt a en baillie, 
Por l'or, ne por l'argent qui est Remanie, 
Ne lor clamasse quite lor membres, ne lor vie, 
Se ne fust por Tenfant qui'st de grant seignorie. 
Or s'en issent clia fors et si n'en dotent mie! 
Jo lor rendrai lor terre et si lor en affle. » 
Li frère en ont grant joie qui celui ont oïe. 

Li frère oent le roi, grant joie en ont mené, 
De joie et de pitié ont tenrement ploré. 
Puis issent de la cave, où moult ont conversé, 
Au roi en sont venu, l'enfant li ont doné 



ÉPISODE DBS CHÉTIFS. 267 

Et li rois les rechut par moult granl amisté ; 
11 li baile la face, car moult Tôt deslrré ; 
Cliil li quiéent as pies, merci li ont crié. 
Li rois les en drecha, tôt lor a pardoné 
Et rendue lor terre et lor grant ireté, 
Et la seneschauchie de treslot son régné. 
Li frère ne se targent, ains li ont délivré 
.iiii. somiers carchiés de fin or esmeré 
Et .G. pailes de Grèce à fin or bien ovré. 
Li rois hastivement a Harpin apelé : 
« Cest or vos donrai jo, bien Tavés acaté. » 
Et li quens li respont : « Dex vos en face gré, 
Se vos tant faisiés ore que Taie à salveté » 
— Saichiés, dist Corbarans, tôt à vo volenlé ; 
Del' avoir nen aurai ,i. dener moneé. » 
Et montent es cbevax et sont acheminé 
De si à Oliferne n'i ot règne tiré. 



Les captifi rentrept daiis Oliferne, oà le roi Corbaran et U relue CaUbre lei 
comblent de présenta. Us se mettent en route pour Jérusalem. Ils sont 
assaillis par cinq eenta Turcs envoyés par le roi Comamaran pour ehcreher 
du secours contre Godefroi de Bouillon et les cbeTaliera français, qui avaient 
quitté Antioube et se trouvaient déjà sous les murs de Jérusalem. Ils se 
défendent avec vigueur et font tomber sous leurs coups tous les Sarrasins, 
à l'eiception d*un seul, qui court en porter U nouvelle à Comnmaran. 

RiGHARs et li chaitif ne sont plus demorè; 
Ains sont venu au Conte, si li ont demandé : 
tt Sire, que faites vos? Gomment avés ovré? 



268 APPENDICE. 

— Seignor, fait il, moult bien, quant vos m'avés troyë. 
Or irons au sépulcre, se Dex i*a destiné. » 

La mère Corbarahs ne s^atarja noient; 
Ele a pris de son or et de son blanc argent, 
Et est venue au Conte tost et isnelement. 
Par les .11. flans Tembrache, se Tbaise dolcement : 
a Sire, dist la roïne, je Tsai à encient; 
L'enfant m'avës rendu où grant honors apenL 
— Dame, ce dist Harpins, anrai le covenent 
Qu'eûstes à Richart desor vo sairement? » 
Ele a dit : « n*i perdrés por vo detriement. 9 
Ele a pris de son or et de son blanc argent. 
Au Conte Harpin en fist .1. moult riche présent; 
Onques n'i ot celui qai n*eûst vestement, 
Et richement armés trestot à son talent. 
Et une riche tente por oré et por vent; 
Son ce que chascuns fu doua son avenent* 
Richart doua .c. pailes et .1. destrier corent 
Et .1. somier carchié de son vaisselement. 
•I. Amiral apele, Escolart, fll Florent : 
« Menés m'eut ces Franchois en pais à salvemenl 
Sor vo loi les vos carche et sor vo tenemént. » 
Et Tamirax respont : a Tôt à vostre talent. » 

« Seignor, ce dist Richart, por Deu, quel le feron ? 
Irons nos au sépulcre faire nostre orison ? 
Et tornerons h l'ost où sont tôt no baron, 
Robers de Normendie et Robers li Frison, 



ÉPISODB DES CHâTlFS. 269 

Et Tomas de la Fere qui cuer a de baron, 

Baiemont el Tangré et Girars del Donjon, 

Et Roger du Rosoi qui cloce del talon, 

Esteula d'Âubemarle, le fil au Conte Odon 

Et le riche bernage del roiaume Charlon ? 

Se Dex tant nos amoit qu^ensembe fuisson, 

Jérusalem la vile à prendre aideriom ; 

S*emperdroient les testes maint Sarrasin félon » 

Ce distli quens Harpins : c Por Sainte Assension, 

Que ce est que tu dis, Richars, francs jentiex hom ? 

Dont ne vex tu véoir le temple Salemon, 

Le saintisme Sépulcre et le disne perron, 

Où Dex recoilli mort, por no rédemption? 

Dont mar aie soffert tant persecucion 

Et tant fain et tant soif, tante consurroison, 

Les vens et les orages, la noif et le glachon, 

Se jo ne voi la vile el le riche Donjon 

Où Dex recoilli mort por no rédemption, 

Baiserai le sépulcre par grant devocion 

Et le saintisme temple que fonda Salemon ; 

Puis ne me caut del cors, mais Tarme ait garison ' • 

Dont s*escrient Franchois entor et environ 

Et li povre et li riche, à moult haute raison : 

« Hé, Harpins de Boorges, au Sépulcre en alon ! » 

Gorbarans fu cortois, grans fu sa loiautés ; 
À la loi de sa terre bone sa vérités. 
Trestot nos Cresliens a richement armés, 
De bons clavains et d'elmes et de dars empenés 
Et d*espées trenchans et de fausars ovrés* 



170 APPEMDIGB. 

Puis les en apela^ s^es a araisoné» : 

« Seignor, dist Gorbarans^ envers Inoi entendes : 

Condaire vos ferai quel point que vos volrés ; 

Mes Chartres et mes briés avec vos porterés ; . 

Le roi de Jnrsalem de ma part salués. 

Seignor, il est mes oncles, bien venu i serés. 

Gornumerans ses flex qui prox fu et sénés, 

Quant il verra mes Chartres, ja mar le doterés. 9 

Che dist li quens Harpins : a «v.c. mercis et grés ! » 

 iceste parole est chascuns d'ax montés. 

Puis issent d'Oliferne à joie et à biautés. 

Gorbarans et si home les convoient assés 

.X. grans leues pleneres, puis s'en est retomés; 

Et no cailif chevalcènt que Dex a délivrés 

Et getés de la chartre : tés fu sa poestés : 

Qui en lui a fiance ne puet esire grevés. 

A grant joie chevalchent nostre bon pèlerin^ 
Très parmi la grant terre que tienent Sarrasin. 
Trespasseni Hermenie, où mainentli hermin^ 
Surien, Pateron^ qui as Turs sont aclin, 
Tôt le val de fiacaire acoillent lor chemin i 
.XV. jors lor dura que ainc*ne pristrent fin. 
Grant plenté it troverent de pain, de char^ de vinf 
De dates et de figes et de fruit de gardin ; 
Entrent en TEberie par devant Balaquin^ 
Deci à helemane ne pristrent onques fin; 
Vinrent au flum Jordain, .1. samedi malin, 
llueques herbergerent enfresic'al matin ; 
Eus el flum se baignèrent no jentil pèlerin* 



ËFISODE DBS CBÉTIP3. '■ 

Quant or furent balgnié do pèlerin TRillaot, 
Li amirax apele dant Richart le Normant 
Et Harpin de Boorges, s'es Tait araisonant : 
< Seignor, dist l'Amirax, nos n'irons en avant, 
Ains m'en irai ariere, à vo Dea voa commant. > 
El dist ii qaens Harpins : « lot & vostre talant : 
Salués moi ie roi et le petit enfant, 
Qné jo rescox an singe, ens en la forest grant. > 
Et cil dist : a Volentiers >, pais retorna atanl. 
Droit vers Jérusalem vont nos Franc chevalchanl; 
Ënconirent .vii.xx. Turs de la gent mescréanl. 
Viennent de Jursalem et vont serors querant 
As Sarrasins d'Arrabe et ai rot Corbarant. 

Che fu .1. Diemence, que l'aut)ee3t esclafrie, 
Richars et li cailif orent la messe oie, 
En l'orl saint Abrehan, en la terre joïe. 
Là où Dex jeûna, li fiex sainte lUarie, 
La sainte Quarentaîne, si com l'estoire crie. 
Et montent es cbevax, s'ont lor voie acoitlie, 
A la Roge Ghisterne, sor la roche naîe, 
Estoient .v.c. Turs de la gent paienie 
Vienent de Jursalem cl si vont querre aïe 
A l'Amiral d'Arrabe, al roi de l'Eberie, 
La gens de Jursalem est forment esmarie ; 
La novele est alée as païens de Surie 
Que Buicmons chevaice, Robert de Normendie, 

Kr Hnnf HiiPS li M»mps pt «a ornnl rnmnniirnii'r 



272 ÀPPEHDICE. 

Et Barut et Saiete dejosle Tabarie, 

Et Garel et la Marche de si qu^en Saforie; 

Et a tant esploitié la Jhesa compagnie 

Qu'il sont venu esrant à la Mabomerie. 

Près de Jherasalem, .11. leaes et demie, 

Ficbent très et aucubes, prenent herbergerie. 

Li ors et li argens i laist et reflambie. 

Anchois que il soit vespres ne cantée Compile, 

Robers et les caitif et dans Johans d*Alie 

Auront moult grant mestier la franco baronie, 

El val de Josaphas, contre la gent haïe. 

Qui Deu n'aiment, ne servent le fil Sainte Marie, 

Quant li'dus Godefrois ot la proie acoillie. 

Richars et li caitif chevalcent tôt .1. val 
Armé sor les destriers, penons ont de cendal. 
Dans Harpins de Boorges sist armés el cheval. 
Dex ! com li sist Tespée au senestre cotai, 
Li escus à son col, li elmes à cristal ! 
Une crois i ot d'or del Père esperital, 
Li cspiés el point destre, renseigne de cendal. 
Ses compaignons apele, tôt n^aint et coninnnal ; 
Che dist li quens Harpins : * Franc chevalier loial, 
Chil Turc vienent sor nos, ur soions bon vassal ! 
Gardés que n'es detiegne ne cengle, ne poitral ; 
Por Deu! Remeocibre vos et del bien etdel mal 
Que nos ont fait soffrir cil paien desloial. » 
Dont s'escrient Franchois et d\'imont et d'aval : 
c Anqui trairont cil Turc, se Deu plaist, mal jornal. t 

Richars el li caitif chevalcenl à bandon 



ÉPISODE Ï)ES CHÉTIFS. 273 

Dans Harpins de Boorges porle le gonfanon. 

Dex t com li siet Tespée au senestre giron I 

En Tescu de son col avoit paint .i. lion; 

Li elmes en son chief, es las ot maint boton 

Tresjelé de fin or de Tovre Salemon. 

Moult chevalcent serré il et si compaignon. 

Atant es vos les Turs brochant à esperon. 

Li premiers qui là vint les a mis à raison : 

Quele gent estes vos ? créés vos en Mahon, 

Margot et Âpollin, Jupin et Baraton?» 

— Chedistliquens Harpins laN'aisoing de tel raison !d 

Les cailis escria : « Seignor, car i feron! » 

 l'abaissier des lances ot fiere contenchon. 

Quant lor lances pechoent, s'en volent li tronchon ; 

Turc se quident deffendre, li orgeillox gloton, 

Et Franchois les apressent, li nobile baron ; 

Il traient les espées, chascun feri le son ; 

La teste en fait voler par desos le menton. 

Il lor trenchent les pies, le foie et le polraon, 

Les jambes et les flans par desore Tarchon, 

Si que onques nus d'ax n'en vint a réenchon, 

Ne mais que .i. tos sols, à Deu maléichon, 

Vint à Jérusalem à coite d'esperon, 

Très parmi Portes-oires au temple Salemon, 

Et conte les noveles et la destrucion. 

Se chil Sires n*en pense qui vint à passion, 

Richars et li caitif, pas ne vos mentiron, 

lerent mort et torné tôt à destrucion. 



11. 18 



r 



274 APPENDICE. 



VI 



Cornumaran apprend que ses envoyés ont été tués ; il appelle aux armei lei 
habitants de Jérusalem. Lui-même, à la tète de cinquante mille hommes, 
sort de la Tille à la recherche de la petite troupe qu'il se propose d'exter- 
miner. Mais les captifs échappent à sa poursuite et arriTent à l'armée qui 
se dispose i faire le siège de Jérusalem. 

MouLTfogranslabataille;Franchoisronlbienvencue; 
Li Turs qui escapa grant péor a eue. 
Vint en Jérusalem tote la maistre rue, 
Dusc'à la tor Davi n'i ot règne tenue. 
Li rois jooit as tables, la place ert bien vestue 
D'Âmirax et de pripces et de gent mescreûe. 
Li Sarrasins s'escrie, qui péor ot eue : 
c Hé ! rois de Jursalem, ne Ttenés à falue, 
Ne sai com faite gent vos estWe corue, 
Dés le chief dusqu'ës pies est si de fer vestue 
Ne redole quarrel, ne saiete esmolue. 
À la Roge Chisterne, desos la roche ague, 
Gisent mort ti mesage desore Terbe drue ! » 
Li rois otles noveles, trait sa barbe chanue. 
Là ot maint chevel trait, mainte palme batue» 
Et mainte vesteûre deschirée et rompue. 

Li rois ot la novele, qui point ne li agrée; 
Iriés est de sa perte, s'a la color muée; 
Là ot maint chevoil trai^ mainte barbe tirée, 
Et mainte vesteûre derole et depanée. 



ÉPISODE DES GHÉTIFS. %7S 

£$ vos Cornumarant sor la mule afeutrée 

Et tenoit en sa main une verge pelée : 

« Mahon ! qués gens sont ce que tu as encontrëe ? » 

— Sire ce sont Franchois, une gent desrëée, 
Del chief de si es pies est si de fer armée. 
Ne redote quarrel ne saiete empenëe. 

A la Roge Chisterne, à la roche cavëe, 
Gisent mort ti mesage par bone destinée. 

— Di va, sont il bien gent? Ne me faire celée. 

— Oïl bien .un. mile par la moie pensée ! » 
Cornumarans a bien la parole escotée. 

Il escrie : Ore as armes I franco gent honorée ; 
Calongier voil la terre, maint jor Taurons gardée. 
.1. tabor fait soner sus en la tor quarrée; 
Lors s'adobent paien, la pute gent desvée ; 
.L. mile furent, la ventaille fermée, 
S'or n'en pense cil Sires, qui rechut la colée 
À la saintisme estache à la perre posée, 
Richars et li caitif auront maie jornëe t 

Cornumarans a bien entendu la novele; 
Nièrent que .iiii. mile, tos li cuers li sautele. 
Paien corent as armes la pute gent mesele ; 
Cornumarans plevi à une damoisele 
Cor velt ferir Franchois el pis sos la mamele. 
Isuelement fait mettre sor le cheval la sele, 
Ses armes aporterent et sa targe novele. 

Cornumarans s'adobequi moltot le cuer fieri 
Kt vesli en son dos .i. blanc hauberc doblier. 



276 APPENDICE. 

La venlaille est plus blance qae n*est Qor de pomier ; 

Par desor la ventaille flst le heaume lachier. 

 perres precioses moult y mist au forgier. 

Malaquins, .i. Juïs que Deu n'ot onques chier ; 

A son col peut la targe qui f u à eschequier ; 

.1. escharbocle i ot en la bocle à ormier : 

Mahomes estoit pains el seneslre quartier; 

Et le bon arc Turcois ne volt il pas laissier ; 

Prist la lanche acherée, qui ne pot pas brisier ; 

Dès Tun chief dus qu'en Tautre la laissa bien ploier. 

Isnelement monta sur le corant destrier : 

En tote Paienie n'avoit .i. plus corsier; 

Por porter .xxx. leues ne Testeûst tochier. 

S*or n'en pense cil Sires qui tôt puet justichier, 

Richars et les chaitis verres tos detrenchiés ! 

Dedans Jérusalem s'armèrent li félon ; 

.L. Mile i furent li orgeillox gloton, 

Si se contre atendirent au temple Salemon. 

Richars et li cailif chevalchent à bandon 

A la mort chevalchoient, pas ne vos mentiron : 

Mais Dex les en gari par son saintisme non : 

Qui en lui a fiance ja n'aura se bien non. 




I . - 




TABLE DES MATIÈRES 



InTHODOCnOll « i-tiii 

I. — Le comte Euitache de Boulogne vient à la cour de l'enpereur 
Othon. 11 Toit Tdain, fille da cheTalier au Cygne et de Béatrix, 
dame de Bouillon, la demande en mariage et l'obtient ; Béatrix le 
retire dam un monastère I 

II. — Fètei à Bouillon. Dans un repas, Tdain montre sa science diTÎ- 
natoire. Elle prédit i son mari qu'elle lui donnera trois fils, à qui 
Dieu réserve les plus glorieuses destinées 10 

III. — La comtesse Tdain derient successivement mère d'Bustache, 
de Godefroid et de Baudouin. Elle les nourrit de son lait et donne 
tous ses soins è leur éducation. Un jour elle ne se lèfe pas devant 
son mari, qui lui en demande la raison : • J'appartiens, lui répond- 
elle, à de plus hauts hommes que vous, rar j'ai sous mon manteau 
(sous lequel étaient ses trois fils) un comte, un duc et un roi. • . • . St 

lY. — Eustache est envoyé par ses parents en Angleterre. Il y est 
reça avec honneur, s'y distingue par sa libéralité et son courage, se 
fait aimer -du roi et de toute la cour t8 

Y. _ Pendant l'absence d'Euslache, le comte de Boulogne, son père, 
est attaqué par Rainaume, comte de Hontreuil, un de ses vassaux, 
qui envahit ses États et y met tout à feu et à sang. La comtesse 
conseille à son mari de rappeler son fils d'Angleterre. Elle lui envoie 
un messager 34 

Yi« — Eustache, à la nouvelle des dangers que court son père, quitte 
brusquement Londres, adresse au ciel une longue prière. A peine 
débarqué, il court à la rencontre de Rainaume 41 

Yti. — Eustache attaque résolument Rainaume et le tue. Il reprend 
le même jour le chemin de l'Angleterre. Un meuager envoyé par la 
comtesse Ydain raconte au ^>i le combat et la victoire du jeune 
Eustache. Le roi émerveillé le comble d'honneurs et l'arme cheva- 
lier, quoiqu'il ne soit âgé que de treixe ans 48 




278 TABLE DES MATIÈRES. 

YIII. .^ te teeoad fllt du comte de Boalo^ue, Godcfroid, est armé 
ehevalier. Il ta trouTer l'empereur d'Allemagne pour lui demander 
l'inTestiture du duehé de Bouillon. La fille du comte TTon tient en 
ce moment demander du tecouri contre Gui, châtelain de Mont- 
faucon, qui a'est emparé de son héritage. Elle ne trouve aucun che- 
valier qui ose prendre sa défense. Godefroid se présente pour être 
son champion et remet au roi son gage de bataille 61 

IX. — Godefroid défie Gui, qni jure sur les saintes reliques qu'il est 
possesseur légitime des domaines usurpés. Le combat s*engage, et 
après plusieurs vicissitudes Godefroid est vainqueur. Il rentre à 
Bouillon et reçoit l'hommage de ses vassaux CS 

X. — - Le jour même où Godefroid entre en possession de l'honneur de 
Bouillon, une grande fête se célèbre i la Mecque. La mère de Cor- 
baran, roi de Jérusalem, la vieille Calabre, consulte les sorts : elle 
va tout eflraiée apprendre au Soudan qu'il existe en France trois 
prinees destinés à prendre Nicée, Antioche et le temple de Salomoo. 79 

XI. — Calabre raconte à son petit-fils CMnumaran, avec pins de dé* 
tails, les principaux événements de la première croisade. Elle sera 
heureuse pour les chrétiens. Il n*en sera pas ainsi de celles qui sui« 
vront (celles de Louis VII et de Philippe-Augnste), c'est à cette der- 
nière que s'arrête Calabre. 81 

XII. — Le Calife, consulté par le Soudan^ engage les Païens k prendre 
courage et k épouser un plus grand nombre de femmes. Cornumaran 
prend la résolution d'aller en Europe voir de près les Chrétiens et 
surtout ce fameux Godefroid par qui il doit être vaincu. Il part avec 

un seul compagnon déguisé comme lui en pèlerin S8 

Xfll. — Les deux pèlerins parcourent la Sicile, l'Italie, la France. Us 
voient le Pape, Baymond de Saint-Gilles, l'évêque de Pny, et le roi 
Philippe I*^, traversent la Normandie, la Hollande, le Haioaut. Ils 
ne voient partout rien qui les étonne ou les effraye. Ils arrivent enfin 
à l'abbaye de Saint-Trond 91 

XIY. -« L'abbé de Saint-Trond le reconnaît pour l'avoir vu dans on 
pèlerinage qu'il a fait k Jérusalem. Cornumaran veut le tuer. X'abbé 
lui échappe et le fait prisonnier. Il lui fait grâce, à eondition qu'il 
lui fere connaître le motif qni l'amène «»•.••••. 99 

XY. ^ Cornumaran avoue que le but de son voyage est le désir qu'il a 
de voir de près Godefroid de Bouillon. L'abbé promet de le mettre 
en rapport avec lui. Godefroid, prévenu de cette visitOi se prépare à 
le recevoir en déployant la plus grande magnificence. Il donne à ec 
sujet ses instructions à tous les prinqps et châtelains, ses voisins 
et amis. • 107 

XVI, — - L'abbé de Saint-Trond part avec Cornumaran pour se rendre 



TABLE DES MATIÈRES. 27» 

â Bouillon. A une lieue du chitpau, il« rencontrent suecessivcment : 
Enguerran de Saint-Paul, le duc de Louvain, le due de Lorraine et 
le comte de Flandres. Ui sont entourés d'un nombreux cortège de 
cheraliers. Étonnement de plus en plus grand de Comumaran, qui 
croit k chaque instant avoir rencontré Godefroid 110 

XVn. — Godefroid de Bouillon et son barnage arrivent enGn. Cornu* 
maran voit le duc et ses deux frères. 11 les accompagne jusqu*à 
Bouillon. Il est frappé de stupeur. Tl expose à son compagnon de 
route combien tout ce qu'il toit justifie les prédictions de la reine 
Calabre. Il demande à parler à Godefroid tt4 

ZTUI. — Comumaran se découvre à Godefroid. Celui-ci lui apprend 
que dans cinq ans il ira l'attaquer dans son royaume, c D'ici li, dit 
le roi de Jérusalem, tout sera prêt pour ma défense. » 11 demande 
et obtient un sanf-conduit pour retourner à Jérusalem 130 

XIX. — Thierry de Losanne, banni de Bouillon par Godefroid, se met 
en embuscade pour attaquer et tuer Cornumaran, espérant par ce 
moyen rentrer en grAce. Cornumaran croit qu*il a affaire à des assas- 
sins apostés par Godefroid. Il tue Thierry, et apprend d'un de ses 
complices la vérité sur ce traître. Godefroid en est informé 136 

XX. — > De retour à Jérusalem, Cornumaran raconte à son père toutes 
les particularités de son voyage. Corbaran lui conseille d'aller faire 
le même récit an Soudan. 

Après avoir entendu le récit du voyage de Cornumaran, le soudan 
irrité le fait saisir et jeter en prison. Tous les Sarrasins opinent pour 
qu'il soit mis k mort comme traître et parjure • . 140 

XXI. — Le roi Corbaran et plusieurs princes sarrasins arrivent au pa- 
lais du Soudan. Instruits du danger que court Cornumaran, ils s'en* 
gagent à le défendre. Corbadas conseille à son fils de demander au 
sultan à soutenir son innocence dans un combat judiciaire 15S 

XXII. — Le Soudan refuse d'accepter le gage de combat offert par 
Cornumaran. Celui-ci déclare qu'il ne permettra à personne de por- 
ter la main sur lui. Il sort du palais avec son père et ses partisans. 
Poursuivi par les soldats du soudan, il leur échappe après en avoir 

tué un grand nombre 157 

XXIII. — Comumaran prie l'amiral de Perse d'aller intercéder auprès 
du Soudan pour qu'il lui permette de soutenir, les armes à la main, 
qu'il n'a pas trahi la cause de Mahomet en se rendant auprès de 
Godefroid. Le soudan y consent 165 

XXIV. — Comumaran arrive au palais du soudan. Il refuse plusieurs 
des champions que celui ci veut lui opposer, et il accepte l*Aupatris 
Feraagant, le plus brave des chevaliers. On fixe les conditions du 
combat. Chacun des adversaires s'y prépare de son e6té. 170 



280 TABLE DES MATIÈRES. 

XXV. — Le combat a lieu dans une île. Ordre est donné à tous d'en 
demeurer les tranquilles spectateurs. Sous aucun prétexte, on ne por- 
tera de secours ni à l'on ni à l'autre. Après une lutte opiniâtre, Cor- 
numaran est vainqueur de l'Aupatris. 1 76 

XYI.-* Les barons duSondan Toyant l'Aupatris sur le point d'être tué 
demandent grâce pour lui. Le soudan sépare les combattants et se 
réconcilie atec Cornumaran. L'union est plus que jamais nécessaire 
pour résister aux Chrétiens qui Tont Tenir. 
L'auteur de cette branche, Reoaut, annonce qu'il va raconter la pre- 
mière expédition conduite par Pierre l'Ermite, et la deuxième par 
Godefroid de Bouillon I S4 



APPENDICE 
ÉPISODE DES CHÉTIFS OV CAPTIFS 

Épisode des Chétifs 193 

I. .— Corbaran, par le conseil de sa mère, la vieille reine Calabrc, se 
fait amener les cheTalier chrétiens qu'il tenait en captivité depuis la 
funeste bataille du Pui de Civetot : c'est parmi eux qu'il choisira le 
guerrier qui devra seul se battre contre deux Turcs. Ce guerrier est 
Richard de Chaumont ; le roi lui fournit un cheval et des armes, et 

la vieille reine prédit qu'il remportera la victoire sur les deux Turcs. 1 95 

II. — La prédiction de Calabre s'accomplit. Le vaillant Richard de 
Chanmont, devenu le champion de Corbaran, qui le traite avec la plus 
grande amitié, ainsi que tous les autres captifs, arrive à la cour du 
Soudan. On choisit parmi les Turcs les plus forts et les plus vaillants 
les deux adversaires contre lesquels Richard doit se battre. Ce sont 
Golias et Murgalé. Après avoir fait tomber le premier sous ses coups, 
il soutient contre le second un combat furieux dans lequel il est sur 
le point de succomber. Il adresse alors è Dieu une fervente prière, et 
fait au Sarrasin une blessure mortelle. Hurgalé s*avoue vaineu et prie 
Richard de le baptiser et de lui couper ensuite la tète SOS 

ni. -— Le Soudan, fidèle à sa promesse, donne à Corboran la permis» 
sion de retourner dans ses États, accompagné de Richard et de ses 
compagnons de captivité. Mais ils sont en route attaqués dans une 
embuscade parles parents de Golias et de Murgalé. Un combat s'en- 
gage, et Corbaran, quoique blessé^ demeure, grâce à la valeur de ses 
captifs, maître du champ de bataille : Pertans et Sarrasins sont mis 
en fuite. La troupe victorieuse prend le chemin d'Oliferne. Mais, 



TABLE DES MATIÈRES. 281 

avant d'y irriter, elle aura bien det obstaclei à surmonter. Il ne 
faudra pai moini qu'un miracle de Dieu pour sauver leur vie* Une 
première aventure les attend sur le mont Tygris. 
Cette montagne servait de repaire à un énorme serpent qui dévorait 
tons ceux qui avaient le malheur de traverser le pays à deux lieues à 
la ronde. Corbarân et sa troupe s'y étaient fourvoyés, et leur frayeur 
fut grande lorsqu'ils s'aperçurent qu'ils se trouvaient près d'un 
lieu si redoutable 210 

lY . —Abraham^ roi de la contrée, voulant délivrer le pays de ce terrible 
enneo)], était allé demander du secours an Sultan. Celui-ci, à la tête 
de 60,000 Turcs, se met en route, se dirigeant vers le mont Tygris, 
près duquel la fatigue a forcé Corbarân de s'arrêter avec ses captifs. 

Dans le même temps, un chevalier français, qui avait fait autrefois par- 
tie de l'armée de Pierre l'Ermite, arrivait aussi, égaré dans sa route, 
sur le mont Tygris. Prisonnier d*un riche Sarrasin, il était chargé 
par celui-ci d'aller porter au sultan le tribut auquel il était assujetti 
envers son souverain. Ce chevalier était Bmoul de Beauvais, frère 
de Baudouin de Beauvais, qui, de son cêté, se trouvait au nombre 
des prisonniers de Corbarân d'OUfeme. Le serpent se jette sur Er- 
noul, le dévore, et emporte sur la montagne l'âne chargé des trésors 
envoyés au sultan 215 

y. — Emoul de Beauvais, avant de mourir, avait jeté un cri terrible 
qui fut entendu par Corbarân et ses compagnons ; Baudouin reconnaît 
la voix de son frère. Il ne doute pas qu'il n'ait succombé sous les 
roups du serpent. Il veut venger sa mort ; il obtient, à force de sup- 
plications, la permission de s'armer pour aller combattre le monstre. 223 

TI. — Baudouin appelle auprès de lui l'évèque de Fores, auquel il se 
confesse, et qui lui donne sa bénédiction, en l'assurant qu'avec l'aide 
de Dieu, il sortira vainqueur du combat. L'abbé de Fécamp lui 
donne un bref qu'il devra pendre à son cou. Tant qu'il le portera 
sur lui, il ne périra pas. Baudouin s'arme, prend congé de ses com- 
pagnons en les priant de lui pardonner tous les torts qu'il pourrait 
avoir envers eux. Il entre dans un étroit sentier qui doit le conduire 
sur le haut de la montagne ; la fatigue et la chaleur l'accablent : il 
est forcé de s*arrêter et de se reposer « 228 

YII. — Enhn la lutte s'engage entre le valeureux chevalier et son ter- 
rible ennemi ; lutte longue et effroyable, dans laquelle il succombe- 
rait infailliblement s'il n'appelait à son secours Jésus-Christ, la 
Vierge Marie, et les saints les plus vénérés. Le serpent est tué. Cor- 
barân et les captifs arrivent sur la montagne avec quatre cents Turcs, 
au moment où Baudouin, blessé en plusieurs endroits par le monstre, 
tombait sur le sol, épuisé de fatigue. Ils sont heureux de le retrouver 
encore vivant et victorieux 235 



882 TABLE DB8 HATIÈRB8. 

SECOND ÉPI80DB. 

I. — Harpin de BourgM, pendant que mi ôotnpagnoni m ripOMot, 
d'aprèi le eonieil que leur a donné le roi Corbaran, monte k ehetal 
pour tlsiter lei euTirons d*OIiferne. Auprè» d*une fontaine on plu- 
fiieun Jeunes geng m baignaient, nn neteu du roi Corbaran, laiisé 
par un imprudent goutemeur, est enlevé, sous les yeux de Harpin, 
par un grand loup. Harpin se met à sa poursuite. U blesse le loup : 

survient un grand singe qui, à son tour, enlève l'enfant. ••••..... 149 

• 

II. — Le singe emporte l'enfant an baut d'un arbra. Harpin ne lait 
commt&t il pourra le lui prendre. Il toit arriver i lui quatre lions« 
De BOB épé«, il fait un oerelo autour de lui et de son cheval, en in- 
voqnani à hante voit saint Jér6me. A ce nom, les lions prêts à le 
déchirer s'arrêtent, et ni eux, ni aucun des animaux qui surviennent 
n'osent pénétrer dans le cercle dont U goerrier s'est entouré t&l 

m. — , Délivré du singe, du loup et des quatre lions, Harpin, avec 
l'enfant qu'il a délivré, se trouve égaré au milieu du désert. Là il 
cit aiiailli par une bande de toleura : leurs chefs sont cinq frères 
que le ro! Corbaran a chassés de leurs domaines, et qui sont forcés, 
depuis ce temps, de vivre de vol en détroussant les voyageurs. Har- 
pin leur raconte son histoire et celle de ses compagnons de oaptivité| 
débris de la grande armée de Pierre l'Brmite • 158 

IV. — Obligé de se défendre contre les brigands do désert, Harpin est 
sur le point de succomber, lorsqu*arrive Corbaran avec une troupe 
de Sarrasins. Il s'était mis à la recherche de Tenfant, et saint Georges, 
saint Barthélémy et saint Dominique, sons la forme de trois cerfs, le 
conduisent au lieu où se trouvait Harpin. Lui et sa troupe mettent en 
fuite les brigands qui se retirent dans leur caverne, emportant Ten- 
fant avec eux. Description de la caverne où ils sont assiégés par Cor^ 
baran. Ils promettent de lui abandonner tontes leurs ncheiBès et de 
remettre Tenfant entre ses mains, s'il consent à leur faire grâce* 
Corbaran accepte ces conditionS| leur rend ses bonnes grâces et les 
rétablit dans leurs anciennes possessions. •••••.••••• ••.. 164 

V. — Les captifs rentrent dans Oliferno où le roi Corbaran et la reine 
Calabre les comblent de présents. Us se mettent en rente pour Jéru- 
salem. Ils sont assaillis par cinq cents Turcs envoyés par le roi Cor- 
nomaran pour chercher du secours contre Godefroid de Bouillon et 
les chevaliers français qui avaient quitté Antioehe et se trouvaient 
déjà sous les murs de Jérusalem. Ils se défendent av^ vigueur et 
font tomber sous leurs coups tous les Sarrasins, à l'exception d'an 

seul qui oonri en porter la nouvelle à Gomumaran 167 

VI» — Gomumaran apprend que ses envoyés ont été tués, Il appelle 



TABLE DBB HATIÈRS8. 3 

inMt In htblttali da Jinulcm. Lnl-istaïc, ■ Il Hit de dk- 
lU mlUt bamoMt, «M d* It illlt t U Kchcrch* d< li pcUlc 
p« qill M propOM d'vtltnniiur. llili In opiih «chippcnt t n 
mile al uriTeal i l'tnnte, qui h diipoM à liira l« iKfcde 



.^--1 



ERRATA 



TOME PRRMIER 

4 44 Que fcmei lises qui feme. 

34 858 Se it oit, lUes se il oit. 

34 859 et ensi parler Toit ? Utez et eosi parler Toit. 

36 915 Sell, (i«ex te il. 

55 1453 Ce n*est pas cors, litez ce n'est pas coi. 

93 1 730 Nostre fiex sui, tius Tostre fiez soi. 

121 3S73 De sa main d'estre, liiez sa main destin. 

135 3669 Que redolast, ZtM2 que il redoUst. 

171 3687 Que li sons Tatielages, supprimez la Tir^tt'e. 

1 8 1 4945 Qui Tis si laira, lUez qui tIs s'i laira. 

181 4954 Des membres, /teez desmembrés. 

TOME SECOND. 

IS 571 Des l'agage, liuz des l'aage. 

75 1946 Rétablir deuz Tert omis : 

Godefrols a parié qui proz fn et loians ; 
Le Castelain apele qui proz fu et eruaz. 

72 1 985 Le bmnt d'achler, littz le brant d*achier. 

74 2049 Tos tons, lUtz tos tans. 

77 11 32 Nel commenchai, liiez ne le commencbai. 

79 2180 Tel chase, liiez tel chose. 

84 2310 Estre nus, tieez cstre TUS. 

88 2409 S'a apele, lisez s'a apelé. 

lOi 2786 Se laissa prener, liiez peiner. 

I f 3 3099 Pur sa cort efTrocher^ liiez efTorchier. 

138 3788 Et tint Tespée, lUez et tint l'espié. 

143 3934 J'ai a governer, liiez j*ai à. 

147 4042 Outre mien comroant, fisez outre le mien. 

1 50 4116 N'e n*en od rcclain, liiez ne n'en. 

1 54 4240 Que il isoit, lisez que il i soit. 

173 4770 Sire, or revoil, liiez sire or voil. 

ÉPISODE DES CHÊnFS. 

211 35 Qui perdu et 1» Tie, lisez qui perdu ot la tie. 

217 1 Si bone n*ecosta, lisez n'escota. 

221 5 Hernol volt, lisez Hemol toit. 



r4iu. — iMpmmsRii TitTitLi n capiomomt, 6, «us du poiiitum.